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›› Editorial
Chine – États-Unis. Une collision annoncée. Vraiment ?
Le 6 avril 2017, jour de la rencontre entre D. Trump entré en fonction trois mois plus tôt et Xi Jinping placé à la tête de la Chine par le parti communiste chinois en mars 2013, une page du New-York Times titrait déjà : « Les deux principaux acteurs de la région (Asie-Pacifique) partagent l’obligation morale de s’éloigner du piège de Thucydide. ».
La formulé était de Graham Allison, professeur de sciences politiques à Harvard pour qui la querelle commerciale entre la Chine et les États-Unis dilatée en une rivalité stratégique globale, pouvait – au prix de quelques approximations avec la réalité - se comparer à la concurrence entre la puissance établie de Sparte et celle montante d’Athènes, ayant abouti à la guerre du Péloponnèse (431 av JC – 404 av JC).
En Chine, la théorie a fait florès, tous les stratèges considérant sans exception que les actuelles tensions semblant sur le point de s’enflammer, sont dues au refus américain d’accepter le surgissement d’un concurrent stratégique global. Mais, aux États-Unis, la théorie a été battue en brèche par plusieurs contradicteurs dont le sinologue Arthur Waldron.
Exemples à l’appui, ce dernier explique que, le plus souvent, ce n’est pas la rivalité géostratégique entre un hégémon et son rival qui déclenche les conflits, mais l’erreur des dirigeants ayant laissé libre cours aux passions nationalistes qu’ils ont, souvent, eux-mêmes suscitées.
Pour l’heure cependant, trois années après la première rencontre entre Xi Jinping et D. Trump en Floride, le dernier enchaînement catastrophique des événements semble conforter la théorie funeste d’Allison.
Le 22 juillet, le Département d’État américain ordonnait la fermeture du consulat chinois à Houston au Texas, idéalement situé au centre-ville pour espionner le programme spatial américain dont le pas de tir est situé à 30 km au sud-est. La décision était justifiée par la porte-parole Morgan Ortagus dans un point de presse : « le consulat chinois est un repaire pour un réseau d’espionnage ».
48 heures plus tard, Pékin répliquait en ordonnant la fermeture du consulat américain à Chengdu ouvert en 1985, dont les 50 diplomates avaient en charge de suivre la situation politiquement sensible du Tibet.
Il y a cependant une autre raison à la sensibilité du consulat américain à Chengdu. Avec en fond de tableau la rocambolesque tragédie du meurtre du consultant britannique Neil Heywood à Chongqing, 250 km plus à l’est, par Gu Kailai, la propre épouse de Bo Xilai, n°1 du parti à Chongqing, l’enclave diplomatique américaine du Sichuan avait été, le 6 février 2012, le théâtre de la dernière crise politique chinoise d’envergure.
Il avait en effet accueilli Wang Lijun. Ce dernier était le factotum en fuite de Bo Xilai, non seulement conjoint de Gu Kailai, la Première Dame meurtrière, mais aussi le principal rival politique de Xi Jinping dans la course au pouvoir qui devait se dénouer huit mois plus tard. Lire : La sulfureuse saga de la famille Bo.
Épilogue du scandale dont tous les secrets n’ont cependant pas encore été révélés, en août 2013, 9 mois après la désignation de Xi Jinping à la tête du parti, Bo Xilai, son sulfureux rival a été condamné à la prison à vie.
Même adoucie par le traitement réservé aux hauts dirigeants, la brutalité impitoyable du jugement infligé à un adversaire politique au passé plus que trouble, avait fait resurgir non seulement le souvenir des luttes de clans au sein du sérail, mais également la férocité des éliminations impériales du temps des dynasties.
Aujourd’hui, c’est peu dire que la trajectoire ayant conduit à l’échauffourée diplomatique à laquelle personne de s’attendait, fermant coup sur coup les consulats à Houston et Chengdu, témoigne d’une sérieuse montée des tensions. Au XXe siècle, où, entre grandes puissances membres de Conseil de sécurité, il est d’usage de spéculer sur la retenue et le dialogue, elle prend d’inquiétantes allures de paranoïa.
Certains spéculent sur une nouvelle « guerre froide ». Mais les arrière-plans politiques et philosophiques qui sous-tendent ce grabuge sont moins le signe de conflits idéologiques que celui d’un choc de cultures attisé, de part et d’autre, par de sérieux échauffements nationalistes.
