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›› Taiwan

Le « Taïwan Relations Act » et les illusions du statu-quo

Cette année, sous la pression de Pékin ulcéré par la présence au pouvoir d’une mouvance indépendantiste rejetant le principe « d’une seule Chine » les Taïwanais célèbrent les 40 ans du Taïwan Relations Act (T.R.A), qu’ils considèrent comme un viatique de sécurité stratégique accordé par Washington à l’Île pour compenser la décision américaine du 1er janvier 1979 de transférer à Pékin son ambassade en Chine.

La bascule qui choqua les élites taïwanaises du Guomindang et installa dans l’Île un puissant sentiment d’insécurité fut l’aboutissement d’un processus commencé huit années plus tôt, le 15 novembre 1971, par l’entrée à l’ONU de la République Populaire à la place de Taïwan, en pleine guerre du Vietnam. L’événement appuyé non seulement par tout le bloc communiste de la guerre froide, les non-alignés dont l’Inde, mais également la France et la Grande Bretagne avait été précédé par des contacts d’abord secrets entre Kissinger et Zhou Enlai en 1971.

La visite en Chine de Richard Nixon l’année suivante marqua le début de la « normalisation » complète des relations encadrées par le Taïwan Relations Act – disposition de droit interne américain - et les « Trois communiqués » signés avec Pékin.

Lire : Dans l’œil du cyclone, veillée d’armes électorale.

En 40 ans, la situation de part et d’autre du Détroit a dramatiquement évolué, tandis les relations de Pékin avec Washington et Taipei alternèrent entre apaisement et tensions. Toujours considérée à l’ONU comme une province de la République Populaire, l’Île a connu une profonde évolution économique et politique. Lire : Chiang Ching-kuo, le fils du Generalissimo.

Le nouveau visage de Taïwan.

Un des « quatre dragons asiatiques », pays industriel développé au niveau de vie comparable à celui du Japon dont le PIB par habitant de 25 534 $, le place au 34e rang mondial et au 19e rang en parité de pouvoir d’achat (52 960 $), Taïwan a connu à partir de 1996, date de l’élection du président Lee Teng Hui au suffrage universel un développement démocratique exemplaire, initié peu avant sa mort par Jiang Jingguo, le fils de Tchang Kai-Chek. Ce n’est pas tout.

Le surgissement dans l’Île de la démocratie a ébranlé l’ancien paradigme de l’unité de la Chine. Dans l’Île, le mythe de la réunification, épine dorsale historique à la fois du pouvoir chinois et du Guomindang, a été mis à mal par le développement de l’idée d’indépendance récemment portée par deux fois au pouvoir en 2000 et en 2016.

Interdit jusqu’à la levée de la loi martiale en 1987, le mouvement indépendantiste d’inspiration sociale-libérale et anticommuniste revendique une identité séparée de la Chine continentale. En dépit de l’échec de la gouvernance du premier président indépendantiste Chen Shui-bian dont les deux mandats se sont abîmés en 2008 dans de multiples accusations de corruption, l’idée séparatiste n’a cessé de se renforcer au cours des années.

L’élection de Tsai Ing-wen en 2016 fut, à ce titre, une étape supplémentaire du mouvement d’arrachement à l’histoire jumelle des deux frères ennemis du Guomindang et du Parti Communiste chinois arrivé au pouvoir sur le Continent alors que, depuis 1945, après la défaite japonaise, les forces de Tchang Kai-chek malmenées en Chine par celles de Mao, investissaient l’Île pour la piller.

Pour plus de détails sur l’arrivée chaotique dès 1945 du parti nationaliste à Taïwan, auteur de la répression féroce du 28 février 1947 « 2-28 大屠殺 er - er ba da tusha, grand massacre du 28 février » justifiant le projet de Tsai Ing-wen d’une mise à plat de la mémoire, lire : Formose trahie.

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Première femme élue démocratiquement à la tête d’un pays du Monde Chinois, l’actuelle présidente fut portée au pouvoir en même temps qu’une forte progression législative donnant à son parti 60,17% des voix et 68 des 113 sièges au parlement. Surtout, ce surgissement à un niveau inédit de l’idée séparatiste était une réaction sans ambiguïté à la stratégie de rapprochement économique et commerciale des deux rives, initiée par le projet d’accord-cadre de Ma Ying-jeou.

