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›› Editorial
Il y a cinquante ans, le rêve d’Henry Kissinger
En dehors des échanges concrets hors caméras qui, selon plusieurs témoins des deux bords furent utiles et profitables, la signification capitale des échauffourées verbales de la rencontre sino-américaine à Anchorage les 18 et 19 mars fut d’abord une mise en scène d’affrontement à l’usage des opinions publiques.
Elle doit être analysée par le prisme de l’histoire des quatre dernières décennies.
Il y a cinquante ans, lors d’une conférence de presse, le 4 mars 1971, Richard Nixon qui cherchait à renforcer sa main contre l’URSS, évoquait un possible rapprochement entre Washington et Pékin.
Il y mettait cependant une sérieuse condition. « Quelles que soient les circonstances, nous ne prendrions pas cette voie si elle remettait en cause la position de Taïwan à l’ONU ». C’était aussi l’avis de son mentor Henry Kissinger. Adepte de la pensée complexe, il proposait de brouiller les cartes du monde communiste déjà traversé par des rivalités, en ouvrant les bras à la Chine tout en poursuivant la détente avec Moscou.
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Aujourd’hui, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. La démocratie taïwanaise qui se renforce depuis 1988, a été passée par pertes et profits. Exclue de l’ONU, elle est marginalisée et tenue sous la menace des missiles balistiques de Pékin. Après la chute du rideau de fer, l’URSS, devenue une Fédération, navigue en zone grise entre un succédané de démocratie et autoritarisme, tandis que Washington et son bras armé atlantique continuent à la considérer comme une menace majeure.
La Chine, qui n’est plus communiste, est sortie il y a dix ans de trente années d’ambiguïté. Un peu plus d’un siècle et-demi après les humiliations que lui infligèrent les « Huit puissances – 5 européennes dont l’Autriche-Hongrie aujourd’hui disparue, la Russie, les États-Unis et le Japon » -, elle prend à contrepied la vision de Kissinger, se rapproche de la Russie tout en affirmant à la fois ses « caractéristiques chinoises » et un désir de puissance globale, dont elle a fixé l’échéance à 2049.
Il n’est pas très certain qu’à Moscou attelé à la Chine faute de mieux, où on a abandonné l’hyperbole de puissance planétaire, on soit très à l’aise avec cette perspective de puissance extravagante.
La puissance chinoise.
S’appuyant sur ses formidables progrès socio-économiques, devenue la 2e puissance de la planète, rejetant le « tutorat politique » de l’Occident qu’il défie, le parti-État s’oppose à la suprématie de Washington et de ses alliés, dressant contre eux la menace de son armée qu’il modernise à marche forcée.
A la tête d’un système de gouvernement rigide, plus centralisé que jamais et clairement militarisé, le régime dont la propagande cache soigneusement les vulnérabilités socio-politiques, brave l’ordre international du droit de la mer en réclamant la souveraineté sur la majeure partie de la mer de Chine du sud.
Dans le Détroit de Taïwan, de plus en plus fréquemment survolé par ses avions militaires – patrouilles anti-sous-marines, bombardiers stratégiques et chasseurs de combat -, il a accumulé une importante panoplie de missiles balistiques dont les déploiements posent un défi direct à la démocratie taïwanaise et aux Occidentaux qui la soutiennent.
Enfin, trois jours après la première rencontre de l’administration Biden avec les dirigeants chinois, les 18 et 19 mars en Alaska dont les violents échanges verbaux, repris par les médias de la planète et abondamment commentés par les réseaux sociaux chinois, sortaient radicalement de l’épure diplomatique, le ministre des Affaires étrangères russe Sergey Lavrov était à Pékin.
En phase avec son projet de résistance solidaire à l’Amérique, son premier message fut d’appeler Moscou et Pékin à réduire leur dépendance au Dollar pour riposter à ce qu’il a appelé « l’agenda stratégique de l’Occident. »
Alors que la vanité des espoirs de rallier la Chine à la marche de l’Occident éclatait au grand jour, la visite de Lavrov coïncidait avec une soudaine ébullition des relations entre Washington et Moscou quand, le 18 mars, Joe Biden qui répondait à un journaliste d’ABC News, menaça Vladimir Poutine de représailles après l’avoir traité de « tueur ».
Pour faire bonne mesure il a, s’appuyant sur des révélations publiques des renseignements américains, aussi accusé les cyber-intrusions russes d’avoir tenté d’empêcher son élection.
Sous la pression de Washington, le chemin de la connivence sino-russe.
Fermant progressivement le rêve de Kissinger d’enrôler la Chine, Pékin et Moscou se rapprochent depuis le milieu des années 90.
