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›› Politique intérieure

Coup de balai à la tête de l’APL

Xu Caihou et Léon Panetta ancien secrétaire d’État américain à la défense, lors d’une visite à Pékin, le 18 septembre 2012. Photo Xinhua.

Depuis le 18e Congrès de novembre 2012, les armées chinoises sont, comme le reste du Parti, sur la sellette de la lutte anti-corruption. Les premiers mois de 2014 furent le théâtre de deux événements largement médiatisés par la presse internationale et partiellement par les organes d’information chinois, toujours étroitement contrôlés par la censure.

Après la destitution et la condamnation à vie de Bo Xilai, porte drapeau sulfureux de la mouvance néo-maoïste, suivie de la mise en résidence surveillée de Zhou Yongkang l’ancien n°9 du régime à la réputation morale trouble, dont les vastes avoirs viennent d’être placés sous contrôle, les épisodes qui sonnent comme des coups de cymbale dans le paysage politique chinois, frappent les généraux Gu Junshan, qui fut vice-directeur de la logistique militaire et surtout Xu Caihou, ancien commissaire politique de l’APL.

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Le président Xi Jinping, également président de la Commission Militaire Centrale en visite à la CMC avec les généraux Fan Changlong (67 ans) premier vice-président, ancien commandant de la Région Militaire de Jinan et et Xu Qilang (64 ans), commandant l’armée de l’air et n°3 de la CMC.

Réformes militaires et secousses politiques

Certes l’APL a dans son histoire déjà été soumise à des réformes qui furent pour elle de véritables secousses. En 1998, le Parti, alors contrôlé par Jiang Zemin et Zhu Rongji décida, dans le cadre de la modernisation des armées et de la police armée populaire, de trancher dans le vif des liens affairistes des armées chinoises. A l’époque, la haute hiérarchie de la Commission Militaire Centrale (CMC) avec Zhang Wannian le n°2 de la CMC, plus haut militaire en fonction, Yu Yongbo, le Commissaire politique, Fu Quanyou, le ministre de la défense, Wang Ke chef du département logistique et Cao Gangchuan qui régnait sur les équipements, futur ministre de la défense, fit d’abord contre mauvaise fortune bon cœur en échange de la promesse d’augmenter les soldes et les budgets.

Il s’agissait pourtant d’une révolution de grande ampleur qui, au moins en théorie, détruisait à la fois d’importantes sources de revenus pour les unités et une longue série de canaux d’enrichissement occultes des cadres. En même temps, elle affaiblissait considérablement la position et l’influence des militaires désormais privés au moins formellement de leurs réseaux connectés aux affaires et au pouvoir et sommés de se concentrer sur leurs tâches purement opérationnelles. L’ébranlement et l’émotion suscitèrent des résistances dont les ondes de choc sont loin d’être éteintes.

Dans un article publié en 2001, James Mulvenon, universitaire sinologue, spécialiste de l’APL, n°2 du « Defense Intelligence Group » – société de services américaine impliquée dans les questions sécurité, décrivait les résistances des unités qui refusèrent de couper les liens avec les entreprises qu’elles tenaient sous leur coupe.

Logiquement les militaires acceptèrent de démanteler leurs sociétés en faillite, tandis que les affaires profitables passèrent sous le radar du pouvoir, camouflées par des prête-noms, plus ou moins transparents. En même temps, se développèrent de sérieuses controverses entre les militaires et les civils sur le niveau du budget alloué aux armées, tandis que de nombreux officiers de haut rang furent accusés de corruption.

Sur le premier point des controverses portant sur la dimension de son budget, l’APL finit par avoir gain de cause après le déclenchement en 1999, des frappes aériennes de l’OTAN contre l’Ex-Yougoslavie qui sonna comme un réveil pour la classe politique chinoise découvrant à cette occasion la guerre de haute technologie.

Ses effets furent directement ressentis en Chine à la suite de la frappe de trois missiles de croisière américains contre l’ambassade de Chine à Belgrade le 7 mai 1999 (3 morts et plus de 20 blessés) – voir notre article sur le budget militaire chinois Les dépenses militaires. Entre équilibre budgétaire et volonté de rattrapage.

Survivance des corruptions

Quant aux tensions autour de la survivance des affaires et de la corruption massive des officiers de haut rang, elles n’ont pas disparu en dépit de la hausse des budgets.