Aux États-Unis surnage la rancœur d’avoir nourri par l’ouverture décidée par Richard Nixon sur les conseils de Kissinger, un rival stratégique devenu une menace.
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Une spirale dangereuse.
Pour ne citer que les polémiques les plus récentes de cette cavalcade vers les extrêmes, d’abord liée à la liberté des médias, en août 2019 le pouvoir chinois avait refusé le renouvellement de la carte de presse de Chun Han Wong, journaliste du WSJ. Ce dernier avait co-écrit un article sur un cousin de Xi Jinping proche du crime organisé, impliqué dans un scandale portant sur le blanchiment d’argent et la corruption des services d’immigration.
Début 2020, une déclaration de la Maison Blanche accusait les médias chinois, Xinhua, CGTN, Radio Chine International, China Daily et le Quotidien du Peuple d’être des organes de propagande de Pékin dont les personnels – en réalité fonctionnaires chinois plus que journalistes - devaient se soumettre aux mêmes obligations de réserve que les diplomates en poste aux États-Unis.
En riposte, le 19 février, le Parti prenait la décision d’expulser trois journalistes du Wall Street Journal. Alors qu’ils avaient 5 jours pour quitter le territoire, Geng Shuang, porte-parole du Waijiaobu, commentait sèchement la décision : « Le peuple chinois considère que les médias exprimant des opinions racistes, insultant agressivement la Chine ne sont pas les bienvenus ».
Cinq mois plus tard, la déclaration de la porte-parole du Département d’État justifiant la fermeture du consulat de Houston n’avait certes pas tout à fait la même connotation moralisatrice. Mais elle sonnait comme un écho à l’accusation nationaliste de Pékin : « Les États-Unis ne toléreront plus les violations de leur souveraineté et l’intimidation de leur peuple par la Chine ».
A partir d’avril, D. Trump, accusé par ses détracteurs aux États-Unis de tenter par ses attaques contre la Chine de rehausser son image dégradée par sa gestion chaotique de la pandémie, a à chacune de ses prises de parole, déclenché un feu nourri contre Pékin. Accusant l’appareil d’être à l’origine de la crise épidémique mondiale, il a, avec insistance, réclamé une investigation indépendante à Wuhan. Récemment, les diatribes se sont accélérées.
En moins de trois mois, les accusations américaines ont ciblé un vaste éventail de sujets dont, encore, les captations de technologies et le déséquilibre commercial. Dû à la lourde rémanence des exportations chinoises, pourtant en recul, sur le marché américain, en 2019, malgré l’activisme de D. Trump, le déficit commercial était encore de 345 Mds de $.
Puis vint l’offensive brutale contre Huawei définitivement exclu du marché américain de la 5G, tandis que les produits de plus d’une centaine de ses filiales sont désormais interdits aux États-Unis. Progressivement, la tentation d’ostraciser le groupe chinois gagne les alliés de Washington. Après Londres les mêmes suspicions surgissent au Canada, en Australie et en Allemagne où l’achat d’équipements Huawei est en baisse notable.
En France, en dépit du discours prudent du pouvoir cherchant à la fois à ménager ses relations avec Pékin et à donner le sentiment de ne pas s’aligner sur la Maison Blanche, la tendance est la même. Pour Emmanuel Paquette, journaliste à L’Express, ce n’est qu’une question de temps. Selon lui, « d’ici trois à huit ans, le groupe chinois devrait être banni de l’ensemble des infrastructures réseau des quatre opérateurs mobiles ».
En mai, la Maison Blanche signait un décret imposant des sanctions contre des institutions financières et des officiels ayant participé à l’abandon du statut spécial de Hong Kong, y compris ceux impliqués dans les arrestations des démocrates et des manifestants, après l’instauration de la loi sur la sécurité nationale.
D’autres responsables, notamment Chen Quanguo, figurent sur la liste des représailles pour leur implication dans la politique d’emprisonnement massif des Ouïghour au Xinjiang.
Lire :
- Au Xinjiang, Chen, le très efficace nouveau secrétaire général mêle répression et action sociale directe.
- Le Xinjiang sous la chape de « rectification. ».
Ce n’est pas fini, le 13 juillet, pour la première fois, abandonnant son ancienne ambiguïté stratégique sur ce sujet, Washington dénonçait l’impérialisme de Pékin en mer de Chine du sud, stigmatisant le caractère arbitraire et légalement injustifiable de ses réclamations au regard du droit international.