A cette époque, l’OTAN menaçait l’ancien glacis soviétique en Europe sous couvert du « partenariat pour la paix » porteur des projets de « regime change ». Après le 11 septembre 2001, leur extension menaça également l’Asie Centrale arrière-cour stratégique commune à Moscou et Pékin.
L’entrisme américain sur les plates-bandes stratégiques sino-russes se fit à partir des points d’appui militaires des opérations américaines en Afghanistan de Karchi-Khanabad en Ouzbékistan et de Manas au Kirghizstan.
Ils mirent les F16 américains à quelques minutes de la frontière chinoise, tandis que la lourde influence des lobbies américains faisait pression sur le Président kazakh Nazarbaïev au détriment des intérêts pétroliers chinois. Lire : Tensions en Asie Centrale.
La visite de Lavrov à Pékin sur les traces de la réunion heurtée en Alaska est un saisissant contrepied à la vision de Kissinger, dans la droite ligne de la proximité sino-russe qui se renforce. Alors que Kissinger espérait isoler Moscou, la résilience politique du régime chinois crée au contraire avec Moscou un môle d’insoumission à l’ordre occidental.
Articulé au féroce contrôle qu’il exerce sur sa population, protégé par une censure implacable, nourrie tout à la fois par sa propagande, ses performances socio-économiques et ses rattrapages rapides dans le secteur spatial et des hautes technologies, il résiste au prosélytisme démocratique de Washington.
En même temps, l’alliance sino-russe renforcée par les contrats de gaz signées en 2014 entre Gazprom et CNPC est devenue le fondement des contrefeux aux manœuvres anti-chinoises dans le Pacifique occidental.
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En soutien de Pékin, Moscou vent debout contre le concept « Indopacifique ».
Articulée au concept stratégique « d’Indo-pacifique », aux côtés de Washington, la résistance à la Chine regroupe déjà formellement l’Australie, le Japon et l’Inde qui, au nom de leurs systèmes démocratiques et dans le cadre du « dialogue quadrilatéral - Quad » cité plus haut, s’opposent aux prétentions chinoises en Asie. Lire l’annexe, p. 3 de notre article : Pékin à Canberra : « Ne touchez pas aux intérêts vitaux chinois. » Brutalité et fragilités chinoises. Limites des discours d’ouverture
La visite de Lavrov fait suite aux sévères reproches que lui-même avait formulés à la mi-mars, au cours d’une réunion du Centre de recherche russe pour les affaires stratégiques où il accusait les « Occidentaux d’adopter un attitude “agressive et sournoise“ pour enrôler New-Delhi dans une stratégie anti-chinoise.
A cette occasion, réaffirmant la proximité « rebelle » de Moscou avec Pékin, il avait assuré que les deux rejetteraient les manœuvres occidentales et européennes visant à promouvoir un ordre mondial unipolaire, en apparence basé sur le droit, mais en réalité fondé sur leurs sanctions prises sans la caution de l’ONU, au prétexte de « cyber-intrusions » et de « piratages ».
En arrière-plan, on voit bien qu’au-delà des péripéties, le raidissement stratégique exprimé par Pékin et Moscou renvoie toujours à la défiance à l’égard de l’ordre démocratique pouvant menacer la pérennité de leurs régimes. Derrière la posture d’assurance et de fermeté, il est impossible que le régime chinois ne s’inquiète pas de la nouvelle solidarité en ligne de jeunes internautes qui, de Hong Kong, Bangkok et Taïwan, en passant par l’Indonésie, la Malaise et la Birmanie, réclament plus de liberté et de droits, sous la bannière de l’alliance « du thé au lait ».
Le mouvement est né de la protestation solidaire des internautes de ces régions contre l’invasion des messages de propagande autoritaire des nationalistes chinois, baptisés « trolls », du nom d’une créature de la mythologie scandinave, peu amicale et dangereuse pour l’homme. Le mouvement dont le symbole du thé au lait fait contraste avec l’âpreté du thé vert chinois, a progressivement évolué vers la mise en cause en ligne du régime chinois.
Au cours de la réunion d’Anchorage, beaucoup d’accusations furent précisément proférées contre Pékin, sur le thème de la démocratie par les représentants américains Antony Blinken, secrétaire d’État aux AE et Jake Sullivan conseiller à la sécurité du Président Biden.
La violence verbale des échanges publics.
Mais parlant tous les deux d’une position où ils estiment encore tenir le flambeau mondial et historique de la démocratie, les Américains furent contredits par Yang Jiechi, 杨洁篪, 71 ans, ancien ambassadeur à Washington et ancien MAE, n°15 du Bureau Politique. Il était assisté par son successeur, Wang Yi, 王毅, 68 ans, en poste au Waijiaobu depuis 2013.
