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›› Chronique

HONG KONG à l’orée de 2020

Après 6 mois de tumultes, marqués par de très violentes éruptions de violence, la situation dans la R.A.S s’est d’abord stabilisée après la victoire sans appel des pro-démocrates le 24 novembre aux élections des conseillers de districts. Lire : Hong Kong : bataille rangée, controverse juridique, souveraineté et droit des individus.

Mais elle connait un regain de tensions depuis que le gouvernement a fait savoir qu’il n’accéderait pas aux requêtes que le mouvement adresse avec insistance à Carrie Lam depuis juin 2019 (enquête indépendante sur les violences policières, amnistie pour les personnes arrêtés, élection du gouverneur au suffrage universel, suppression de la qualification d’émeutiers pour les manifestants).

Le 1er janvier 2020, la nouvelle année a été inaugurée par une des plus puissantes manifestations depuis le début des troubles qui rassembla un million de personnes dans le centre de la R.A.S.

Enfin, l’année a commencé avec l’affectation à la tête du Bureau de Pékin de Luo Huining 骆惠 宁65 ans, en remplacement de Wang Zhimin à qui le Parti fait payer le raz-de-marée pro-démocrate aux élections de district le 24 novembre dernier, qu’il n’a pas vu venir. Natif de Yiwu dans le Zhejiang, Luo Hunning, est un homme dont l’expérience politique est plus riche que celle de son prédécesseur.

S’il est vrai qu’il ne connaît pas Hong Kong, il a jusqu’à cette année, été le n°1 du parti au Shanxi, après avoir à la tête du Qinghai de 2013 à 2016. Après 10 ans dans l’Anhui (fief de l’ancien n°1 Hu Jintao) où il a gravi tous les échelons depuis ses études à l’Université jusqu’au Comité permanent de la province, toujours dans des postes liés à l’économie et à la planification, il a, à 49 ans, obtenu un diplôme d’économie à l’Université du Peuple de Pékin. Il est membre du Comité Central depuis le 19e Congrès.

Sur le front de la protestation contre le gouvernement, les dernières mobilisations d’envergure ont eu lieu le dimanche 1er décembre, le 8 décembre, le week-end du 28 décembre, les 1er et 5 janvier 2020.

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La mobilisation protestataire reste forte.

Le 1er décembre, galvanisés par le « tsunami » des élections locales du 25 novembre, ayant balayé la mouvance pro-Pékin, des manifestants violents habillés de noir ont, après une semaine d’accalmie, repris le harcèlement de la police avec des jets de briques, de fumigènes et de cocktails Molotov. Les points chauds étaient à Mongkok, Tsim Sha Tsui et Whampoa.

Selon la police, le défilé de Kowloon n’a rassemblé que 16 000 personnes. Les organisateurs estimèrent en revanche la foule à plus de 300 000. Ici et là des manifestants agitant des drapeaux américains remerciaient D. Trump pour avoir, le 28 novembre, signé le décret sur la démocratie à Hong Kong (HK Democracy Act).

A Whampoa, les manifestants s’en sont pris à des enseignes commerciales. Les cibles étaient China Mobile et les chaînes de restaurants japonais Yoshinoya et Hongkongais Best Mart 360. Cette dernière, objet depuis le début de la vindicte récurrente d’activistes ayant saccagé plusieurs de ses restaurants, est accusée d’avoir des liens troubles avec les gangs du Fujian, principaux pourvoyeurs des nervis manipulés par le pouvoir contre les frondeurs.

Selon les statistiques officielles, le bilan des blessés du 1er décembre était faible. Seulement 7 hommes et une femme ont été admis à l’hôpital le 1er décembre. Le lendemain 2 décembre 4 d’entre eux étaient sur pied.

Le 8 décembre, plusieurs centaines de milliers (les manifestants annoncèrent 800 000 personnes, la police 200 000) ont défilé pacifiquement à l’appel du Front des Droits Civiques entre le parc Victoria et Central. Certains agitaient des drapeaux anglais, exigeant « une vraie démocratie » ; la plupart réclamèrent en vain que Carrie Lam accède à leurs requêtes (cf. plus haut).

