Your browser does not support JavaScript!

Repérer l'essentiel de l'information • Chercher le sens de l'événement • Comprendre l'évolution de la Chine

›› Editorial

Pékin à Canberra : « Ne touchez pas aux intérêts vitaux chinois. » Brutalité et fragilités chinoises. Limites des discours d’ouverture

La discorde entre Pékin et Canberra s’est aggravée. Le 18 novembre l’ambassade de Chine à Canberra a communiqué au gouvernement australien une liste de 14 reproches adressés par Pékin à l’Australie. Le 22 novembre le ministre du commerce australien demandait à Pékin les raisons pour lesquelles la Chine ciblait plus particulièrement l’Australie. Alors que les deux capitales s’accusent mutuellement, les raisons probables sont que Pékin, humilié par l’insistance de Canberra pour diligenter une mission d’évaluation à Wuhan, frappe fort pour dissuader d’autres capitales de joindre leur requête à celle de l’Australie.

L’attitude qui renvoie au vieux proverbe chinois « 杀鸡儆猴 – tuer le poulet pour effrayer le singe – saisit l’occasion pour préciser ce que Pékin considère comme ses intérêts vitaux : la stabilité du système politique interne, l’intégrité territoriale, la question de Taïwan, le traitement équitable des entreprises chinoises, la souveraineté nationale, à propos de Hong Kong.


*

Il est clair que la férocité avec laquelle Pékin s’attaque à Canberra porte un message à destination des autres capitales occidentales – Washington d’abord et ses alliés de l’OTAN dont 15 sur les 29 avaient, à l’été 2019, signé une lettre ouverte à Madame Bachelet Haut-Commissaire des NU pour les droits de l’homme, pour dénoncer le mauvais traitement par la Chine des Ouïghour du Xinjiang. Ils avaient été rejoints par le Japon. Lire : Controverses globales autour du traitement des Ouïghour. Pékin rallie un soutien hétéroclite et brouille la solidarité des musulmans.

A cette liste s’ajoutent quelques rares pays hors OTAN dont l’Inde qui figure en première ligne de la vindicte chinoise.

Le but est d’abord de tenir à distance l’exigence d’une enquête indépendante à Wuhan sur le sujet de la réaction chinoise à la naissance de la pandémie et de « rectifier » toutes les critiques faites à la Chine sur plusieurs autres sujets que Pékin classe dans la catégorie de ses « intérêts vitaux – 中国的核心利益 Zhongguo de hexin liyi– [1].

Il est rare que le vieux proverbe populaire chinois « 杀鸡儆猴 - Sha ji, jing hou - tuer le poulet pour mettre en garde le singe. » soit illustré par une stratégie globale de cette ampleur.

Le 17 novembre dernier, lors de sa conférence de presse journalière, Zhao Lijian l’un des porte-parole du Waijiaobu est pour la première fois sorti de l’ambiguïté des accusations générales pour aller plus dans le détail de ce que Pékin reproche à l’Australie, justifiant ses féroces représailles (lire Origine de la pandémie. L’Australie face aux puissantes pressions de Pékin. Quelles perspectives pour une OMS indépendante ?)

Le message qui était entouré de l’injonction adressée à Canberra d’avoir à « corriger son attitude pour rétablir la confiance » était clair. Sa portée qui énumérait « 14 erreurs australiennes commises depuis quelques années » dépassait cependant largement les relations bilatérales et touchait à plusieurs des intérêts vitaux chinois.

Ils allaient de la stabilité du système politique critiqué pour son manque de transparence et le non respect des droits au Xinjiang, à l’intégrité territoriale avec la question de Taïwan, en passant par l’ostracisme infligé à Huawei ainsi qu’aux investissements chinois, jusqu’au « chiffon rouge » de la souveraineté de Pékin sur Hong Kong où a surgi une mouvance de rupture pro-occidentale avec l’histoire chinoise.

« Cessez de fomenter des actions internationales contre les intérêts vitaux de la Chine à Hong Kong, Taïwan et au Xinjiang ; (comme par exemple militer pour condamner Pékin à propos de son traitement des Ouïghour, appuyer les mouvement démocratique et le séparatisme à Hong Kong ; soutenir la présidente indépendantiste Tsai Ing-wen et militer pour la participation de l’Île à l’OMS) … ».

(…) « Cessez d’accuser la Chine d’infiltration ou d’espionnage et de bannir Huawei des appels d’offres de l’infrastructure de la 5.G. Cessez de conditionner les investissements chinois à des critères de sécurité. Cessez de militer pour une enquête internationale Covid-19 indépendante à Wuhan ».

Les injonctions qui suivaient la série de représailles commerciales infligées à Canberra laissent entendre qu’elles pourraient être étendues à d’autres. Le fond de tableau est la colère et l’humiliation publique.

Comme ailleurs, et tout particulièrement par ces temps où montent les nationalismes, les camouflets infligés au grand jour ne peuvent rester sans réponse. C’était l’autre partie du message de Zhao Lijian : « Au lieu de se soustraire au blâme et de rejeter sur d’autres la responsabilité, l’Australie devrait réfléchir sérieusement à l’état des relations entre l’Australie et la Chine ».

La férocité chinoise exprime aussi un sentiment d’insécurité.

L’aptitude du parti communistes chinois à conserver le pouvoir n’est pas contestable. Au milieu des autres figures communistes de la planète, ici le Cubain Fidel Castro et le Soviétique Gorbatchev, les seuls qui rivalisent avec sa capacité de rester aux commandes sont les dirigeant nord-coréens.