Violemment contesté par la puissante réaction du mouvement des « Tournesol » qui occupa le Yuan législatif du 18 mars au 10 avril 2014, soutenu par la jeunesse et le monde universitaire, le prédécesseur de Tsai Ying-wen était accusé d’avoir voulu imposer à la hussarde et dans l’opacité, une stratégie en tous points conforme au projet politique chinois de réunification pacifique par le biais d ‘un rapprochement socio-économique. Lire : Taïwan : Craquements politiques dans l’accord cadre. Les stratégies chinoises en question.

Surtout, la transe politique à la racine de la 2e présidence indépendantiste, exprimait l’angoisse de la forte dépendance économique de l’Île à l’égard du Continent qui, si on compte Hong-Kong est la destination de plus de 40% des exportations de l’Île.

Pour autant, l’ambiguïté historique de l’actuel exécutif « indépendantiste » taïwanais se lit non seulement dans la désignation de Taïwan s’affirmant toujours comme l’unique « République de Chine » et dans les références historiques lourdes ayant conduit Tsai Ing-wen comme ses prédécesseurs, à prêter serment devant le portrait de Sun Yat-sen, fondateur du Guomindang, premier président de la République de Chine et référence commune de part et d’autre du Détroit.

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En réalité, à Taïwan, l’idée de rupture n’est plus portée par Tsai Ing-wen dont la marge de manœuvre diplomatique et économique est sévèrement réduite par Pékin et dont le projet politique de « statuquo » est un non-sens stratégique. Dans une situation où le régime chinois place la réunification à hauteur d’une mission nationale de l’ordre de la mystique existentielle et où les rapports de forces économiques et militaires dans le Détroit ont définitivement basculé en faveur de la Chine, la pérennité de la situation est en effet une utopie.

S’il est vrai qu’en désespoir de cause, la Présidente dont le réseau diplomatique est réduit à la portion congrue par la diplomatie chinoise du chéquier, en appelle à la solidarité des démocraties occidentales et en premier lieu à celle de Washington, rappelant sur fond de promesses du TRA que « la liberté de l’Île n’était pas négociable » (lire : Les défis de l’obsession réunificatrice.), il n’en reste pas moins qu’aujourd’hui c’est à l’aile extrême du parti indépendantiste que se développe la pensée iconoclaste d’un défi à la Chine et à ses menaces.

Emmenée par des indépendantistes purs et durs comme Huang Kuo-chang 黃國昌, 46 ans, animateur des « Tournesols », fondateur en 2015 du Parti du Nouveau Pouvoir, partisan de la « Taïwanisation » et Kuo Pei-horng, 郭培宏, 63 ans, l’un des plus anciens militants indépendantistes de l’Île, jadis sévèrement ostracisé par le KMT, cette mouvance dont l’audience est aujourd’hui encore marginale, est en embuscade prête à prendre le risque de défier Pékin.

Tout comme l’effervescence du « mouvement des Tournesols » était une réaction à la stratégie de réunification rampante de Pékin facilitée par l’accord-cadre de Ma Ying-jeou, il ne fait aucun doute que ce durcissement indépendantiste est le résultat mécanique des humiliations subies par Taipei depuis l’élection de Tsai.

Circonstance qui mérite attention, dans plusieurs pays occidentaux dont les États-Unis et l’Allemagne – l’attitude de Berlin, jusque-là très discrète quand il s’agissait de critiquer ouvertement Pékin, marquant un très remarquable changement de stratégie - ont publiquement dénoncé les menaces militaires chinoises contre l’Île, tandis que Donald Trump appelait à prendre en compte les missiles à moyenne portée chinois dans une renégociation du traité balistique intermédiaire que Washington a récemment dénoncé.

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La spectaculaire montée en puissance de la Chine.

