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Venezuela : de la « Realpolitik » aux rapports de forces. Les « caractéristiques chinoises » à l’épreuve

La « franchise » sud-américaine des routes de la soie.

La photo publiée en mai 2016 par le South China Morning Post montre les restes du projet de ligne TGV Anaco - Tinaco abandonné par la Chine en 2016. Un an plus tard, un autre article décrivait l’impact du chaos au Venezuela sur la communauté chinoise du pays, forte de 400 000 âmes, une des plus nombreuses d’Amérique Latine.

Depuis 2014, des dizaines de milliers de Chinois frappés par la crise qui enfonce le pays dans le désordre et la misère sont rentrés en Chine. Arrivés dans la foulée des promesses du grand projet socialiste d’Hugo Chavez, ils avaient commencé à faire souche dans le pays avec leurs enfants, dans la tradition des premiers immigrants il y a 160 ans. Souvent petits commerçants et restaurateurs après leurs ancêtres qui travaillaient dans les mines, ils retournent au pays, traumatisés par les pénuries et l’inflation.


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Emblème des stratégies internationales de la Chine depuis 2013, le concept « Une ceinture une route » initialement appliqué aux relations Chine – Asie du Sud-est – Asie Centrale – Europe - Afrique, s’est aussi dilaté à l’Amérique Latine comme une marque déposée élargie à une franchise, mêlant projets réels à l’habile publicité du Parti.

Depuis deux ans, les diplomates chinois s’appliquent à la suite des discours de Xi Jinping au président argentin Mauricio Macri au forum de Pékin en mai 2017 (lire : 一带 一路,le projet pharaonique des routes de la soie à 1700 milliards de $.) à présenter l’Amérique Latine comme une extension naturelle et une étape indispensable des « nouvelles routes de la soie ».

Après le Panama, premier pays à adhérer, attiré par la puissance des finances chinoises, tournant brutalement le dos à Taïwan (lire Coups de boutoir méthodiques de Pékin contre l’Île. Le Panama quitte le navire taïwanais.), suivirent Antigue et Barbade, Trinidad et Tobago et la Bolivie.

En réalité, comme ailleurs en Afrique, en Asie Centrale ou du Sud-est, les adhésions formelles s’inséraient dans les vastes stratégies extérieures de la Chine déjà à l’œuvre depuis plus de 10 ans. Elles vont des constructions d’infrastructures routières et ferroviaires aux installations portuaires, en passant par les centrales thermiques, les barrages et les infrastructures télécoms.

Avec plus de 150 Mds de $ de financements d’État à État pour tout le continent en un peu plus de 10 ans, elles sont en cours depuis 2005, au Brésil, au Costa Rica, en Argentine, à la Jamaïque, au Panama et au Pérou, y compris un câble optique sous-marin entre la Chine et le Chili. L’entreprise est le pendant oriental du projet de câble reliant Hong-Kong à Singapour en Asie du Sud-est. Lire : Le sud du Cambodge, « comptoir colonial » chinois, point d’appui des « routes de la soie digitales ».

Pour les « pays-cibles » accueillant avec soulagement les finances chinoises, l’intérêt immédiat de remettre à neuf leurs infrastructures ou d’en créer de nouvelles est évident. Il s’ajoute à l’espoir de dynamiser l’économie par la connectivité et les flux de capitaux, avec des retombées sur le volume commercial et même, à terme, conséquence de la nouvelle richesse ainsi créée, la perspective de moderniser les systèmes de santé et l’éducation.

Mais les réalisations ne sont pas toujours à la hauteur des annonces. Une fois les feux de la publicité politique éteints, certains projets s’embourbent dans la bureaucratie, les retards de financements à moins qu’ils ne s’avèrent beaucoup moins rentables que prévu. Au Venezuela, précisément, l’échec du projet de TGV Anaco - Tinaco (500 km Est – Ouest à 150 km au sud de Caracas), abandonné par les Chinois en 2016, est devenu le symbole des rêves avortés de la fraternité socialiste chantée par Hugo Chavez.