Enfin, dans les dix derniers jours de juillet, le FBI arrêtait Song Chen, une neurologue, en stage à Stanford, Juan Tang, spécialiste du cancer travaillant à l’Université Davis en Californie et le Singapourien Jun Wei Yeo, consultant. Les deux premiers, parties d’un programme d’échanges de chercheurs, étaient accusés d’avoir dissimulé leurs liens avec l’armée chinoise.
Le troisième qui plaide coupable, concède avoir utilisé sa couverture de société de conseils pour fournir des informations sur le chasseur F-35B aux services de renseignements chinois.
Le choc des nationalismes.
La liste des crispations s’allonge alors que, depuis des mois, de nombreux ambassadeurs de Chine ont abandonné le style feutré de la diplomatie traditionnelle pour adopter un discours de combat à l’instar de Gui Gongyou, représentant la Chine à Stockholm « Nous traitons nos amis en leur offrant des vins fins et nos ennemis à l’arme lourde ».
Faisant cela, il tournait radicalement le dos à la mission traditionnelle des Affaires étrangères consistant à apaiser les tensions par la recherche systématique de terrains d’entente.
Gui Gongyou n’est pas le seul diplomate devenu agressif contre les « ennemis » de la Chine. La tonitruante vindicte diplomatique chinoise a enflé, notamment en réaction aux critiques suscitées par la vaste campagne d’auto-promotion articulée à la distribution planétaire de masques et d’équipements médicaux dont la propagande oubliait de préciser qu’elle était souvent payante.
Une preuve de cette réalité se lit dans les statistiques chinoises. Au cours des cinq premiers mois de 2020, l’essentiel de l’excédent commercial chinois (62,93 Mds de $) était dû à la forte augmentation (+89%) des exportations d’équipements médicaux, de masques et de textiles durant la pandémie.
Les raisons de cette nouvelle agressivité du Parti - hubris de puissance, opportunisme ou sentiment de vulnérabilité socio-économique interne, peut-être tout à la fois -, ne sont pas claires. En tous cas, l’acrimonie s’exacerbe au fil des condamnations qui montent de la plupart des pays occidentaux à propos de Hong Kong et du Xinjiang que Pékin, outragé, considère comme une insupportable interférence dans ses affaires intérieures.
Alors que les exemples de pugnacité hargneuse d’ambassadeurs chinois assortie de menaces commerciales ont été observés en Europe, en Australie, au Brésil, au Canada, aux États-Unis où les diplomates ont publiquement critiqué la classe politique américaine et redoublé leurs attaques contre le système démocratique, une longue liste de pays commence à considérer la nécessité de prendre des mesures pour se protéger des pratiques chinoises déloyales.
Absence de réciprocité, ingérence dans les affaires politiques internes, captations de technologies sensibles visées par des OPA, atteintes au droit du travail, risque de corruption des personnels politiques, prise de contrôle des sociétés de gestions des ports et de distributions d’électricité, risques de cyber-intrusion dont la crainte se précise en même temps que la défiance contre Huawei prend de l’ampleur, sont autant de menaces analysées par les stratèges occidentaux.
Aux États-Unis où murissent tous les ressentiments envers une Chine extraordinairement rigide dont il apparaît clairement qu’elle n’a pas l’intention de modifier sa trajectoire de confrontation, tout l’éventail politique partage sans la moindre dissonance, une vision très critique des menées internationales de Pékin depuis janvier 2020.
Alors que la défiance contre la Chine est en train d’investir la pensée stratégique de la plupart des pays occidentaux, le 15 juillet dernier, un article de Foreign Policy signé de Mira Rapp-Hooper Docteur en Sciences politiques et spécialiste de l’Asie et Kurt Kampbell ancien responsable Asie du Département d’État sous B. Obama, rappelait les principaux griefs américains.
« (…). Depuis le déclenchement de la pandémie, le gouvernement chinois s’est engagé dans une offensive diplomatique sans précédent sur pratiquement tous les fronts. Il a resserré son emprise sur Hong Kong, fait monter les tensions en mer de Chine méridionale, déclenché une campagne de pression diplomatique contre l’Australie, brutalement agressé l’armée indienne à sa frontière nord et intensifié ses critiques des démocraties libérales occidentales. »
Mike Pompeo à l’offensive contre le nationalisme anti-occidental.
