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›› Editorial

Au royaume khmer, le prix de l’aide chinoise augmente

La rumeur court depuis l’automne 2018. Et le Wall Street Journal s’en est récemment fait écho. Un accord secret du printemps dernier entre Phnom-Penh et Pékin autoriserait la Chine à installer une base navale à 15 km à l’est de Sihanoukville, ancien petit port de pêche aujourd’hui en pleine effervescence affairiste chinoise.

Nous sommes à 225 km au sud de Phnom-Penh. En marge des « nouvelles routes de la soie », portant au Cambodge les investissements d’infrastructures et industriels d’une centaine d’entreprises chinoises délocalisées, près d’un aéroport où se posent chaque semaine des moyens courriers venant de Chine, et où ont surgi contre la loi cambodgienne interdisant le jeu, près de 40 casinos envahis par des touristes chinois.
Lire : Dans le sillage scabreux des routes de la soie.

C’est dans cette zone, reliée à la Chine par le cordon ombilical de vols directs à une fréquence furieusement invasive, dont l’emprise – effet de la corruption qui subjugue l’administration khmère très mal payée - empiète sur l’espace protégé du parc national de Botum Sakor, que Phnom-Penh aurait octroyé à la marine chinoise des « droits exclusifs » pour 30 ans et renouvelables tacitement.

Détails qui méritent attention, la marine chinoise s’installerait au sein de la base cambodgienne de Ream qui fut un enjeu de la guerre froide, bombardée par l’US Air-Force durant la guerre du Vietnam et où les Khmers Rouges soutenus par Pékin ayant pris le pouvoir à Phnom-Penh en avril 1975, avaient saisi un porte-conteneurs américain. Après l’invasion du Cambodge en 1978 par le Vietnam la base fut souvent visitée par des bâtiments de guerre soviétiques.

Pendant les 11 années de la présence vietnamienne, Moscou y avait investi beaucoup d’argent pour améliorer la qualité des installations.
Depuis 2010, la marine khmère – essentiellement des petits patrouilleurs basés à un seul quai construit avec des fonds alloués par Washington -, conduit chaque année un exercice naval avec l’US Navy.

Les démentis et la force insistante des soupçons.

Phnom-Penh dément avec insistance le projet de base militaire chinoise. En mai dernier, au dialogue de Shangrila de Singapour, Wei Fenghe, le ministre de la défense chinois avait également nié l’existence d’un tel projet « 没有这样的事情 ». Le 22 juillet Geng Shuang, le porte-parole du Waijiaobu a également contesté l’information.

Mais le WSJ cite une source américaine ayant eu connaissance du projet d’accord et donne des détails. La Chine construirait 2 nouveaux quais, un pour les navires militaires chinois, un autre pour la marine khmère. La marine de guerre chinoise tiendrait garnison sur la base, y stockerait des armes et jouirait du statut d’extraterritorialité. Quant à la présence américaine, elle serait, dit la source, délocalisée « ailleurs » selon une lettre de Phnom-Penh adressée en juillet 2019 à Washington dont le WSJ a eu connaissance.

Pour tempérer la déception américaine – mais il n’est pas certain que le compte y soit - la tonalité de la correspondance était amicale, évoquant la « construction de nouvelles infrastructures » destinées à augmenter « la coopération de sécurité ». Autrement dit, après avoir été évincée par les Chinois de la base de Ream, la marine américaine reste dans l’esprit des Khmers manifestement tirés à hue et à dia, un des maillons importants de leur politique de défense. Le WSJ ne dit pas qui financerait les nouvelles infrastructures.

Même s’il est vrai que les emprises touristiques de la région de Koh-Kong, n’ont pas le succès escompté – beaucoup de casinos restent vides -, la zone accueille déjà une forte présence chinoise, autour de Dara Sakor, louée à à la société chinoise Union Development Group pour 99 ans, à 60 km au Nord-ouest de Ream, en passe de venir, grâce au trafic chinois, le 1er aéroport du pays. Les photos satellites y montrent une piste de 3200 m pouvant accueillir des B.747 ou des A.380, mais aussi des chasseurs de combat.

Résultat : l’ampleur de ces installations bénéficiant du privilège de l’extraterritorialité dont une partie empiète sur un parc naturel protégé et recèle un potentiel aéronaval ouvert sur le Golfe de Thaïlande, inquiète les stratèges américains.

La puissance de l’empreinte chinoise.