Alors qu’à Taïwan devenue démocratique, la mouvance indépendantiste prenait de l’ampleur, abritant en son sein une faction prônant une rupture historique radicale, la Chine devenait la 2e économie et la 1re puissance commerciale de la planète, dotée de la 1re armée d’Asie.

Capable à la fois, grâce à sa marine, son aviation et au nombre de ses missiles balistiques, de dissuader les velléités d’indépendance de l’Île et de tenir à distance du Détroit l’aéronavale américaine ou, à tout le moins, de l’obliger à prendre des risques pour venir au secours de Taïwan en cas de conflit, le Continent se modernisait à une vitesse étonnante.

Réduisant de manière notable la pauvreté, aménageant son territoire de façon spectaculaire et ayant opéré en un temps record la bascule socio-démographique d’un pays agraire sous-développé vers une société modernisée à plus de 60% urbaine, la Chine conduit aujourd’hui, grâce à des transferts de technologies pas toujours légaux, objets de la vindicte de Donald Trump, des programmes scientifiques et de haute technologie dans les secteurs de la mécanique quantique, de la biologie médicale, de l’intelligence artificielle et de l’espace (exploration de la lune, station spatiale autonome et système de positionnement par satellite concurrent du GPS américain).

En économie, l’accélération de la croissance chinoise devint spectaculaire à partir de l’admission à l’OMC en 2001, moyennant quelques accommodements avec les règles du marché, initialement accordés à la Chine pour tenir compte des difficultés d’adaptation de son économie à l’ouverture.

Près de 20 ans plus tard, l’examen des faits, tels que la totale fermeture des marchés publics en Chine, alors qu’en Europe, ils sont à plus de 90% ouverts à la concurrence, oblige à dire qu’en dépit des discours de Pékin, le système chinois est resté largement protectionniste.

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A l’extérieur, c’est en 2008, année de la spectaculaire réussite des JO de Pékin, que le régime commença à abandonner la discrétion stratégique prônée par Deng Xiaoping.

Exprimée après la secousse politique de Tian An Men qui fut une féroce reprise en mains politique imprimant une marque répressive jamais démentie depuis, la formule du « Petit Timonier » « 韬光养晦 – tao guang yang hui - » mot à mot « cachons nos “brillances“ et cultivons l’obscurité », communément traduite par « dissimulons nos forces, gagnons du temps », traduisait à la fois une prudence et la conscience des fragilités chinoises [1].

Justifiant les conseils de prudence de Deng, la période flamboyante des JO, coïncida d’ailleurs avec trois événements ayant instillé une profonde angoisse au plus haut niveau du sérail politique chinois, inquiet pour la pérennité du Parti. Ils expliquent en partie le durcissement intérieur qui suivit.

Soucis internes à la racine du durcissement chinois.

Circonstance rarement évoquées par les analyses occidentales spéculant de manière presque univoque sur la puissance chinoise et la menace qu’elle représente, sans jamais s’intéresser aux doutes agitant le Parti, la période de mars 2008 à juillet 2009, fut marquée par une succession de graves événements dont il est impossible de sous estimer l’effet de tension sur la sérénité du régime.

Les émeutes de Lhassa, du 14 mars 2008 entre les Tibétains et la Police qui se dilatèrent à de nombreux monastères, puis à plusieurs provinces au Gansu, au Qinghai et au Sichuan, protestaient contre la dégradation de la situation économique et l’afflux de migrants notamment de Hui musulmans. Elles provoquèrent la mort de plus de 400 personnes y compris des Tibétains réprimés par la police et allumèrent des protestations anti-chinoises partout dans le monde occidental, notamment à Paris lors du passage de la flamme olympique, le 7 avril 2008.

Le 12 mai, le tremblement de terre du Sichuan, (70 000 morts, près de 20 000 disparus et près de 400 000 blessés) et les émeutes des Ouïghour à Urumqi, le 5 juillet 2009 (197 morts dont 156 étaient des Han et près de 2000 blessés officiellement reconnus par Xinhua), continuent à hanter la conscience de la direction politique du régime et à influer sur ses stratégies intérieures et extérieures.