S’il est vrai que l’autoritarisme chinois s’est montré plus subtil que d’autres, il n’en reste pas moins que parallèlement à leur fierté d’avoir extrait la Chine du sous-développement en 40 ans, les élites chinoises sont saisies d’un sentiment de vulnérabilité qui se nourrit de la baisse de la croissance et des risques induits sur la stabilité sociale.

L’exigence de liberté sévèrement contrôlée est un angle aveugle du régime dont les effets sont imprévisibles. Le Parti en a conscience et réfléchit aux moyens d’y faire face. Avec Xi Jinping, la priorité est allée à la préservation à tout prix de la stabilité sociale autour de deux piliers : le nationalisme et l’idéal utopique d’une société égalitaire à la prospérité modeste .小康社会


*

La plupart des analyses voient les menaces comme une expression de puissance – légitime selon les uns, arrogante selon les autres -. A l’examen, la liste des 14 points soulevés reflète aussi un profond sentiment d’insécurité.

Zhang Lifan, (章立凡), 70 ans historien respecté, ancien de l’Académie des Sciences Sociales, met souvent l’accent sur la conscience que l’appareil a de sa propre vulnérabilité pour expliquer la rigidité de ses réactions. Sa nature « hiérarchique et totalitaire » dit-il repose de plus en plus sur la contrainte que sur la légitimité pour prévenir les fractures. Les plus conscients savent que, poussées à l’extrême, le durcissement des contrôles et des répressions internes porte un risque politique.

Yasuhiro Matsuda qui enseigne la politique internationale à l’Université de Tokyo, dit la même chose à propos de l’inflexible raidissement à Hong Kong contre la mouvance séparatiste que le régime voit, avec raison, comme une menace existentielle.

Il est vrai que si dans l’ancienne colonie britannique, symbole des humiliations infligées à la Chine au XIXe siècle, le Parti laissait libre cours à la pensée de rupture au point de compromettre le rattachement en 2047, sa crédibilité interne s’effondrerait aussitôt. C’est pourquoi, dit Matsuda, Pékin ne retrouvera sa sérénité qu’après avoir définitivement éteint toute velléité de contestation politique.

Les réactions internationales anti-chinoises critiquant la politique de Pékin au Xinjiang, et refusant de voir à quel point le nationalisme du régime est heurté par la dissidence à Hong Kong, ou encore les critiques unanimes suscitées par la vaste stratégie d’autopromotion de Pékin à l’été 2020, ne sont pas rassurantes.

En septembre dernier 2020, Heiko Maas, avait, lors du passage du MAE Wang YI à Berlin jeté une ombre (lire : Wang Yi et Yang Jiechi en quête de rédemption diplomatique en Europe.) sur l’ancienne proximité diplomatique entre Berlin et Pékin, qui, il n’y a pas si longtemps, affichaient une connivence dont le dynamisme et l’enthousiasme bilatéral avaient même intrigué les partenaires européens de l’Allemagne.

En 2012 QC avait souligné le « hiatus » et les malentendus entre l’Allemagne, la Chine et l’Europe ; lire : Chine – Allemagne – Europe. Le grand malentendu.

« L’impression générale est un décalage entre d’une part les visions stratégiques de la Chine cherchant toujours un contrepoids aux États-Unis en même temps qu’un accès rapide aux hautes technologies qui lui manquent, et d’autre part l’intérêt allemand presque exclusivement économique et commercial. »

L’angle mort était politique. Il s’est exprimé le 1er septembre dans une article de la Süddeutesche Zeitung, intitulé « Sur un air de mensonges », sous la plume de Daniel Brössler, très critique de la Chine et de ses manœuvres en Europe. On y lisait notamment : « La route vers une véritable souveraineté européenne est encore longue. Mais il est certain qu’elle ne passera pas par Pékin ».

Ainsi ont disparu de la mouvance stratégique favorable à Pékin, deux piliers jusque-là épisodiquement utilisés en contrepoids de Washington ou pour diviser les adversaires de la Chine.

L’Australie qui du temps du Premier Ministre Kevin Rudd, avait lancé une politique de rapprochement avec Pékin au point d’avoir signé en 2015 un accord de libre-échange, est clairement entrée dans une phase de défiance. On y croise la querelle sur l’origine du virus, les différends commerciaux, les soupçons d’ingérence politique et les scandales de corruption.

Avec l’Allemagne que le Premier Ministre Li Keqiang considérait, à la suite de Wen Jiabao, comme un des points d’appui de la pénétration chinoise en Europe, les tensions montent depuis plusieurs années, initiée par la crainte allemande de la captation de technologies surgie dès 2016.

Lire le paragraphe « Les étonnements du Chinois MIDEA » de notre article : La nouvelle agressivité des groupes chinois à l’international mise en perspective.

Et : Sous la « tempête Trump », les illusions chinoises de la Chancelière.

Encore : L’énergie globale, selon China State Grid.

Les tensions entre Berlin et Pékin se sont encore amplifiées avec la pandémie et le débat politique sur la dépendance industrielle et commerciale à la Chine.

Note(s) :

[1Souveraineté 国家主权, Sécurité Nationale 国家安全, Iintégrité territoriale 领土完整, Réunification avec Taïwan 国家统一, Le système politique défini par la constitution et la stabilité sociale 中国宪法确立的国家政治制度和社会大局稳定


• Commenter cet article

Modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

• À lire dans la même rubrique

Xi Jinping met en scène une très aléatoire volte-face stratégique. Elle n’est pas sans risques

La justice aux « caractéristiques chinoises » au service de la politique intérieure et de la diplomatie des otages

Chine – Europe. Symbole d’un risque de dislocation globale, l’horizon de l’accord sur les investissements s’obscurcit

L’emballement de la mise aux normes et l’insistante défiance contre l’Occident

De l’humiliation au « dialogue des puissances ». La force de l’orgueil souverain et le poids de la rancœur