L’APL est en effet toujours périodiquement secouée par des scandales de corruption qui passent la rampe de l’information internationale – trafics immobiliers, détournements et pots de vin à la faveur d’achats d’équipements, vente institutionnalisée de grades -, tandis que nombre d’observateurs soupçonnent l’APL d’avoir pris le contrôle de la politique étrangère chinoise sur un mode très nationaliste, au moins dans la zone d’intérêt stratégique immédiate de la Chine, à la faveur des controverses avec le Japon et avec quelques pays de l’ASEAN, dont les Philippines, le Vietnam et la Malaisie sur les questions de souveraineté en Mer de Chine du sud.

En 2006, alors que les médias chinois avaient maintenu sur le sujet une omerta presque totale, le Vice-Amiral Wang Souye, l’un des 5 commandants adjoints de la marine chinoise, membre de l’Assemblée Nationale Populaire était condamné à mort avec sursis après que l’une de ses maîtresses jalouse ait révélé ses corruptions évaluées à 15 millions d’€ de commissions en marge de contrats de construction de casernes.

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Les généraux Xu Caihou (à gauche) et Gu Junshan.

Le fil des corruptions dans l’APL. De Gu Junshan à Xu Caihou

Alerté par la réactivité insistante des médias sociaux, le régime a pris au sérieux la menace largement identifiée par les équipes précédentes des risques pour le Parti portés par la corruption généralisée des cadres. Logiquement la répression s’est aussi tournée contre la haute hiérarchie militaire.

Deux grandes affaires ont récemment fait la une de la presse internationale. La première concerne les malversations du général Gu Junshan, ancien n°2 du département logistique de la CMC, démis de ses fonctions en 2012 qui, après deux années d’enquête, vient d’être mis en accusation pour corruption, détournement de fonds et trafic d’influence (Xinhua, 1er avril). Il sera jugé par une cour de justice militaire et sa condamnation lourde ne fait aucun doute.

La sobriété de la communication par l’agence chinoise passe cependant sous silence l’ampleur du scandale. Les rumeurs qui mettent la haute hiérarchie de l’APL en porte à faux, font état de dérapages de type mafieux ayant permis l’accumulation d’une fortune personnelle évaluée par certains médias chinois à plusieurs milliards de dollars, résultats de détournements de fonds, de ventes de promotions, de pots de vins et de trafics illégaux divers.

Selon le magazine Caixin paru en janvier dernier, Gu a construit sa fortune dans les interstices entre la planification et le marché dans les années 90, achetant des propriétés immobilières et des matières premières soumises à des quotas (pétrole, acier) revendues avec de très gros bénéfices n’oubliant jamais d’arroser au passage ses supérieurs.

Dans un discours à la hiérarchie militaire Xi Jinping a récemment mentionné le cas Gu Junshan comme le symptôme visible d’un mal endémique que le Parti devait éradiquer, critiquant au passage la passivité des équipes précédentes. Pour faire bonne mesure et justifier ses opérations de nettoyage, il a, une fois de plus, agité le spectre de la chute de l’Union Soviétique, épisode répulsif s’il en est pour les plus de 82 millions de membres du Parti. L’argument également repris pour justifier le culte de la mémoire maoïste, spécule que l’URSS ne se serait pas écroulée si la direction politique à Moscou n’avait perdu le contrôle de l’armée rouge.

La difficile entreprise d’assainissement déclenchée par Xi dont les anciennes connections avec l’APL sont liées à son histoire personnelle de secrétaire du général Geng Biao, ministre de la défense (1979 – 1982) et à la popularité de Peng Li Yuan son épouse, chanteuse célèbre dans les armées, a d’abord bénéficié de l’appui d’un de ses amis, un subordonné de Gu Junshan, le général Liu Yuan (63 ans).

Fils de Liu Shaoqi et Commissaire politique iconoclaste du département logistique de la Commission Militaire Centrale, ce dernier, révulsé par l’absence d’éthique des certains hauts gradés, dénonça en 2012 les vastes corruptions de son chef. (Voir notre article Liu Yuan pourfendeur des corrompus, proche de Xi Jinping.).

