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›› Chine - monde

Défense : un Livre Blanc édifiant et modéré

Tout au long d’un nouveau Livre Blanc de 51 pages – le premier depuis 2015 - rendu public le 21 juillet dernier en Anglais et en Chinois, Pékin définit sa « Politique de défense de l’ère nouvelle - 新时代的中国国防 » dont le titre traduit clairement la volonté de placer la stratégie militaire chinoise dans le cadre du « renouveau » fondant l’épine dorsale du message politique de Xi Jinping depuis le 19e Congrès.

Une « ère nouvelle » marquée par une profonde réforme de la structures des forces, réduites de 400 000 hommes, mieux organisées pour le combat interarmées et articulées en « théâtres opérationnels » où la puissance de la Chine rattrape progressivement celle des États-Unis, tendance que le discours chinois qui reconnaît cependant un retard, enveloppe dans le concept de « rivalité entre grands pays - 大国竞争 -. »

lire :
- Vaste réorganisation des forces armées.
et
- La grande remise à niveau opérationnelle des armées. (Suite)

L’exercice est une réplique aux deux documents américains sur la stratégie de défense et de sécurité de 2017 et 2018 dont le ton anti-chinois était très belliqueux [1]. Fait remarquable, la réponse de Pékin s’applique à décrire la défense chinoise comme empreinte du souci systématique d’apaiser les tensions, conforme à l’histoire de « la Nation chinoise » amoureuse de paix. C’est ce qu’écrivent les auteurs : « Ayant eu dans les temps modernes à subir les souffrances des agressions extérieures le peuple chinois a appris les valeurs de la paix et de l’exigence de développement. ».

Dans la même veine, le Livre Blanc prend soin de présenter comme strictement défensives certaines réalités, évolutions, manœuvres et opérations de l’APL pouvant être interprétées comme un regain belliciste.

C’est le cas de la modernisation des forces, du réalisme accru des exercices à tir réel et d’entraînement au combat, des patrouilles en mer de Chine du sud et au-dessus du détroit de Taïwan, ou de l’intégration opérationnelle au niveau brigade lors des manœuvres des unités missiles de la 2e artillerie – principal outil de la menace militaire chinoise destinée à dissuader l’indépendance de Taïwan – (Exercices « Épée céleste – 天劍-)

L’Amérique, facteur de Chaos, n’est pas la « cible » de l’APL.

En tête du document les considérations générales sur la situation stratégique marquée par des « évolutions, facteurs déstabilisants et incertitudes jamais vues depuis un siècle (…) » - telles que « la montée des tendances hégémoniques, les stratégies de pressions militaires et la persistance des guerres et des conflits régionaux » -, évoquent les États-Unis, non pas comme la cible militaire de la Chine, mais comme un facteur univoque et général de désordre, lui-même aggravé par les actes de piraterie et de terrorisme, dont sont victimes les missions diplomatiques et les nationaux chinois et leurs intérêts d’affaires dans le monde.

Il dénonce une série d’attitudes américaines concourant à « l’affaiblissement de la stabilité stratégique globale », telles que les politiques unilatérales de Washington, les provocations aggravant les tensions internationales, comme les missions de l’US Navy dites de « liberté de navigation » autour des îlots en mer de Chine du sud, le renforcement des alliances, leurs déploiements et leurs interventions, l’installation des missiles antimissiles de théâtre en Corée du sud, l’augmentation du budget du Pentagone, la modernisation du nucléaire militaire, la militarisation de l’espace, sans oublier les progrès américains de la cyberdéfense.

Signalant comme une « incertitude » le rapprochement entre l’Australie et les États-Unis, l’analyse consacre un important développement à une critique acerbe du Japon dont la pensée stratégique et l’appareil militaire s’orientent vers des missions dépassant la stricte défense de l’archipel.

Quand il focalise sur « les points chauds », le document s’applique à en relativiser certains, tandis que d’autres sont mis en exergue sur un mode plus alarmiste.

++++

Un parti pris d’apaisement.