Au printemps dernier, le Vice-Président Mike Pence avait mis en garde Phnom-Penh que l’ouverture d’une base militaire chinoise au Cambodge aurait un effet direct sur la nature des relations bilatérales. Il y a quelques jours, l’ambassade américaine dans le Royaume a fait part de ses préoccupations, arguant que « toute initiative du gouvernement cambodgien visant à accueillir une présence militaire étrangère menacerait la paix et la stabilité de la région ».

La controverse rappelle que depuis plusieurs années, sortant de sa prudence stratégique par laquelle elle affirmait ne vouloir jamais développer un réseau de bases militaires à l’étranger, la Chine se dote progressivement d’un réseau aéronaval dont l’ampleur contredit ses réserves passées par lesquelles elle cherchait à donner corps à la théorie d’une montée en puissance pacifique opposée à la culture belliciste de Washington.

Après l’ouverture de la base navale de Djibouti en 2014 (lire : L’armée populaire de libération à Djibouti : une évolution notable des stratégies chinoises.) Pékin a progressivement entrepris de militariser plusieurs îlots de la mer de Chine du sud, espace vaste comme la Méditerrané qu’elle revendique en totalité. Lire : Mer de Chine et ASEAN, enjeux de la rivalité entre la Chine et les Etats-Unis.

Une base militaire chinoise en pays khmer renforcerait encore le contrôle de Pékin sur un pays dont le gouvernement autocratique s’est en 2015 et 2016 débarrassé de toute opposition démocratique. Purement et simplement dépouillée de ses sièges au parlement, elle est désormais en fuite ou sévèrement surveillée par la police du régime.

Soutenu par des prêts des banques chinoises, une lourde présence industrielle et des investissements exigeant en retour un alignement complet de Phnom-Penh sur Pékin dans la querelle en mer de Chine du sud, le Cambodge est devenu le principal défi à l’influence stratégique de Washington en Asie du Sud-est. Plus généralement, il est le marqueur du retard pris sur la Chine par l’impact des États-Unis sur la longue liste des pays en développement en Asie, en Afrique et en Amérique latine.

Ainsi, qu’il s’agisse du glissement politique du Cambodge devenu une dictature familiale fortement corrompue ayant piétiné les principes démocratiques, ou de l’accueil sans limites des investissements chinois porteurs de l’influence stratégique de Pékin désormais en position de prévalence dans le Royaume, tout concourt à inciter le Congrès américain et l’exécutif à Washington à une contre-attaque dont la première cible sera Phnom-Penh.

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Vive réaction américaine. Un potentiel disruptif.

En cours en ce moment à Washington l’adoption du « Cambodia Democracy Act » voté par le Congrès le 17 juillet dernier. S’il était signé par D. Trump, le décret qui exige l’organisation d’élections libres, le respect des droits de l’homme et l’amnistie pour les prisonniers politiques dont Kem Sokha en résidence surveillée et Sam Rainsy maintes fois condamné et en fuite, permettrait d’ici la fin de l’année à l’exécutif américain de geler les avoirs en $ aux États-Unis et partout dans le monde de la famille Hun Sen et de toute l’oligarchie au pouvoir dans le Royaume.

Après les premières réactions de défi niant l’impact de la menace, l’exécutif à Phnom-Penh semble avoir compris la capacité disruptive de sanctions ne visant pas le peuple, mais l’entourage corrompu du premier ministre dont, pour beaucoup, la loyauté ne repose que sur les avantages sonnants et trébuchants dispensés par le PM et sa famille. Ayant tous mis leur fortune à l’abri en dollars hors des frontières du Royaume leur sécurité matérielle se trouve aujourd’hui sous la menace directe des représailles de Washington. Il n’est pas certain que leur allégeance intéressée résiste à cette offensive.

A Phnom-Penh, certains intellectuels, par allusion aux tensions sino-américaines, entonnent à nouveau le refrain du Cambodge victime de la rivalité des grands. Ils oublient cependant que la cohorte au pouvoir a trahi les engagements démocratiques des accords de Paris et qu’ayant brutalement éliminé l’opposition, elle a, violant les promesses de neutralité de la constitution, jeté le Royaume dans les bras de la Chine dont elle a cherché la caution politique.

Répondant aux appels renouvelés tous les 6 mois par un voyage du Premier Ministre à Pékin, la Chine devenue de loin le 1er investisseur dans le Royaume, en rivalité stratégique directe avec Washington, n’a pas mesuré ses aides budgétaires, ses projets d’infrastructures, tout en facilitant la délocalisation de ses entreprises et leurs investissements dans le bâtiment, le textile et les industries d’assemblage.