Au Sichuan, au milieu de la désolation des parents pleurant leurs enfants tués dans l’effondrement des écoles alors que nombre d’immeubles de l’administration étaient restés debout, le séisme de 2008 mit à jour la corruption de l’administration ayant triché sur la solidité des matériaux de construction des écoles, dénoncée par les familles en deuil qui, à ce moment, parlèrent « d’écoles en toufu -豆腐校舍 – toufu xiaoshe »

A elle seule, cette circonstance dramatique ajoutée à plusieurs autres telles que les violentes critiques des intellectuels fustigeant les prévarications de l’administration mettant l’accent sur la grande vulnérabilité du Parti, suffit à expliquer la violence de la lutte contre les corrompus déclenchée par le n°1 chinois en 2012.

Un an plus tard, le 5 Juillet 2009, au Xinjiang, la vindicte chargée de haine dont furent victimes les Han agressés par les Ouïghour musulmans, choqua lui aussi Bureau Politique. Elle initia l’accélération de la politique de peuplement de la province par les Han, la mise en place d’un très sévère quadrillage policier et une brutale répression contre les moindres suspects ouïghour envoyés en « rééducation » dans des camps établis par Chen Quanguo.

En récompense de ses succès articulés à la répression, assortie d’un efficace aide au développement au Tibet et au Xinjiang, Chen entra au Bureau Politique en octobre 2017, lors du 19e Congrès. Lire : Le Xinjiang sous la chape de « rectification. ».

Les trois circonstances révélant de graves fragilités internes, furent aussi à l’origine du raidissement chinois contre l’influence politique occidentale.

Forgeant, face à la menace idéologique de l’ouverture politique et de la transparence, un corpus de pensée néo-conservateur intransigeant et nationaliste, articulé aux racines multiples de la longue pensée chinoise, le durcissement se démarque clairement des valeurs occidentales que Xi Jinping, chapitré par son mentor Wang Hunning, considère comme nuisibles à l’épanouissement national et à l’esprit collectif.

Lire : Wang Hunning, l’architecte « du rêve chinois. » Par Théophile Sourdille. (IRIS).

Les succès, hésitations et contrefeux des « Nouvelles routes de la soie. »

Toujours à l’extérieur, 2013, fut, moins d’une année après l’accession de Xi Jinping à la tête de la Chine, le moment du lancement de la spectaculaire stratégie globale des « nouvelles routes de la soie , - 一个 经济带, 一个丝绸路 Yige Jingji Dai, Yige Sichou Lu - Une ceinture une route - », entreprise pharaonique de constructions d’infrastructures le long de l’ancienne route vers l’Europe, par les groupes chinois et projets d’aide au développement en Asie du sud-est, dans l’ancienne Asie Centrale soviétique, en Afrique, jusqu’en Amérique Centrale et en Amérique Latine.

Si les projets massivement appuyés par les finances chinoises soulèvent souvent les critiques occidentales d’aggraver la dette des pays en développement, en Afrique notamment, il est impossible de nier les vastes bienfaits de la coopération chinoise dans les domaines de la santé, de l’éducation, de la formation professionnelle, des infrastructures de transports et des mines.

Si en Afrique, l’entreprise chinoise réussissait là où l’Occident n’a obtenu que des succès mitigés, le débat sur la puissance planétaire de la Chine serait clos.

En même temps, l’efficacité de la projection chinoise dans le monde apparaîtrait comme une remise en cause des principes universels de la démocratie, ce qui ne serait pas sans incidence sur le sort de Taïwan, comme on le verra plus bas.

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En Europe, le mouvement qui, comme ailleurs se réclame des « caractéristiques chinoises » opposées aux valeurs occidentales de la démocratie, s’est traduit par 255 Mds de $ d’investissements depuis 2008 et le rachat de 360 groupes commerciaux et industriels, certains de haute technologie, d’autres pas, et la prise de contrôle de la gestion d’infrastructures de transport (ports et aéroports) [2].