Le 12 décembre, quelques dizaines de milliers se sont regroupés à Central pour marquer le 6e mois des protestations et affirmer qu’ils n’abandonneront pas la lutte ; Le 14, rassemblés devant le Consulat britannique une centaine de personnes dont certains brandissaient l’Union Jack, réclamèrent l’annulation des accords sino-britanniques ; le même jour la police fit état de plusieurs alertes à la bombe ;

Le 15, plusieurs centaines de personnes rassemblées à Central apportèrent leur soutien à un mouvement de grève des travailleurs sociaux ; le même jour, allumant des bougies dans le quartier de l’Amirauté, une foule anonyme se recueillit à la mémoire de Marco Leung qui fit une chute mortelle le 15 juin en accrochant des banderoles pour protester contre le décret d’extradition ; A Sha Tin, des « black bloks » masqués vandalisèrent un grand magasin ; le lendemain à Mongkok des manifestants obstruèrent les rues avec des pavés et vandalisèrent des feux de circulation ;

Le 19 décembre, une manifestation autorisée défila de Wan Chai vers 9 différents consulats en rappelant « les 5 requêtes » et la « liberté pour Hong Kong ». La suite fut marquée notamment à Noël et au Jour de l’an par des protestations dans des galeries marchandes et des grands magasins contre les Chinois du Continent.

Le 28 décembre, des échauffourées avec la police dans des grands magasins à Kowloon et à Sheung Shui, à proximité de la frontière chinoise protestèrent contre l’afflux de touristes et de clients venus de Chine. Une quinzaine de personnes ont été arrêtées.

La fin de l’année 2019 a également été marquée par des manifestations sporadiques en faveur de Pékin. Le 3 décembre à Central, quelques dizaines de personnes piétinèrent un drapeau américain et chantèrent l’hymne national chinois ; Le 7 décembre, les pro-Pékin rassemblés à Wan Chai accusèrent les pro-démocrates d’être de violents escrocs ayant manipulé les élections locales du 24 novembre.

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Protestation de masse au nouvel an.

Dès le 1er janvier 2020, la foule compacte opposée au gouvernement était de retour dans les rues de la R.A.S entre Victoria et Central encore une fois à l’appel du front des droits civiques. Estimée à un million, les manifestants dont beaucoup étaient masqués et vêtus de sombre avaient obtenu l’autorisation de la police et brandissaient des pancartes et des banderoles réclamant une réponse de Carrie Lam à leurs requêtes.

Quelques pancartes réclamaient l’indépendance. La plupart des participants disaient se battre pour les libertés de la R.A.S.

Après la mise à sac d’une banque, la police demanda aux organisateurs de disperser la manifestation. Il s’en suivit un chaos. Alors que nombre de participants obéirent, les quelques centaines restées sur place firent face à la police et se trouvèrent en situation illégale. 400 d’entre eux ont été arrêtés.

Dans la foulée des protestations contre l’invasion des hommes d’affaires du Continent, le 5 janvier, quelques milliers de manifestants défilèrent encore à Sheung Shui, aux cris de « Bénissons Hong Kong 保佑 香港. Protégeons Seung Shui 保护 上水 ». Eux aussi en avaient contre les commerçants chinois.

Un bilan alarmant, marqué par l’effondrement de la confiance.

Au total plusieurs milliers de protestataires sont toujours sous les verrous. Depuis la mi-juin, 10 personnes sont décédées dont 9 par suicide directement lié aux troubles (a Hong Kong, même en situation normale, le taux de suicide est élevé).

Selon les statistiques de la R.A.S l’économie est entrée en récession, marquée par une crise des approvisionnements, la baisse de la consommation et la chute des transactions immobilières. Le tourisme a été le secteur le plus affecté avec une baisse moyenne des visites de plus de 30%.

Politiquement, la crise a révélé et aggravé la fracture entre une partie de société et le gouvernement de la R.AS. L’autorité de la Gouverneure Carrie Lam, vue comme arrogante, absente, peu réactive et obstinément inféodée à Pékin s’est gravement affaiblie. Au point que Robert Chung, directeur de l’Institut indépendant d’opinion publique de la R.A.S, constatant l’effondrement de la popularité de Carrie Lam à seulement 22,3% en octobre 2019 - la plus basse depuis 1997 - qualifiait la situation de « désastreuse ».

Celle-ci est encore aggravée par la défiance générale qui frappe les forces de police accusées de brutalités indiscriminées. Dans une analyse mise en ligne le 9 octobre (lire : « Hong Kong noir ». Le conservatisme du Parti à l’épreuve d’un courant révolutionnaire, Fonrath explorait le dilemme de la police.