Xu Caihou, une cible de très haut rang

De proche en proche, le fil sensible des réseaux gangrénés des armées chinoises a fini par conduire à la deuxième affaire qui frappe la plus haute cible jamais mise en cause par une enquête anti-corruption dans l’Armée Populaire depuis la purge des généraux Yang Shangkun et Yang Baibin par Deng Xiaoping en 1992.

Il s’agit de l’ancien commissaire politique de l’APL Xu Caihou, à la retraite depuis 2012, soigné pour un cancer de la vessie à l’hôpital militaire 301 du quartier de Haidian à Pékin. Le 15 mars dernier une douzaine de policiers l’ont emmené de son lit d’hôpital, tandis que son épouse et sa fille étaient arrêtées à Pékin.

Les meilleures sources à Pékin indiquent qu’initialement l’intention du régime était de le laisser mourir comme Huang Ju, l’ancien maire de Shanghai, décédé en 2007 au milieu d’une cabale politique et de graves soupçons de corruption à propos desquels le Parti était cependant resté muet.

S’étant taillé au sein des armées chinoises une influence dont l’importance était inversement proportionnelle à celle de l’ancien secrétaire général Hu Jintao connu pour sa faiblesse, Xu Caihou, qui contrôlait les promotions des cadres et dont la corruption était connue, n’était pas populaire au sein des cadres moyens de l’APL. Connaissant l’ampleur de la corruption, source de sa richesse, ces derniers n’auraient pas compris qu’on ne lui inflige aucune sanction. Ainsi s’explique peut-être l’acharnement du Parti contre un homme dont on dit qu’il est atteint d’un cancer en phase terminale.

Protégé de Bo Xilai, lui-même condamné à la prison à vie, l’ancien Commissaire politique serait également lié à Zhou Youngkang, l’ancien n°9 du Parti, grand maître de la sécurité du régime jusqu’en 2012, un des piliers de la contre-réforme, opposant déterminé à la séparation de la justice et du Parti, aujourd’hui placé en résidence surveillée, sans que la machine politique du régime ait pourtant officiellement communiqué sur la question.

Voir aussi : Zhou Yongkang, la chute.

L’épisode est d’autant plus sensible que Zhou Youngkang, visé par l’accusation du meurtre de son épouse et dont les avoirs immobiliers et les comptes évalués à 14 Mds de $ viennent d’être gelés (Reuter, 30 mars 2014), est aussi identifié comme un ancien soutien de Xu Caihou.

Un « jeu de Go » sous contrainte

Dès lors, le coup de filet anti-corruption qui ébranle le tabou de l’immunité des grands retraités du Parti en frappant à la fois Zhou Yongkang et Xu Caihou retirés des affaires en 2012, pourrait aussi être une vaste manœuvre politique. Elle ciblerait à la fois les féodalités industrielles dont Zhou était un des plus puissants représentants et la tendance centrifuge de l’APL dont les initiatives parfois belliqueuses, gênent la politique extérieure de Pékin enveloppée dans le discours d’apaisement du « doux commerce gagnant – gagnant », notamment dans la zone d’intérêt stratégique direct de la Chine en Asie du Sud et du Sud-est.

La « stratégie de Go » du Secrétaire Général appuyé par la Wang Qishan et le Bureau Politique destinée à contrôler les vastes espaces compliqués de la situation politique chinoise pourrait également avoir pour but de mettre sous le boisseau les turbulences de la Nouvelle Gauche, dont Liu Yuan est un proche adepte, violemment opposé aux dérives du capitalisme cynique et destructeur de la cohésion sociale chinoise.

Le mouvement néo-maoïste ne laisse pas le Président Xi Jinping indifférent. Mais, averti de son pouvoir d’ébranlement au parfum de pureté idéologique égalitaire trempé aux origines de la révolution, il a convaincu le Comité Permanent du Bureau Politique de le tenir rênes courtes. Il s’agit de le manipuler pour abattre les dérives mafieuses, en évitant cependant tout dérapage populiste intempestif.

C’est là tout le risque d’une stratégie qui avance contrainte, non seulement par l’obligation de se réclamer du soutien populaire, mais également par les risques liés à la montée des récriminations de la classe moyenne, agitée par les réseaux sociaux excédés par l’arbitraire, mèches lentes de la contestation politique. Pour l’instant en tous cas, la voie dans les armées est dégagée. Récemment le quotidien de l’APL a publié un numéro spécial où la haute hiérarchie a réaffirmé son soutien sans faille au président.

 

 

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