A cette stratégie ciblant presque systématiquement des secteurs en difficulté, principalement dans le secteur des transports, de la Chimie et des technologies de pointe, il faut ajouter les efforts financiers de la Chine et de ses groupes de construction en direction de 15 pays d’Europe Centrale et orientale, à l’origine des soupçons de Bruxelles accusant Pékin de manœuvrer pour diviser l’UE. Voir la synthèse établie par Bloomberg : How China Is Buying Its Way Into Europe.

En mars dernier, réagissant à la vague chinoise la Commission européenne à adopté des mesures de contrôle des investissements étrangers et publié un communiqué sans ambiguïté qualifiant la Chine de « rival systémique », signifiant que les stratégies extérieures de Pékin avaient, au-delà des contentieux commerciaux, le potentiel de bousculer le paradigme socio-politique fondant l’épine dorsale de la marche des sociétés démocratiques de la planète.

Cette crispation européenne sur la question politique et culturelle, a également une influence directe que la question de Taïwan elle aussi aux prises avec la concurrence systémique du Continent.

La manière dont la Chine se projette désormais à l’extérieur enveloppe l’idée très nationaliste du « rêve 梦- meng - » et de la « renaissance - 复兴- fuxing - » de la Chine.

Elle est ponctuée par un discours où le Parti célèbre les qualités de « gouvernance » des « caractéristiques chinoises » et leur efficacité en matière de développement. Le 26 mars dernier, lors de la conférence de presse à Paris en présence d’E. Macron, A. Merkel, et J.C. junker, Xi Jinping a rappelé qu’en 40 ans, la Chine avait accompli autant que les nations développées en 3 siècles –

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Taïwan et le rêve de renaissance de Xi Jinping.

Articulé à l’échéance de 2049, centenaire de la prise du pouvoir par le Parti, elle-même rapportée au centenaire des premières humiliations des traités inégaux, le discours de la restauration porte aussi une ambition nationaliste de réparation.

A ce titre il intègre tout naturellement le projet à la fois historique et patriotique de la réunification avec Taïwan, partie intégrante du pays depuis le milieu du XVIIe siècle arraché à la Chine par la défaite contre le Japon en 1895. Selon le Parti, l’Île est restée à l’écart de la mère partie par l’accident d’une guerre civile inachevée et l’intrusion intempestive de Washington symbolisée par le Taïwan Relations Act dans un affaire intérieure chinoise.

En 2005, ripostant à Washington un quart de siècle plus tard par un argument légal homothétique, Pékin promulguait une « Loi anti-sécession » (lire : Loi Anti-Sécession et “Taiwan Relations Act”.) qui enfermait définitivement l’Île dans un jeu où son initiative stratégique était réduite à néant, à la fois par Washington et Pékin qui tous deux interdisent toute déclaration d’indépendance.

Plus encore, son avenir en cas d’attaque non provoquées de Pékin, dépend uniquement de la bonne volonté de ses soutiens américains, que Tsai Ing-wen, tente aujourd’hui d’élargir à la conscience démocratique de la planète, non sans succès, si on en juge à la récente prise de position allemande,

Il reste qu’aujourd’hui le « rêve chinois » de Xi Jinping qui se réfère à d’autres valeurs et à la longue histoire, considère l’affirmation démocratique de l’Île comme quantité négligeable.

A ses appels à la solidarité de culture de part et d’autre du Détroit et aux avantages économiques du rapprochement, prélude à la réunification, le n°1 chinois mêle les mises en garde martiales affirmées par une recrudescence de démonstrations de forces de chasseurs de combat au-dessus du Détroit.

Ayant déclenché l’angoissant compte à rebours de 2049, créant dans l’Île une alarme et un sentiment d’urgence, le Président chinois réaffirme à la fois le caractère inéluctable de la réunification contre les convictions de Tsai Ing-wen et de ses amis et la détermination chinoise d’empêcher par la menace militaire toute déclaration d’indépendance.

Au-dessus de ces affirmations inflexibles dédaignant l’évolution politique de l’Île que le Parti voudrait « réunifier » à la manière des « deux systèmes » de Hong-Kong dont les Taïwanais ne veulent pas, subsistent cependant quelques incertitudes, plus liées aux émotions nationalistes qu’à la raison.

Perspectives incertaines et angoisses taïwanaises.