Le 23 juillet, dans un discours prononcé à la Bibliothèque Richard Nixon, à Yorba Linda, Los Angeles, Mike Pompeo, se souvenant que le successeur de L. Johnson avait, après 25 ans de rupture diplomatique, initié les premiers contacts de l’Amérique avec Mao lors d’une visite en 1972, est revenu sur « Les relations du monde libre avec la Chine communiste. »
Glosant sur le titre qui, en effet, semble ramener les tensions à un demi-siècle en arrière, au temps des blocs retranchés derrière leurs masques idéologiques, les critiques inconditionnels de l’équipe Trump ayant déjà considéré que la fermeture du consulat de Houston était une « provocation inutile », qualifièrent l’intervention du Secrétaire d’État de « discours de guerre froide. »
En réalité, Pompeo répercutait la désillusion des parlementaires et sénateurs américains ayant cru que l’ouverture proposée en 1972 par Nixon à Mao aboutirait à une détente politique en Chine ainsi qu’à l’ajustement progressif de la gouvernance chinoise aux principes démocratiques et au droit international.
Il s’est produit l’inverse.
A l’intérieur, en arrivant au pouvoir en 2012, un des premiers actes de Xi Jinping fut de promulguer la Directive secrète n°9 qui énonçait les « sept sujets interdits 七个 不要讲 – qi ge bu yao jiang ».
Formant l’arrière-plan doctrinal confidentiel des « caractéristiques chinoises » frontalement opposées à l’Occident, officiellement inscrites dans le corpus idéologique du parti lors du 19e Congrès à l’automne 2017, « les sept interdits » concernent « les valeurs universelles », « la liberté de la presse », « la société civile », « les droits civiques », « l’indépendance de la justice », « les erreurs historiques du Parti » et ses actuelles « connivences avec le capitalisme. »
Mûrissant lentement depuis 1949, sous-estimée depuis la mort de Mao en 1976 par l’Occident qui voyait en l’ouverture socio-économique de Deng Xiaoping les prémisses d’une réforme politique rapprochant la Chine des nations démocratiques, la trajectoire empruntée aujourd’hui par le Parti est clairement devenue une menace.
Défiant le droit international en mer de Chine du sud, sourdes aux élections taïwanaises qui rejettent la réunification, déployant une manœuvre enveloppante de contrôle des ports et des réseaux électriques en Europe et en Amérique du sud, faisant partout, par le chantage à l’accès au marché chinois, la promotion de Huawei, son champion des télécoms pour les réseaux 5G soupçonné de conférer à l’État chinois la capacité de contrôler les flux de données et d’énergie, les stratégies globales de Pékin ont suscité d’importants contrefeux, dont Mike Pompeo s’est fait l’écho.
« Nous devons admettre la dure réalité » a t-il dit, « Si nous voulons un XXIe siècle libre, et éviter l’avènement d’un siècle chinois dont rêve le président Xi Jinping, le vieux paradigme de l’engagement aveugle avec Pékin n’est simplement plus adapté ».
Logiquement, la profession de foi du 19e Congrès en octobre 2017 définissant le corpus idéologique « des caractéristiques chinoises » rejetant les principes démocratiques au nom d’une vision absolue de la souveraineté, suscite en contrepoint l’appel de Pompeo aux démocraties de la planète pour faire obstacle à l’élargissement de l’influence de Pékin.
Mais « le défi », dit Pompeo, « est d’une ampleur et d’un genre différents de celui de la guerre froide. » Alors que celle-ci avait installé une claire séparation entre les blocs, « aujourd’hui, le Parti communiste chinois est infiltré chez nous ». (…) « Huawei est un bon exemple. Nous avons cessé de prétendre qu’il est un groupe de Télécoms comme les autres » (…) « Et nous l’avons désigné pour ce qu’il est, une menace pour notre sécurité ».
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La dernière partie du discours fut probablement celle qui aura le plus mis en alerte le pouvoir à Pékin. S’appuyant sur la présence dans l’assistance de dissidents chinois [1] qu’il a pris soin de nommer, les invitant à se lever, Pompeo a appelé à ne pas se limiter à la fermeté pour contrer la Chine.
Il fallait, dit-il s’appuyer sur le peuple chinois. « Dynamique et amoureux de la liberté, il est complètement différent du parti communiste qui n’a aucune qualité pour le représenter ».
A cette attaque publique en règle publiée sur le site du Département d’État, à Pékin l’appareil, piqué au vif par l’accusation qu’il ne représenterait pas le peuple, a répliqué par un article consultable sur le site du Waijiaobu.
