›› Editorial
Elimination d’un obstacle à la durée et au « rêve ».
Après l’insertion dans la constitution du nouveau dogme des « caractéristiques chinoises » et ayant laissé flotter l’incertitude sur sa succession en 2022, Xi à, sous les acclamations de l’Assemblée, fait supprimer la limitation à deux mandats de la fonction de chef de l’État, expurgeant ainsi la Loi fondamentale de l’obstacle, résultat des influences occidentales articulées au droit, handicapant la vision à long terme et la continuité, principaux facteur du succès du « rêve chinois » de renaissance.
Xi Jinping a aussi présidé à la création de la Commission Nationale de supervision 国家 监督委员会, nouvelle structure de contrôle dont le concept est hérité de l’antique structure du Yuan de Contrôle et de Censure 御史.
Créée par les Qin (221 à 206 av. JC) avec pour fonction de superviser les fonctionnaires civils et les militaires, elle est la matrice de la nouvelle strate destinée à encadrer, surveiller et sanctionner les agents publics corrompus. Directement placée sous les ordres de Yang Xiaodu, fidèle de Xi Jinping depuis Shanghai, elle sera le plus précieux levier d’action de Wang Qishan, ancien n°5 du Comité Permanent et ancien président de la Commission Centrale de discipline, dévoué corps et âme à Xi Jinping.
Tirant profit de l’absence de limite d’âge du poste, ce dernier a placé Wang à la vice-présidence de la République, dessinant une architecture du pouvoir suprême chinois extraordinairement ramassé autour des fidèles du Président auquel la suppression de l’interdiction constitutionnelle d’exercer la charge plus de 10 ans confère une autorité tutélaire sur le régime, en théorie indéfinie.
Ainsi investi pour la durée, débarrassé de l’obstacle hérité de l’Occident muselant la projection à long terme, Xi Jinping a désormais tout le loisir de mener à bien son grand rêve de rénovation de la Chine à travers des structures de pouvoir compactes toutes concentrées pour la lutte contre la corruption, l’éradication complète de la pauvreté, la valorisation des « grandes qualités du peuple chinois » longuement énumérées dans le discours du 20 mars pour, dit-il, « d’ici le milieu du siècle placer le pays sur la route d’une grande Chine moderne, prospère, forte, démocratique, culturellement en pointe, harmonieuse et belle ».
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Clairement, Xi Jinping articule désormais la marche en avant de la Chine à un pouvoir central dont la forme se rapproche du despotisme éclairé mis en œuvre à Singapour par Lee Guanyu, appliquant conjointement pour gouverner les principes mêlés - cités dans le discours du 20 mars - de Confucius (551 – 479 av. JC) et ceux de Han Feizi, le maître légiste (279 – 233 av. JC), éthique confucéenne de gouvernement, éducation et coups de bambous contre les délinquants que le despote de Singapour infligeait même aux étrangers [1].
La normalisation articulée au rêve patriotique va jusqu’à enfreindre l’exigence académique d’objectivité enjoignant aux universitaires chinois de « guider le peuple pour qu’il se forge une vision correcte de l’histoire, de l’ethnicité chinoise, de la patrie et de sa culture – 引导人树立 正确的历史观, 民族观, 国家观,和 文化观 ».
A l’extérieur, Xi Jinping, propose au monde, par ses « nouvelles routes de la soie » un exemple vertueux de coopération internationale, faisant de Pékin « la force la plus active pour l’instauration d’une gouvernance globale propre à résoudre les défis du Monde » (Wang Yi, ministre des Affaires étrangères, le 19 octobre 2017, en marge du 19e Congrès).
Par ce discours global, protéiforme et parfois contradictoire - l’offre d’apaisement contredisant le raidissement inflexible autour de la question taïwanaise et à propos de la Mer de Chine du sud « nous sommes prêts à nous battre jusqu’au sang contre les ennemis de la Chine » – Xi Jinping, dans la droite ligne de la pensée normative chinoise décrite par Marcel Granet, renvoyant au mythe du « Vieux Gong » déplaçant les montagnes 愚公移山 cité dans le discours, propose au genre humain un développement harmonieux conjuguant selon la pensée Taoïste l’esprit des hommes et la Nature, au sein de laquelle la Chine se compte, avec le genre humain, comme un élément essentiel dont elle serait le modèle.
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En substance, nous en sommes au point où le régime chinois adossé à sa puissance démographique affirme publiquement que le contrepoids aux normes occidentales fixées par les États-Unis et leurs alliés à San Francisco en 1945 passe par la diffusion de l’éthique et de la culture chinoises, avec en arrière plan l’idée que la bataille se gagne d’abord par la domination des esprits avant de se gagner par les armes.
Alors que la part des investissements directs étrangers venant de Chine ne représente encore que 11% du total mondial (200 Mds sur 1800 Mds de $), dont seulement 43 Mds ont été investis en Europe (chiffres cités par François Godement et Abigaël Vasselier dans « China at the gate », novembre 2017) ce qui devrait relativiser la crainte d’une « menace chinoise », c’est bien cette angoisse d’une « normalisation » globale chinoise, démentie par Li Keqiang lors de sa conférence de presse qui explique les crispations récentes contre Pékin de l’UE (exprimées en France, en Allemagne et en Grande Bretagne), s’ajoutant aux raidissements de Washington.
Note(s) :
[1] A côté de Confucius et Han Feizi, Xi Jinping a aussi cité Mencius, Mozi, Zhaungzi, Sunzi et, glorifiant les réalisations du « peuple chinois » porté aux nues, l’invention de la poudre, de l’imprimerie et de la boussole « apports décisifs à la civilisation des hommes ».
A quoi il a ajouté, pour bien marquer la continuité manifeste de l’histoire intellectuelle et littéraire chinoise, le classique des poésies 诗经 – shijing , le Chu Ci 楚辞, écrit dans le dialecte ancien de Chu, le plus méridional des Royaumes Combattants, la prose des Han, la poésie des Song et des Tang, les 雜劇 zaju – spectacles variés - des Yuan et les romans des Ming et des Qing. Sans oublier le Grande Muraille, le système d’irrigation de Dujiang au Sichuan, le grand Canal, la Cité Interdite et le Potala.