La première, la plus immédiate plonge dans la situation politique à Taïwan et les hypothèses sur le résultat des prochaines élections présidentielles en 2020.

Une défaite de Tsai comme semblent le prévoir les sondages, éloignerait la mouvance indépendantiste du pouvoir à Taipei et aurait une vertu apaisante pour Pékin. (Selon une enquête de mars, à 9 mois du scrutin, Eric Chu triompherait de Tsai avec 50% des voix contre 34,90% – Han Kuo-yu, nouveau maire de Kaohsiung, autre candidat potentiel ferait mieux avec 54,90% des voix contre seulement 31,60% pour Tsai).

Pour autant une présidence KMT n’aurait qu’un soutien mitigé. En mars 2019, le vieux parti nationaliste ne recueillait que 28% d’opinions favorables, tandis que 48% de Taïwanais ne se reconnaissent dans aucun parti. Plus encore, quand, hors KMT, on interroge les Taïwanais sur le meilleur candidat possible face Tsai, c’est la personnalité de Ko Wen-je, sans étiquette, chirurgien et maire de Taipei depuis 2014, qui obtient les faveurs de l’opinion (38,7%), alors qu’Eric Chu n’est crédité que de 21,5% des voix.

Une autre inconnue ayant une influence directe sur l’état de l’opinion dans l’Île est l’attitude de Pékin. Une aggravation des menaces militaires et/ou de nouvelles humiliations diplomatiques infligées à l’Île, auraient pour effet d’augmenter la proportion des adeptes du statu-quo craignant un conflit militaire.

En même temps, elles exacerberaient les sentiments anti-chinois de rupture courant dans l’aile indépendantiste radicale, dans un contexte général où, quoi qu’il en soit, l’idée de réunification à court terme est rejetée par plus de 90% des Taïwanais, tandis que 70% estiment qu’il n’est pas nécessaire de déclarer formellement l’indépendance, puisque l’Île bénéficie déjà d’une indépendance de fait.

Au passage notons que le rapport de l’opinion à cette question est ambigu puisqu’une majorité estime que la réunification est, à terme, le destin de l’Île.

L’incertitude en même temps que de profonds malentendus entourent aussi la manière de moins en moins consensuelle dont est interprété à Taïwan et à Washington le Taïwan Relations Act, dans un contexte où un Taïwanais sur deux (en hausse de 9 points depuis 2017) est désormais persuadé qu’une déclaration d’indépendance entraînerait un conflit dans le Détroit.

Alors que 70% savent que Taïwan ne peut plus gagner une guerre contre la Chine, 48,5% croient (la proportion est en hausse de 5% par rapport à 2017), que Washington volerait au secours de l’Île même si elle déclarait l’indépendance, contre seulement 35,3% qui n’y croient pas. En revanche 60% des Taïwanais sont persuadés que les États-Unis interviendraient si la Chine attaquait l’Île sans être provoquée.

Aux États-Unis aux prises avec une montée en puissance du lobby taïwanais en phase avec une exacerbation des sentiments anti-chinois développés tous partis confondus dans le sillage de la guerre commerciale dilatée en une rivalité globale, l’administration américaine restent prudente.

Craignant que les pressions de Trump sur Pékin et les signes d’encouragement à l’Île inscrites dans une tactique de marchandage n’exacerbent les tensions et créent un dangereux malentendu stratégique, elle continue à rappeler les fondements de la relation sino-américaine inscrits à la fois dans les Trois Communiqués reconnaissant la politique d’une seule Chine et le Taïwan Relations Act qui exclut le soutien américain en cas de déclaration unilatérale d’indépendance.

Au demeurant, un récent sondage du « Chicago Council on Global Affairs » révèle que, même en cas d’attaque chinoise non provoquée contre l’Île, plus de 60% de l’opinion américaine ne soutiendrait pas une riposte militaire contre la Chine.

Autant dire que la force rassurante et stabilisatrice du Taïwan Relations Act que Tsai Ing-wen met en exergue dans ses discours, pourrait bien être un leurre. C’est en tous cas ce qu’exprime une récente confession d’un ancien du Département d’État « la capacité de l’Amérique à défendre Taïwan avec succès décline à mesure qu’augmentent les capacités militaires de la Chine ».