Deux jours après la fermeture du consulat de Houston accusé d’espionnage, la réponse intitulée « Combattre la désinformation » faisait état d’un échange dans la nuit du 24 juillet, entre Hua Chunying, porte-parole du Waijiaobu et directrice générale de l’information du MAE chinois et son homologue russe Maria Zakharova.
Pékin s’assure du soutien de Moscou.
Le discours harmonisé de Moscou et Pékin accusait Washington de « manipuler l’histoire, d’agresser les systèmes sociaux et les modes de développement des autres pays, de politiser la pandémie, d’accoler l’étiquette “Chine“ au virus, d’empêcher les médias chinois de faire leur travail » (…) « Autant d’initiatives ayant sévèrement empoisonné l’atmosphère et détourné l’opinion publique mondiale de la vérité ».
Déjà, le 18 juillet, voyant venir le coup, trois jours avant la fermeture du consulat de Houston, Xinhua avait fait état de l’entretien entre Wang Yi, le MAE chinois et son homologue Lavrov.
Les deux avaient sévèrement condamné Washington « fauteur de troubles et créant des points de tensions » sur un mode qui rappelait les anciennes récriminations contre les empiètements américains datant du milieu de années 90, en Asie Centrale et en Europe de l’Est aux marches de la Russie.
Ils y rajoutèrent un aspect psychologique, stigmatisant une Amérique sortie des clous de la bienséance internationale et ne jouant plus le jeu de la mondialisation : « Washington qui a perdu la tête, sa moralité et sa crédibilité pousse l’égoïsme, l’unilatéralisme et l’intimidation jusqu’à l’extrême limite, au-delà de ce qui est acceptable pour une grande puissance ».
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Quels risques de guerre ?
Constatant l’escalade, nombre d’observateurs se demandent si Washington et Pékin ne se rapprochent pas d’un conflit armé.
Dans un article du 20 juillet, avant même l’escarmouche des consulats, dans le South China Morning Post, Shi Jingtao citant encore Graham Allison, évoquait « l’ombre de Pearl Harbour ».
Déjà, se souvenant d’une récente déclaration de Kissinger à Pékin qui anticipait « presque certainement un affrontement militaire aux conséquences bien plus graves que celles des deux premiers conflits mondiaux », les hypothèses des stratèges fleurissent. Avec en tête deux références.
La première est le paradigme du piège de Thucydide répété par Allison, d’un engrenage inéluctable, marche somnambule vers le désastre, enclenchée par l’apparition d’Athènes, rival stratégique contestant la puissance établie de Sparte.
La deuxième, Pearl Harbour, spécule sur une offensive surprise de la Chine dans le détroit de Taïwan. La référence qui, à Washington, fait surgir l’urgence d’avoir protéger l’Île d’une agression soudaine, alors que l’équilibre des forces dans la zone a clairement basculé en faveur de la Chine, a cependant une vertu.
Après trois ans et huit mois d’une guerre du Pacifique sans merci, l’épilogue catastrophique de l’agression brutale déclenchée par le Japon rappelle opportunément que l’escalade est désormais placée sous la contrainte extrême du risque d’apocalypse nucléaire.
Son premier et plus grand effet baptisé « dissuasion » est de placer d’emblée les hommes face au caractère hautement aléatoire et éminemment risqué, décrit par Clausewitz, du « brouillard de la guerre ».
En somme, l’insistante conscience d’un péril exorbitant favorise le poids salutaire de la raison et tient à distance la montée aux extrêmes. Elle éloigne ainsi la situation de celle de la guerre du Péloponnèse.
Restent les aléas de dérapages possibles et ponctuels en mer de Chine du sud, dans un contexte où une escalade rallierait certainement à Washington, le Japon et la Corée du sud, peut-être les Philippines, le Vietnam et l’Indonésie.
Pour autant s’il est vrai que le risque d’une montée aux extrêmes en mer de Chine du sud, reste faible, bridé par le calcul raisonnable des avantages et des risques, il est en revanche plus flagrant dans le Détroit de Taïwan.
Taïwan, un risque stratégique majeur.
Même si la Présidente indépendantiste Tsai Ing-wen reste soigneusement en deçà de la provocation directe de déclarer formellement une rupture avec le Continent, le théâtre du Détroit est celui où le nouveau nationalisme chinois confronté au raidissement du retour de puissance prôné par D. Trump secrète le plus d’ingrédients pouvant favoriser le déclenchement d’un conflit.
Eux aussi furent analysés par Thucydide.