Il faut se souvenir qu’en septembre 2020, Yang Jiechi avait été dépêché en Europe pour atténuer les effets de la raideur du ministre ayant fait quelques dégâts politiques en Allemagne. Lire : Wang Yi et Yang Jiechi en quête de rédemption diplomatique en Europe [1].
Cette fois, les deux représentants de la Chine eurent beau jeu de stigmatiser dans leurs véhémentes ripostes, les graves troubles sociaux internes à caractère racial qui secouent régulièrement les États-Unis, y compris ceux visant les Chinois.
Si la tuerie d’Atlanta du 16 mars, 48 heures avant la réunion en Alaska où six femmes asiatiques perdirent la vie, n’a pas été caractérisée comme un « crime raciste », il n’en demeure pas moins que le contexte pandémique et les controverses sur l’origine chinoise du virus, ont renforcé le très irrationnel sentiment visant les sino-américains qui n’ont pourtant rien à voir avec le régime de Pékin et ses cafouillages du début de la pandémie à Wuhan.
Symbolisant avec force l’actuelle assurance internationale de l’appareil et sa résistance à Washington, Yang Jiechi a, au cours d’un discours long d’au moins 15 minutes, riposté avec vigueur aux accusations tous azimuts de Blinken et Sullivan.
Accusant Pékin de perturber l’ordre international par ses prétentions territoriales, les deux avaient évoqué le récents développements à Hong Kong, les menaces chinoises contre Taïwan et la situation au Xinjiang à propos de laquelle Blinken a repris sans l’édulcorer l’accusation de « génocide ».
Le réquisitoire reprenait les critiques de nombre de pays démocratiques objets des sanctions américaines auxquelles l’Union Européenne s’est associée, le 17 mars [2].
Au passage, les deux Américain dénoncèrent les cyberattaques chinoises contre les États-Unis et le chantage économique de l’accès à son marché, exercé par Pékin sur les alliés de Washington.
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Notons cependant une dissonance entre Pékin et Washington, dans la perception de la rencontre. Alors que les Chinois insistèrent pour désigner la réunion comme « un échange stratégique de haut niveau 高级战略会议 », comme s’ils voulaient tourner la page d’une relation effondrée, les Américains semblaient n’y voir qu’une « péripétie » sans lendemain.
A un moment pourtant, Blinken, 59 ans, à peine rentré du Japon, et tout en accusant la Chine de « perturber l’ordre mondial », fit aussi allusion à la coopération bilatérale « dans les domaines où ils restent possibles ». L’allusion laissait entendre qu’au Département d’État, on envisageait une reprise des échanges sur une partie des dossiers abandonnés par D. Trump.
En revanche, Jake Sullivan a concentré son intervention sur les efforts de Washington pour rallier les nations démocratiques « pour que la région Indopacifique reste libre et ouverte. »
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Sur Weibo, la force du nationalisme anti-américain.
En riposte le long discours de Yang Jieshi fut sans concession. Exprimé sur un ton offusqué, il réagissait à ce qu’il a perçu comme une suffisance américaine. « Les États-Unis n’ont aucune légitimité pour prendre la Chine de haut et lui faire la leçon 美国没资格居高临下同中国说话. »
En Chine, l’expression a tapé dans le mille. Vue par 2,5 millions d’internautes dès le 19 mars, elle est aussitôt devenue le cri de ralliement du nationalisme anti-américain sur les réseaux sociaux.
Sur Weibo on pouvait lire « Un pays sauvage et pervers qui s’est construit en massacrant les aborigènes et en asservissant les noirs 一个靠屠杀原住民立国,奴役黑人发展 » ; ou encore « Une société anti-intellectuelle et inhumaine 反智反人类社会 ayant tué des centaines de milliers de gens ordinaires 死了几十万普通民众 durant l’épidémie 新冠疫情. »
Au cours de son long monologue, Yang a rejeté le concept de « valeurs universelles » comme une vision univoque occidentale étrangère à la culture chinoise et appelé l’Amérique à cesser de vouloir exporter son modèle au reste du monde. Par dérision, il a espéré qu’en matière de droits de l’homme les États-Unis feraient des progrès à l’avenir.
Sur les accusations de cyberattaques, ayant en mémoire les écoutes tous azimuts de la NSA dévoilées en 2013, par l’ancien agent de la CIA Snowden, Yang Jiechi n’eut aucun mal à fustiger l’Amérique qu’il a qualifiée de « champion dans ce domaine ».