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Depuis 2007, la Chine inonde les administrations de Chavez et Maduro de ses subsides, mêlant les dons directs, les prêts et les promesses d’investissements. Tant que le prix des hydrocarbures était élevé, à Pékin comme à Caracas, l’aventure paraissait robuste et raisonnable. Mais, depuis, l’environnement global a drastiquement changé.

Pékin est aux prises avec le plus sévère freinage de sa croissance depuis 30 ans ; le prix du pétrole brut qui était à 140 $ le baril en 2008, plafonne aujourd’hui à moins de 50 $.

A Pékin, au-delà des discours politiques de soutien à Maduro, les administrateurs des « nouvelles routes de la soie » et les banquiers inquiets de l’état du pays se montrèrent moins disposés à distribuer des aides financières. En 2016, soucieux de toujours garder deux fers aux feu, prêt à toutes les éventualités, Pékin avait même discrètement noué des contacts avec l’opposition à Maduro.

Mais, depuis, la féroce rivalité entre Pékin et Washington a agi comme le catalyseur stratégique du soutien renouvelé de la Chine, d’autant que Caracas, soucieux de ne pas perdre l’appui de Pékin vient de lui accorder quelques largesses supplémentaires. Lors de sa dernière visite à Pékin à la mi-septembre 2018, Maduro augmenta encore l’empreinte chinoise dans son pays.

Alors que Pékin, prudent n’évoqua pas de nouveaux prêts à son allié pourtant en grandes difficultés, plombé par la chute des cours du pétrole, les difficultés de raffinage du pétrole bitumineux et les infrastructures vieillissantes, Caracas accepta de vendre 9,9% des parts de la JV pétrolière opérant sur le gisement de la ceinture de l’Orénoque (300 km au sud de Caracas), les plus vastes réserves mondiales où CNPC possède déjà 40% du capital.

En même temps, par un financement de 184 millions de $, le groupe chinois prenait position dans le gisement d’Ayachuco, à la frontière de la Colombie.

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Ayant beaucoup investi dans le pays, c’est peu dire que la Chine suit l’évolution de la situation du pays avec une attention mêlée d’inquiétude. En abandonnant sa traditionnelle stratégie d’ambiguïté, prête à changer de monture si nécessaire, Pékin positionné clairement en soutien d’un chef d’État fortement contesté, prend le risque de fragiliser tout ou partie de ses investissements si le vent tournait.

Pour l’heure, la priorité chinoise est de creuser avec Moscou les tranchées qui opposent Pékin à Washington, d’autant que la demande d’extradition de Meng Wanzhou adressée par la justice américaine à Ottawa et le harcèlement contre Huawei crispent les relations sino-américaines à un degré rarement observé dans l’histoire récente.

Alors qu’un Canadien accusé de trafic de drogue est condamné à mort en Chine et que Huawei fait l’objet d’une enquête criminelle aux États-Unis, ouverte le 16 janvier par les procureurs fédéraux pour une affaire déjà jugée, D. Trump a promis de faire peser son influence « si les intérêts des États-Unis étaient menacés ».

Dès lors, les plus optimistes, estimant que le pire n’est jamais sûr, imaginent des marchandages en sous main pour désamorcer les explosifs sino-américains.

L’apaisement entre Washington et Pékin pourrait d’autant plus adoucir la position chinoise au Venezuela que sa quête d’hydrocarbures est irrépressible [4].

Avec Maduro qui vient d’accepter de négocier avec son opposition, une délégation chinoise à Washington conduite par le vice-ministre Liu He proche de Xi Jinping accompagné par le gouverneur de la Banque de Chine Yi Gang, tandis que D. Trump se dit prêt à intervenir dans le débat et que les juges canadiens pourraient rejeter la requête américaine d’extrader Meng Wanzhou, les occasions de sauver la face de chacun derrière le rideau ne manquent pas.

Notes :

[4Entre la fin des années 70 et aujourd’hui, la consommation chinoise de pétrole est passée de 2 millions de barils à 10 millions/jour. Pour 2019, les extrapolations prévoient une consommation de 13 millions de barils/jour. Alors qu’en 1992, les importations chinoises étaient voisines de zéro, elles seront de 9,2 millions de barils/jour en 2019.


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