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›› Editorial

Il y a cinquante ans, le rêve d’Henry Kissinger

50 ans séparent ces deux images. A gauche Kissinger et Mao quand, durant la guerre froide, Washington tentait le contournement de l’URSS par la Chine communiste. A droite, le 22 mars 2021, au lendemain de la première et très heurtée réunion entre l’administration Biden et la Chine de Xi Jinping en Alaska, le MAE Russe Sergueï Lavrov ici avec Wang Yi, arrivait à Pékin pour exprimer à Pékin la solidarité anti-occidentale de Moscou.


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En dehors des échanges concrets hors caméras qui, selon plusieurs témoins des deux bords furent utiles et profitables, la signification capitale des échauffourées verbales de la rencontre sino-américaine à Anchorage les 18 et 19 mars fut d’abord une mise en scène d’affrontement à l’usage des opinions publiques.

Elle doit être analysée par le prisme de l’histoire des quatre dernières décennies.

Il y a cinquante ans, lors d’une conférence de presse, le 4 mars 1971, Richard Nixon qui cherchait à renforcer sa main contre l’URSS, évoquait un possible rapprochement entre Washington et Pékin.

Il y mettait cependant une sérieuse condition. « Quelles que soient les circonstances, nous ne prendrions pas cette voie si elle remettait en cause la position de Taïwan à l’ONU ». C’était aussi l’avis de son mentor Henry Kissinger. Adepte de la pensée complexe, il proposait de brouiller les cartes du monde communiste déjà traversé par des rivalités, en ouvrant les bras à la Chine tout en poursuivant la détente avec Moscou.

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Aujourd’hui, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. La démocratie taïwanaise qui se renforce depuis 1988, a été passée par pertes et profits. Exclue de l’ONU, elle est marginalisée et tenue sous la menace des missiles balistiques de Pékin. Après la chute du rideau de fer, l’URSS, devenue une Fédération, navigue en zone grise entre un succédané de démocratie et autoritarisme, tandis que Washington et son bras armé atlantique continuent, contre l’évidence, à la considérer comme une menace majeure.

La Chine, qui n’est plus communiste, est sortie il y a dix ans de trente années d’ambiguïté. Un peu plus d’un siècle et-demi après les humiliations que lui infligèrent les « Huit puissances – 5 européennes dont l’Autriche-Hongrie aujourd’hui disparue, Russie, États-Unis et Japon » -, elle prend à contrepied la vision de Kissinger, se rapproche de la Russie tout en affirmant à la fois ses « caractéristiques chinoises » et un désir de puissance globale, dont elle a fixé l’échéance à 2049.

Il n’est pas très certain qu’à Moscou attelé à la Chine faute de mieux, où on a abandonné l’hyperbole de puissance planétaire, on soit très à l’aise avec cette perspective de puissance extravagante.

La puissance chinoise.

Xi Jinping inspecte la garde d’honneur du destroyer lance missile 西宁 de la classe 052D (7500 tonnes lourdement armé de missiles anti-aériens et anti-sous-marins), le 23 avril 2019, lors de la revue navale du 70e anniversaire de la marine chinoise à Qingdao.


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S’appuyant sur ses formidables progrès socio-économiques, devenue la 2e puissance de la planète, rejetant le « tutorat politique » de l’Occident qu’il défie, le parti-État s’oppose à la suprématie de Washington et de ses alliés, dressant contre eux la menace de son armée qu’il modernise à marche forcée.

A la tête d’un système de gouvernement rigide, plus centralisé que jamais et clairement militarisé, le régime dont la propagande cache soigneusement les vulnérabilités socio-politiques, brave l’ordre international du droit de la mer en réclamant la souveraineté sur la majeure partie de la mer de Chine du sud.

Dans le Détroit de Taïwan, de plus en plus fréquemment survolé par ses avions militaires – patrouilles anti-sous-marines, bombardiers stratégiques et chasseurs de combat -, il a accumulé une importante panoplie de missiles balistiques dont les déploiements posent un défi direct à la démocratie taïwanaise et aux Occidentaux qui la soutiennent.

Enfin, trois jours après la première rencontre de l’administration Biden avec les dirigeants chinois, les 18 et 19 mars en Alaska dont les violents échanges verbaux, repris par les médias de la planète et abondamment commentés par les réseaux sociaux chinois, sortaient radicalement de l’épure diplomatique, le ministre des Affaires étrangères russe Sergey Lavrov était à Pékin.

En phase avec son projet de résistance solidaire à l’Amérique, son premier message fut d’appeler Moscou et Pékin de réduire leur dépendance au Dollar pour riposter à ce qu’il a appelé « l’agenda stratégique de l’Occident. »

Alors que la vanité des espoirs de rallier la Chine à la marche de l’Occident éclatait au grand jour, la visite de Lavrov coïncidait avec une soudaine ébullition des relations entre Washington et Moscou quand, le 18 mars, Joe Biden qui répondait à un journaliste d’ABC News, menaça Vladimir Poutine de représailles après l’avoir traité de « tueur ».

Pour faire bonne mesure il a, s’appuyant sur des révélations publiques des renseignements américains, aussi accusé les cyber-intrusions russes d’avoir tenté d’empêcher son élection.

Sous la pression de Washington, le chemin de la connivence sino-russe.

Les pressions américaines du « partenariat pour la paix » en Asie – Centrale, exercées à la faveur des opérations américaines en Afghanistan après le 11 septembre, avaient entraîné un rapprochement Moscou – Pékin et le branle-bas chinois en faveur de l’Ouzbékistan et de ses voisins. Ici Hu Jintao avec le président Ouzbek Karimov en 2005.


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Fermant progressivement le rêve de Kissinger d’enrôler la Chine, Pékin et Moscou se rapprochent depuis le milieu des années 90.

A cette époque, l’OTAN menaçait l’ancien glacis soviétique en Europe sous couvert du « partenariat pour la paix » porteur des projets de « regime change ». Après le 11 septembre 2001, leur extension menaça également l’Asie Centrale arrière-cour stratégique commune à Moscou et Pékin.

L’entrisme américain sur les plates-bandes stratégiques sino-russes se fit à partir des points d’appui militaires des opérations américaines en Afghanistan de Karchi-Khanabad en Ouzbékistan et de Manas au Kirghizstan.

Ils mirent les F16 américains à quelques minutes de la frontière chinoise, tandis que la lourde influence des lobbies américains faisait pression sur le Président kazakh Nazarbaïev au détriment des intérêts pétroliers chinois. Lire : Tensions en Asie Centrale.

La visite de Lavrov à Pékin sur les traces de la réunion heurtée en Alaska est un saisissant contrepied à la vision de Kissinger, dans la droite ligne de la proximité sino-russe qui se renforce. Alors que Kissinger espérait isoler Moscou, la résilience politique du régime chinois crée au contraire avec Moscou un môle d’insoumission à l’ordre occidental.

Articulé au féroce contrôle qu’il exerce sur sa population, protégé par une censure implacable, nourrie tout à la fois par sa propagande, ses performances socio-économiques et ses rattrapages rapides dans le secteur spatial et des hautes technologies, il résiste au prosélytisme démocratique de Washington.

En même temps, l’alliance sino-russe renforcée par les contrats de gaz signées en 2014 entre Gazprom et CNPC est devenue le fondement des contrefeux aux manœuvres anti-chinoises dans le Pacifique occidental.


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