Quant à Wang Yi qui a semblé surpris par la brutalité américaine - « ce n’est pas une façon de traiter ses invités » -, il a condamné comme d’inacceptables ingérences dans les affaires intérieures chinoises les sanctions infligées par Washington à des particuliers et des structures publiques à propos de Hong Kong et du Xinjiang.
Quelle suite ?
Compte tenu de l’état de la relation tombée au plus bas depuis 40 ans et, en Amérique même, partis et opinion publique confondus, à un niveau de défiance à la Chine alarmant, l’échec d’Anchorage était prévisible.
La Chine espère que l’administration Biden reviendra sur les blocages commerciaux instaurés par D. Trump notamment sur les microprocesseurs, cœur des nouvelles technologies de l’information. Elle souhaite aussi que soient levées les restrictions de visa imposées à des membres du Parti, aux étudiants chinois aux États-Unis, à des entreprises publiques et aux journalistes des médias officiels.
Infligées à la Chine à la suite des accusations de viol de la propriété intellectuelle, de cuber-incursions et du durcissement de l’appareil au Xinjiang et à Hong Kong, elles ont fait entrer la relation dans un schéma très éloigné des espoirs soulevés par le virage stratégique conseillé à Richard Nixon par Henry Kissinger il y a un demi-siècle.
Mais alors que les conversations à huis-clos furent moins heurtées que ceux de la mise en scène publique - selon A. Blinken lui-même, des « échanges intéressants » auraient eu lieu à propos de l’Iran, de la Corée du nord, de l’Afghanistan et du réchauffement climatique -, la partie chinoise, pressée d’afficher un apaisement, souhaite une vidéo-conférence entre Xi Jinping et Joe Biden sur le sujet neutre du réchauffement climatique.
A l’heure de la rédaction de cette note, la perspective appartenait encore aux spéculations. Elle ne sera acceptée par les deux parties surveillées par leurs opinions publiques, qu’à la condition d’échapper à l’écueil qui la présenterait comme une soumission ou un renoncement.
Note(s) :
[1] Les talents de diplomate de Yang Jiechi furent pris en défaut quand, en juillet 2010 au 17e forum régional de l’ASEAN (ARF), il justifia les pressions chinoises sur les pays de la région en révélant le fond de sa pensée. Sa réaction renvoyait à l’ancestrale tendance de Pékin de ne se voir qu’en position centrale comme un prototype normatif et uniquement dans un rapport de forces « La Chine est un grand pays, et les autres sont des petits pays. C’est un fait ».
Depuis plus de 20 siècles, la vision chinoise des rapports internationaux s’articule uniquement au sentiment de centralité de sa propre puissance. Lors de la dynastie Han (206 av J-C – 220 apr.J-C), les élites chinoises qui considéraient leurs voisins comme des États tributaires au statut vassal, évoquaient en revanche l’empire romain comme le « Grand Han de l’Ouest ».
La norme chinoise utilisée par les élites Han pour mesurer la puissance de Rome pourtant immensément plus vaste que la leur, révélait le paradigme stratégique impérial toujours à l’œuvre aujourd’hui, de ne se voir qu’au centre, comme un principe organisateur et uniquement dans une relation de puissance.
[2] Marquant un durcissement à l’égard de la Chine, Bruxelles qui sanctionne Pékin pour la première fois depuis 1989, a, le 17 mars, dans un premier train de mesures, approuvé les interdictions de voyage sur le territoire européen de quatre ressortissants chinois. Ils sont accusés de violations de droits à l’égard des populations ouïghour du Xinjiang. Purement symbolique, la mesure augmente la pression internationale contre Pékin.
Pékin a réagi par une riposte tout aussi symbolique en sanctionnant dix hommes politiques européens dont le Français Raphaël Glucksmann interdits de voyage en Chine avec leurs familles et deux centres de recherche européens - la Fondation danoise pour l’Alliance Démocratique - son président et ancien Premier ministre Anders Fogh Rasmussen, fut plus tard secrétaire général de l’OTAN, et l’institut allemand Mercator pour les études chinoises (MERICS) dont les analyses sur la Chine sont ni agressives ni polémiques.
Les sanctions contre l’UE furent annoncées 24 heures avant que l’Ambassadeur de Chine en France Lu Shaye se déchaîne contre Antoine Bondaz, chercheur à la FRS qu’il a traité entre autres de « petite frappe », de « hyène folle » et de « troll » (cf supra) pour avoir dénoncé les pressions chinoises contre la délégation de sénateurs ayant projeté de se rendre à Taïwan.
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