« Pour ce corps, la crise en cours comporte de nombreux risques ; celui, évidemment, de faillir à sa mission et de se voir reprochés des excès par les manifestants (la reconnaissance des violences policières est déjà une des revendications des protestataires) et d’être un bouc émissaire facile pour les autorités, avec en fin de compte la “double peine“ d’une fracture irrémédiable au sein de la société hongkongaise et l’accentuation de l’emprise du Ministère chinois de la Sécurité Publique, symbole s’il en est de la fin du caractère spécial de Hong Kong. (…)

(…) « Cette “double peine“ catalyse l’escalade dans la crise car elle rend naturelle la mainmise des forces de sécurité chinoises sur le maintien de l’ordre à Hong Kong. »

Tout au long du 2e semestre 2019, les positions se sont durcies entre, d’une part, le radicalisme des pro-démocrates angoissés par l’échéance de 2047 qui avalera Hong Kong, détruisant son originalité politique, son système économique et ses libertés et, d’autre part, la raideur inflexible du Parti communiste chinois pour qui la rétrocession est le symbole indépassable de la rédemption nationaliste après les humiliations subies par la Chine au XIXe siècle.

Écoutons Martin Purbrick, résident dans la R.A.S, ancien de la police Royale Britannique de Hong Kong. Lire : A report of the 2019 hong kong protests.

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Analyse de Martin Purbrick ancien de la police britannique.

« Les manifestants sont devenus plus radicaux et plus disposés à s’engager dans la violence pour atteindre leurs objectifs ; leurs tactiques ont parfois exprimé un mécontentement teinté de nihilisme » (…) « La police a utilisé des tactiques antiémeutes traditionnelles apprises lors des troubles communistes en 1967 ; elle a appliqué les lois de l’époque coloniale et, à plusieurs reprises, n’a pas réussi à faire la distinction entre la majorité des manifestants pacifiques et la minorité tournée vers la violence. »

(…) « Sous la direction de Mme Carrie Lam, le gouvernement de Hong Kong a été paralysé par l’indécision ; Il n’a pas compris les attentes du peuple de Hong Kong et fut pris de court par l’ampleur du mécontentement. » (…)

« Pékin a fait preuve de retenue, tout en accentuant en sous main l’influence dans la R.A.S du “Front Uni“. » (…) « La crise politique a jeté un doute sur la viabilité à long terme de la formule “un pays, deux systèmes“ à la base du retour de Hong Kong à la RPC. Elle a aussi montré qu’il était urgent de modifier l’approche de la gouvernance pour répondre aux besoins d’une société hongkongaise de plus en plus sophistiquée. »

Dès le début de l’analyse, Purbrick met le doigt sur le cœur du problème qui fonde la défiance à l’égard de Pékin exprimée par le refus du projet de décret d’extradition. Cette défiance avait été exprimée par des lettres du Barreau de Hong Kong adressées à Carrie Lam, le 4 mars, le 2 avril et le 6 juin 2019.

Une fracture de défiance. Radicalisation de la jeunesse.

« La question clé est l’extradition vers la Chine continentale et le manque de confiance du public dans le droit à un procès équitable. Cette question a uni les démocrates, les hommes d’affaires et de nombreuses personnes ordinaires à Hong Kong. Elle illustre à quel point le système juridique distinct de Hong Kong fut un élément essentiel de la croissance et du succès de la ville. »

Plus loin, Martin Purbrick n’élude pas la naissance du mouvement « localiste » principal angoisse du régime chinois qui y voit le risque de séparatisme : « Apparus dans les années 2000 en réaction à ce qu’ils considèrent comme une approche coloniale du gouvernement chinois à Hong Kong, le « localistes » prônent la démocratie, la séparation de Hong Kong de la RPC et rejettent ce qu’ils considèrent comme la « banalisation continentale » de Hong Kong. Parmi eux, les plus radicaux prônent l’indépendance. C’est le cas du Parti National de Hong Kong, interdit en 2018 ».

Autre difficulté, l’accès général et instantané à l’information a été le ferment d’une solidarité inter-générations ayant battu en brèche l’illusion d’une majorité silencieuse clairement démentie par le résultat des élections locales du 24 novembre.

S’il est vrai que les jeunes se voient eux-mêmes comme l’avant-garde éventuellement violente d’une remise en cause générale de l’appartenance à la Chine, la « brutalité coloniale » de la police a fini par supprimer l’espoir d’une fracture nette entre la jeunesse et le reste de la société.

« Dans le mouvement de contestation les jeunes choisissent leur rôle en fonction de leur propre perception. » Tout indique qu’ils se sont organisés militairement.