Il s’agit de « la crainte, de l’intérêt et de l’honneur ». Vingt siècles plus tard, ils furent repris par Thomas Hobbes qui, dans une variante, parlait de « rivalité, de défiance et de fierté ». On retrouve cette trace dans « Guerre et paix entre les Nations » de Raymond Aron. (Calmann Levy 1962).
Manifestant une « rivalité » de suprématie globale contre l’Occident, la « défiance » contre ses valeurs qui menacent le magistère du Parti et la « fierté » du rétablissement de sa gloire et de son unité, la Chine puissance nucléaire et membre du Conseil de sécurité, fait entrer le monde dans un cycle d’incertitude stratégique où un affrontement armé redevient possible.
Ainsi surgit l’hypothèse d’une attaque préventive chinoise contre l’Île de Taïwan et le spectre de Pearl Harbour qui hante les stratèges américains.
Clin d’œil de l’actualité aux réminiscences angoissantes de l’histoire, le 17 juin dernier, c’est sur la base aérienne de Hickam tout à côté de Pearl Harbour que Mike Pompeo et Yang Jiechi, membre du Bureau Politique et ancien ambassadeur à Washington (2000 - 2004) et ministre des Affaires étrangères de 2007 à 2013 se sont rencontrés pour tenter de mettre fin à la plus dangereuse spirale d’hostilité réciproque depuis près d’un demi-siècle.
Hélas, avec Mike Pompeo, il était peu probable qu’aucun des contentieux en cours puisse être réglé. Le ministre est en effet l’un des plus féroces contempteurs de la Chine dans une administration américaine dont il est peu probable que la défiance à l’égard de Pékin disparaisse, même si Joe Biden était élu. En Chine, la presse officielle le désigne comme un personnage « diabolique », un « malade mental » et un « ennemi de genre humain ».
Au passage, aux récentes diatribes (origine de la pandémie, exigence d’une enquête sur place, « normalisation » politique de Hong Kong, « camps de rééducation » des Ouïghour au Xinjiang, dénonciation par la Chine du racisme aux États-Unis, accusations réciproques de mensonges, expulsions de journalistes, ostracisme contre Huawei, espionnage etc.), Pompeo a rajouté celle plus ancienne du contrôle des armements nucléaires dont les Chinois ne veulent pas entendre parler.
« Au cours des prochaines dix années, leur arsenal doublera sans le moindre contrôle », dit un diplomate américain.
*
Alors que les glaives n’ont pas été rangés, que la défiance est toujours à fleur de peau, il faut s’interroger sur la suite, en se souvenant que la dissuasion nucléaire est un très puissant garde-fou. Aucun des deux ne veut la guerre. L’initiative de la rencontre de Hawaï souhaitée par Pékin et Washington le montre.
Tout comme l’indique le souhait de Mark Esper secrétaire d’État à la défense de se rendre à Pékin d’ici la fin de l’année pour dit-il - de manière tout de même assez surréaliste dans la conjoncture actuelle -, « renforcer la coopération dans des domaines d’intérêt commun et établir les systèmes nécessaires de communication en situation de crise ».
Quant à l’hypothèse d’une attaque préemptive contre Taïwan, (blocus, raid surprise, annexions de Jinmen et Matsu - îles taïwanaises situées à 7 et 16 nautiques du Continent -) évoquée par les va t-en guerre des deux bords, mais dont nombre de stratèges chinois soulignent les risques, elle est prise au sérieux au Pentagone.
D’autant que, dans l’éventualité d’une riposte américaine, le soutien des alliés de Washington ayant tous reconnu la politique d’une seule Chine n’est pas garanti.
Il reste que, dans l’immédiat et à moyen terme, le risque doit être tempéré par le poids stratégique d’une telle carte qui isolerait la Chine et compromettait les échanges technologiques nécessaires à sa modernisation. Tandis qu’une fausse manœuvre catastrophique entraînant un échec, mettrait en cause l’existence même du Parti.
Note(s) :
[1] Wei Jingsheng, le vétéran, ancien « garde-rouge », condamné pour avoir réclamé la « 5e modernisation » démocratique ; libéré en 1997 sous les pressions internationales après 18 ans de prison et expulsé aux États-Unis ;
Wang Dan, étudiant rendu célèbre par Tian Anmen, activement recherché, condamné plusieurs fois, chaque fois relâché sous la pression internationale, hébergé aux États-Unis, Docteur en Histoire de Harvard, il a enseigné dans deux universités taïwanaises et reste toujours un fervent défenseur des droits de l’homme en Chine.
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