Au dernier voyage du Premier Ministre en avril 2019, Pékin a promis 89 millions de $ d’aide militaire et s’est engagé à importer 400 000 tonnes de riz. Des facilités ont été promises par Phnom-Penh à Huawei pour entamer le développement de la 5G.

Plus encore, la Chine s’est engagée à soutenir le Royaume au cas où, s’alignant sur des sanctions américaines, l’UE, en représailles de la destruction en rase-campagne de l’opposition, mettrait fin au statut commercial privilégié du schéma « Everything But Arms », initiative de Bruxelles supprimant les barrières douanières de l’UE pour 48 pays en voie de développement.

Les importations chinoises évaluées à 1 Mds de $ en 2017 pourraient cependant ne pas suffire à compenser la perte des marchés européen et américain qui comptent en moyenne pour plus de 6 Mds de $. Sans compter que la fermeture des marchés occidentaux recèlerait la menace sociale et politique d’entraîner le chômage de 700 000 ouvrières du textile ayant migré depuis les campagnes.

Pour compenser, Pékin pourrait offrir d’investir à la fois dans l’agriculture et dans des secteurs intéressant la classe moyenne chinoise tels que le tourisme et les jeux d’argent. L’espoir de Phnom-Penh est de hausser le chiffre des visiteurs chinois à 3 millions en 2020 et à 8 d’ici 2030. Mais cet afflux qui fait monter les prix comme les loyers et assèche le petit commerce cambodgien pourrait provoquer le grave revers d’un rejet de la Chine et des Chinois par l’opinion locale.

Si les sanctions américaines étaient mises en œuvre, le Royaume se trouverait à nouveau écartelé entre les influences contradictoires de Pékin et Washington. L’histoire se répète. En 1975, le Roi Sihanouk destitué par la mouvance des intellectuels et des hommes politiques pro-Washington s’était réfugié à Pékin dont l’influence nourrissait les Khmers Rouges.

Moins de quatre années plus tard, ces derniers étaient chassés du pouvoir par Hanoï, tandis que Washington, dans un pur réflexe de guerre froide dirigé contre l’URSS appui du Vietnam, apportait une aide en armes et munitions aux assassins Khmers Rouges qui, depuis la campagne cambodgienne, menaient la résistance armée contre les troupes de Hanoï.

La longue trace chinoise au Cambodge.

Occupé et exploité pendant 11 ans, le Royaume, devenu un enjeu de la guerre froide entre Hanoï, Pékin et Washington, ne retrouva un semblant d’autonomie qu’après la vaste opération des Nations-Unies baptisée UNTAC pour (United Nations Transitionnal Autorithy in Cambodia – 1992 – 1995).

Quatre années après les élections libres organisées par les NU, en 1997, à la faveur d’un premier coup d’État, l’actuel Premier Ministre se débarrassa du très incompétent Prince Ranaridh, fils de Sihanouk alors Premier Ministre. Après quoi, il s’est engagé dans une longue et obstinée campagne de suppression de la démocratie. C’est au cours de cette période que Pékin a augmenté son influence dans le Royaume, articulée aux « caractéristiques chinoises ».

En haussant l’analyse d’un étage et au-delà de l’idée du Royaume écartelé entre les « grands », la question se pose pourtant de l’irrésistible attraction exercée par l’Empire du Milieu sur ses petits voisins.

*

La perspective remonte au Ier siècle et aux présences chinoises dans le Royaume du Funan au sud du Cambodge et du Vietnam actuels ; puis, pour se limiter aux annales officielles, elle repère les contacts entre la dynastie mongole des Yuan et l’empire d’Angkor documentés par Zhou Daguan 周 达 观 (1266 - 1346).

Diplomate chinois envoyé spécial de l’empereur Témur Khan-, successeur de Kubilai Khan, ayant pris le nom dynastique de Chengzong des Yuan, Zhou est l’auteur des mémoires sur les coutumes du Cambodge impérial finissant, témoignant de contacts étroits entre la Chine et le Royaume ;

Suit l’arrivée massive dans la région de Chinois à partir du milieu du XVIIe, après que les Mandchous aient chassé les Ming dont les administrateurs et les militaires prêtèrent main forte à la dynastie vietnamienne des N’Guyen pour repousser les Khmers hors du delta du Mékong.

A la même époque, d’autres Chinois exilés remontèrent le fleuve et s’installèrent le long de ses rives pour devenir paysans, pêcheurs et commerçants.

Ces migrations dessinent le socle d’une présence chinoise irrésistible, façonnée par l’histoire et dont, après le tragique épisode de l’aide maoïste aux assassins Khmers Rouges, les actuelles évolutions invasives de Pékin ne sont que la continuation logique.

 

 

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