S’agissant de la Péninsule coréenne, des tensions Inde / Pakistan, ou de l’Afghanistan, le texte ne s’éloigne pas des positions bien connues de la Chine qui affirme vouloir favoriser la coopération pacifique dans la région au travers de structures de dialogue comme l’Organisation de Coopération de Shanghai. On se souvient que le sommet de l’OCS de Qingdao du 9 au 10 juin 2018 fut l’expression emblématique des efforts chinois pour rassembler les pays asiatiques sur un mode apaisé, alors qu’au même moment les Occidents affichaient leurs dissensions au G7 de Québec.

Lire : Le G7 au Québec et l’OCS à Qingdao, les deux pôles rivaux du monde.

Même la Mer de Chine du Sud que Washington considère comme une zone de conflit potentiel, est décrite comme « un espace stabilisé où la situation s’améliore », dans un contexte où, dit le document, la région Asie-Pacifique est « globalement stable ».

L’angle de vue résolument optimiste jette cependant un voile sur l’ampleur des tensions possibles générées par le bétonnage chinois des ilots, leur militarisation et, plus largement, la revendication de Pékin sur tout l’espace marin plus vaste que la Méditerranée, situé entre Hainan et l’Indonésie, les Philippines et le Vietnam.

Pour justifier son analyse dont la sérénité contraste avec les alarmes de Washington, Pékin évoque le rôle apaisant de « l’ADMM plus » – ASEAN Defence Minister’s Meeting + regroupant les Mindef des 10 pays de l’ASEAN et de 8 autres pays dont l’Australie, la Chine, l’Inde, le Japon, la Nouvelle-Zélande, la Corée du sud, la Russie et les États-Unis.

Sa dernière réunion - la 13e du genre - a eu lieu à Bangkok du 11 au 15 juillet 2019. Même s’il y a encore loin de la coupe aux lèvres, le document final (pdf) constitue un « garde-fou » cosigné par Pékin et Washington, dont un des plus importants alinéas est celui qui, réaffirmant le besoin de confiance mutuelle, stipule que les conflits doivent se régler dans le respect des lois internationales, dont la Convention du droit de la mer de 1982.

Il reste que, pour tempérer l’optimisme, il faut se souvenir que le Congrès américain n’a pas ratifié la Convention qu’il ne juge pas assez contraignante, précisément parce que la Chine qui l’a signée et ratifiée, a fait jouer la « clause de réserve », lui permettant de s’exonérer de toutes les contraintes légales de la Convention liées aux questions de souveraineté.

Les indépendantistes à Taïwan, première inquiétude stratégique.

D’autres zones et causes de tensions sont au contraire mises en exergue dont la plus importante, au sommet des soucis de Pékin est la mouvance séparatiste à Taïwan qualifiée de « menace de sécurité la plus immédiate et la plus grave pour la paix et la stabilité ».

Au premier rang des menaces, Pékin range aussi les mouvements d’indépendance du Tibet et du Xinjiang attisés par des « forces séparatistes extérieures ». Viennent ensuite les intrusions américaines dont les patrouilles aériennes et navales menaçant le territoire national le long des côtes chinoises et en mer de Chine su sud.

Enfin le document mentionne l’impérialisme des États-Unis cherchant une prévalence globale par la maîtrise unilatérale des hautes technologies militaires, depuis l’Intelligence artificielle au contrôle global des métadonnées en passant par le « cloud computing ».

Reconnaissant que, dans cette compétition, la Chine accuse un retard « par rapport aux premières armées du monde », le document insiste sur la nécessité du rattrapage et des efforts d’investissements répondant aux exigences de sa sécurité nationale. Il justifie ainsi, tout en les relativisant par comparaison avec les États-Unis, les dépenses militaires chinoises annoncées à 1,3% du PNB contre les 3,5% américaines, avec des dépenses militaires annuelles à seulement 5,3% du budget général contre les 9,8% alloués au Pentagone.

Après la description des nombreuses missions effectuées par l’APL au profit de la paix et du développement, par ses escortes dans le golfe d’Aden renforcées grâce à la nouvelle base navale de Djibouti, opérationnelle depuis 2017, par ses aides à la santé et à l’éducation en Afrique, l’intention pacifique touchant au prosélytisme moralisateur transparaît clairement dans la dernière partie du Livre Blanc intitulée « Contribuer activement à la construction d’un avenir partagé par l’humanité » -.