Quel destin pour la démocratie taïwanaise ?

40 années se sont écoulées depuis l’adoption par le Congrès américain du Taïwan Relations Act, au cours desquelles de très profonds changements eurent lieu contredisant l’utopie du statu-quo.

l’Amérique est saisie par l’angoisse du déclin. Ayant perdu son élan prosélyte, elle retrouve ses vieilles tendances isolationnistes et, pesant les risques d’un conflit avec la Chine, elle hésite. Pékin exprime désormais sa puissance et ses « caractéristiques » avec une force inédite ne laissant plus de doute sur sa volonté de réunification.

A Taïwan le surgissement identitaire exprimé à la faveur de la démocratie éloigne l’Île du Continent, tandis que Tsai Ing-wen consciente du déséquilibre des forces avec la Chine, tente d’échapper au face à face avec Pékin dans le Détroit en réveillant la conscience démocratique de l’Occident dont, au même moment, l’assurance universelle mise à mal par les crises décline sérieusement.

Dans un contexte où le Taïwan Relations Act n’est plus une assurance tout temps, seulement et au mieux – mais ce n’est déjà pas si mal -, une incertitude stratégique pesant sur les velléités militaires de Pékin, le paysage stratégique actuel exprime au moins, vérifié par les sondages à Taïwan et aux États-Unis, une prudence face aux risques d’engrenage militaire.

Quant à la Chine où on ne « sonde » jamais les opinions et où l’exploration des sentiments du peuple recouverts par la propagande est impossible, tandis que l’immuable « roman national » de la réunification est débarrassé de toutes les aspérités critiques, chacun s’interroge sur ses intentions d’ici l’échéance de 2049.

Pour accomplir le « rêve chinois » qui, sans la réunification resterait selon lui infirme, le parti usera t-il de la force ou de tout autre moyen de coercition tel qu’un blocus naval, au risque de réveiller les velléités protectrices du Taïwan Relations Act ?

Alors que même pour le parti, la carte d’une agression directe par un attaque militaire ou par un blocus est lourde d’incertitudes, l’interrogation dépasse le cadre du Détroit, tant il est vrai que, dans le jeu planétaire des rivalités de « valeurs » exacerbées sous nos yeux, la question de Taïwan est en train de prendre la dimension nouvelle de la défense de la démocratie, dépassant le face-à-face de l’Île avec Pékin.

En attendant, Washington maintiendra une veille stratégique de principe en continuant à vendre des armes à l’Île. Alors que chacun sait, à Taipei comme à Washington, qu’elles n’ont plus la capacité de rééquilibrer le rapport de forces militaires, elles recèlent encore la vertu d’une profession de foi américaine de soutien à l’Île.

Note(s) :

[1Certains polémistes en Chine et hors de Chine réfutent l’idée que Xi aurait opéré une bascule à contre courant de la vision de Deng qui, connaissant les vulnérabilités du régime, considéra après Tian An Men que le temps de la modestie stratégique devait durer un siècle.

Il est difficile de définir le moment exact d’une volte-face stratégique de cette ampleur dont les racines plongent dans la longue modernisation chinoise. Pour autant, on ne peut pas manquer de souligner que la période des JO de Pékin coïncide avec l’entrée de Xi Jinping directement au comité permanent à l’automne 2007, lors du 17e Congrès du Parti. En mars 2008, il fut nommé vice-président alors qu’il était déjà en charge de coordonner l’organisation des JO.

[2Ces chiffres impressionnants par leur croissance depuis 2008, doivent cependant être mis en perspective. D’abord parce qu’en 2019, l’élan financier chinois s’est ralenti, ensuite parce que sur les 255 Mds de $ des statistiques, le seul rachat par Pékin du groupe suisse Syngenta en 2016 a compté pour 43 Mds de $ soit 17% du total ; enfin comparé au stock des investissements des États-Unis en Europe depuis 2000 (3500 Mds de $), l’effort financier chinois représente moins de 8%.

 

 

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