« En première ligne des heurts avec la police les “勇猛 – Young Meng, Youngmo en Hongkongais – les Vaillants“, qui se voient comme les combattants d’une guérilla (…). En deuxième ligne les plus nombreux, les “和理非 He Li Fei, en Hongkongais Wo Lei Fei“, pacifiques, rationnels (non violents) ne s’affrontent pas à la police, mais assurent la logistique »…(…)

« Il y a aussi les “ 旗手 Qi Shou, en Cantonais Kei Sau – porte drapeaux“, les “遠方的攻 Yuan Fang de Gong, en cantonais Yuen Kung – groupes d’attaque dans la profondeur“, les “消防員- Xiaofang Yuan – en Cantonais Siu Fong Yuen – pompiers“ ».

« Le tout », ajoute Purbrick, « semble un décalque des jeux vidéo conférant à la protestation politique un aspect ludique ».

Dans un contexte, où il est clair que l’absence de solution politique a rendu difficile la tâche de la police, celle-ci a commis de sérieuses erreurs tactiques, aggravées par un « manque de discipline des officiers de première ligne ». (…) « Les brutalités ayant attisé la rancœur publique, la manière dont les forces de l’ordre ont été considérées est brutalement passée de la confiance à la défiance, parfois à la haine. Cette bascule a provoqué une crise de légitimité des forces de l’ordre ».

La faiblesse politique de Carrie Lam a encore été aggravée par l’existence à Pékin d’un « gouvernement bis » de la R.A.S regroupant des représentants du MAE, de Xinhua élément majeur du Front Uni, et de la garnison de l’APL à Hong Kong.

La dernière partie de l’analyse dont il faut souligner le sérieux est une mise en perspective assortie de recommandations.

Réformer le système politique et répondre aux attentes des Hongkongais.

Les protestations violentes et de grande ampleur qui durent depuis plusieurs mois montrent que les racines de la crise plongent dans des causes bien plus profondes que la loi sur l’extradition. Elles touchent notamment le segment de la population de la R.A.S ayant fui le chaos en Chine au siècle dernier. La mémoire nourrit une profonde méfiance à l’égard du système politique du Continent.

A la suspicion politique s’ajoutent de fortes disparités sociales dont la pointe émergée est l’exclusion de la propriété d’une part importante de la population due à l’inflation des prix immobiliers.

La reconquête de l’opinion passe donc par la reconnaissance prioritaire des attentes des Hongkongais, dont la qualité est le principal atout de la R.A.S. « La pauvreté qui laisse sur le carreau 1,3 millions de pauvres (18% de la population), doit être reconnue comme un grave problème ».

Avec le logement et la lutte contre la pauvreté, le 3e défi du gouvernement de la R.A.S est la gouvernance.

A ce sujet, Purbrick met le doigt sur le cœur des divergences politiques liées à l’élection des responsables : « L’archaïsme politique de la gouvernance est un facteur clé de la crise de légitimité du gouvernement. Le manque de dirigeants élus à la fois dans l’exécutif et le législatif est reconnu comme un déficit démocratique majeur dans une ville aussi développée ». (…)

Il ajoute qu’au fil des ans un fossé est apparu entre les organes de gouvernement de la fonction publique et les attentes de la population.

Pour lui, il est urgent d’entreprendre des réformes de structures du secteur public pour le mettre en mesure de répondre plus efficacement aux changements rapides de la société et en particulier aux attentes des générations des années 80, 90. Devenues une force politique, ils sont l’avenir de Hong Kong.

Quant aux relations avec Pékin, elles resteront régies par les priorités de souveraineté. Si des manifestations violentes étaient perçues par le gouvernement central comme portant atteinte à la sécurité nationale, à l’autorité de la RPC ou pouvant se dilater à la province de Canton, le risque existe que la garnison de l’APL et de la Police Armée Populaire à Hong Kong reçoivent l’ordre de prêter main forte à la police de la R.A.S.

A l’avenir des manifestations de moindre ampleur mais plus violentes parfois de nature terroriste restent probables. Bien que le soutien populaire soit susceptible de décliner, il n’en persiste pas moins un profond mécontentement envers Carrie Lam qui ne se dissipera probablement pas jusqu’à ce qu’elle quitte ses fonctions avec d’autres principaux responsables impliqués dans la crise.

Hong Kong reste une ville très résiliente, mais des stratégies du gouvernement pour lutter contre les causes sous-jacentes du mécontentement sont nécessaires pour garantir que les manifestations de 2019 ne se répètent pas à l’avenir.

 

 

« Hong Kong ne répond plus. ». L’image oubliée des humiliations

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