On y lit que, dans “l’ère nouvelle“, les armées chinoises « s’acquittent activement des obligations internationales d’un grand pays, encourageant la coopération militaire internationale, luttant pour un monde meilleur caractérisé par une paix durable dans le cadre d’une sécurité partagée par tous. »

Mais le souci de ménager la relation avec Washington.

Au total – c’est un point clé du document – émerge l’impression que le Livre Blanc de Pékin est bien plus accommodant avec les États-Unis que ne le sont les rapports américains traitant de l’évolution de l’APL. A cet égard, les auteurs chinois s’appliquent à faire l’inventaire exhaustif des coopérations et des mesures de confiance bilatérales, conclues dans un esprit « non conflictuel, de respect mutuel gagnant – gagnant –双赢 - ».

Il cite notamment le mémorandum de 2014 sur les mesures de confiance et ceux sur les procédures navales et aériennes en cas de rencontres inopinées (2014 et 2015). Il évoque le dialogue stratégique et diplomatique créé en 2017 en même temps que les échanges au niveau des états-majors centraux destinés à réduire les malentendus et les risques.

Enfin, tout en pointant du doigt les intrusions américaines dans les affaires intérieures chinoises que constituent les ventes d’armes à Taïwan et le transit des navires de guerre américains dans les eaux chinoises, les auteurs s’efforcent cependant de reconnaître que les relations entre les appareils militaires sont « en général stables ».

La prudente mesure dans l’expression et les efforts pour rappeler les éléments apaisants et constructifs de la relation de défense sino-américaine sont des indications claires que Pékin a conscience des risques d’emballement néfaste et ne les souhaite pas. En passant en revue les « points chauds » de la relation vus par Pékin on constate que seule la question de Taïwan est décrite comme pouvant donner lieu à une escalade vers un conflit grave.

C’est bien cet arrière-plan de réserve chinoise qui, le 3 juillet dernier, avait poussé une centaine d’experts américains de la Chine à publier dans le Washington Post une lettre ouverte pour suggérer à la Maison Blanche de réduire son agressivité à l’égard de Pékin (lire : Polémiques à Washington à propos de la politique chinoise de Trump).

*

Mais rien n’est simple. L’appel à plus de modération dans le traitement du risque chinois survient au moment où à Hong-Kong murissent tous les éléments d’une dégradation rapide de la relation bilatérale sino-américaine.

Au milieu de violences des manifestants reproduites chaque week-end où planent les soupçons de manipulations anti-manifestants par les « triades » orchestrées par Pékin, D. Trump a loué la réaction « responsable » de Xi Jinping. Mais le Bureau Politique n’a pas répondu aux éloges de la Maison Blanche. Au contraire, il a accusé Washington d’attiser les désordres en encourageant les révoltés qualifiés par la Chine « d’anarchistes 乱港分子 luan gang fenzi ».

Note(s) :

[1Intitulés « The National Security Strategy – NSS » et « Summary of the National Defense Strategy – NDS - », les deux documents qui définissaient, pour le premier, l’environnement et les intérêts stratégiques de l’Amérique et, pour le deuxième, les priorités, les menaces et les moyens d’une action efficace, adoptèrent un style inhabituellement agressif à l’égard de la Chine.

Telle était l’analyse de Michael Swaine, 67 ans, expert reconnu des questions de sécurité en Asie, ancien de la RAND corporation. Ce dernier qui collabore aujourd’hui à la Fondation Carnegie pour la paix soulignait notamment que la Chine était « mentionnée 23 fois - près de 2 fois plus souvent que dans les rapports précédents - ».

Contrairement aux éditions antérieures qui présentaient aussi la Chine comme un « contributeur potentiel à la stabilité régionale et à la paix » les 2 derniers rapports insistent sur la menace, pratiquement identifiée comme un risque « existentiel » pour les États-Unis. S’il est vrai que les exercices sont avant tout rhétoriques, le moins qu’on puisse dire est qu’ils donnaient le ton de la confrontation plutôt que du dialogue, condition d’éventuels compromis.

 

 

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