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›› Lectures et opinions
Qu’en est-il du « piège » chinois de la dette ?
Depuis longtemps, le discours de la Chine à l’étranger, soucieuse de se démarquer de l’Occident et du FMI, insiste sur le caractère désintéressé des aides qu’elle prodigue ainsi que sur leur nature neutre, sans exigence de bonne gouvernance, en échange des coopérations et des investissements conduits par l’État et les groupes chinois.
Séduits par l’offre, nombre de pays ont accepté les finances chinoises destinées le plus souvent à construire ou à remettre en état les infrastructures.
Le volume des prêts consentis est important. Pour la seule période de 2013 à 2016, la Banque Chinoise de développement et l’Exim-Bank ont accordé plus de prêts que la Banque Mondiale, alors même qu’une longue série d’études mettaient en garde contre le risque de surendettement.
La note qui suit examine par l’exemple africain de la Zambie et celui du Sri Lanka, la réalité des accusations dénonçant le « piège de la dette chinoise ». S’il est exact que Lusaka est englué dans une lourde dépendance à la Chine, la situation est très différente pour Colombo.
Prise de conscience et rémanence des stratégies anciennes.
Depuis quelques années, la Chine tente de corriger l’image de « prédateur » collant à ses actions internationales, dangereuse pour sa réputation. A cet effet, elle tâtonne, ajuste ses stratégies, tient compte des critiques et révisite ses échecs. Il lui arrive de tirer l’échelle quand elle s’aperçoit que le jeu est trop risqué. De plus en plus, elle s’associe à d’autres partenaires.
En Afrique par exemple, abandonnant les stratégies du « cavalier seul » des premières années des Nouvelles Routes de la soie, China Merchants et China Harbor se sont associés aux Français Bolloré et CGA-CGM pour développer des installations portuaires, notamment au Nigeria et au Cameroun.
Au Sri Lanka, les Chinois désormais plus prudents se sont alliés au consortium formé par l’Indien Meghraj et la société d’engineering Britannique Atkins Ldt, pour développer la nouvelle zone commerciale de port d’Hambantota où son engagement initial avait essuyé l’essentiel des critiques stigmatisant le piège de la dette.
Mais une fois le processus de prêts enclenché, il est difficile de s’en libérer. S’il leur arrive parfois d’annuler des projets dangereusement onéreux et peu rentables, les groupes chinois, soucieux de leur image, hésitent le plus souvent à faire marche arrière. Quant aux débiteurs, ils sont entraînés dans une spirale budgétaire qui leur lie les mains. Refusant les réformes structurelles exigées par le FMI, ils se tournent vers la Chine et creusent leurs dettes.
Certains les remboursent par des transferts de ressources primaires (cuivre, pétrole, tabac, cacao) qui peuvent aussi servir de caution, avec cependant l’aléa d’une dépendance au prix des matières premières. En Afrique, c’est notamment le cas de l’Éthiopie, du Cameroun, du Kenya et de l’Ouganda et de la Zambie.
L’extrême dépendance à la Chine de la Zambie.
A l’automne 2020, Lusaka, touché par la baisse du prix du cuivre conséquence de la pandémie et dont la dépendance à la Chine atteint le tiers de la dette souveraine du pays, a été la première capitale du Continent à demander une suspension de six mois du paiement des intérêts de trois euro-obligations.
Compte tenu de la sévère crise économique et sociale frappant tout le continent, les créanciers redoutent une contagion en cascade. Lire, la p.2 de notre article : Cambodge et Zambie. Deux étapes controversées des « Nouvelles Routes de la Soie. »
En Zambie, c’est peu dire que Pékin est sur la sellette. Fin 2019, les groupes chinois avaient déjà bloqué plusieurs projets de constructions de routes suite aux défauts de paiements. Un an plus tard, le 1er septembre 2020, le président Lungu était à Pékin où il a, sans ambages, demandé au Président Xi Jinping d’annuler sa dette.
Selon une recherche de EXX Africa, spécialisé dans l’analyse des risques économiques, les compagnies chinoises, l’œil fixé sur leurs intérêts sonnants et trébuchants ont, pour équilibrer leurs comptes, d’abord cherché à prendre le contrôle des ressources minières zambiennes pour compenser le défaut remboursement des prêts.
Mais, le contexte change. L’ubiquité instantanée de l’information globale, relayée par les réseaux sociaux enflamme l’opinion africaine. Comme une trainée de poudre, précisément sur le thème des critiques récurrentes adressées à la Chine à propos de sa politique africaine trop centrée sur ses intérêts, la rumeur qui monte est de nature à ébranler la tête politique du régime [1].
Pour tenir à distance un contrecoup portant le risque d’une grave dégradation de l’image de la Chine en Afrique, Xi Jinping et le Comité pourraient forcer les groupes chinois à abandonner leur attitude impavide. Plus encore, prenant prétexte des difficultés nées de la crise pandémique en Afrique, il est probable que Pékin allège la dette de Lusaka.
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Au Sri-Lanka, l’image de la prévalence chinoise est plus floue.
L’autre alerte financière liée à la dette vient de surgir au Sri Lanka où le gouvernement du très nationaliste président Gotabaya Rajapaksa manque de ressources pour honorer les traites des 15 Mds de $ contractées par le pays. En 2020, Pékin avait injecté en urgence 500 millions de $, partie d’un prêt plus large de 1,2 Mds de $ de la Banque de développement.
La vérité oblige cependant à dire que l’accumulation des créances et les déficits des finances publiques est loin d’être uniquement nourrie par les prêts chinois. Il est vrai que la proximité entre Pékin et Colombo, stratégiquement située sur la route du pétrole au sud du rival indien, est ancienne et, comme ailleurs, étonnamment stable.
Lire : La huitième perle.
D’abord pour contredire les analyses négatives de l’action de la Chine, on ne peut pas nier que les finances chinoises et l’implication économique de Pékin ont, depuis plus de vingt ans, constitué un élément d’apaisement important dans un pays aux prises avec l’insurrection des Tamuls, ayant entre 1972 et 2009, causé la mort d’au moins 80 000 cinghalais.
Au milieu d’un désastre humain et économique et à un moment où, déjà, le pays souffrait d’une crise de liquidités et d’un grave déficit de la balance des paiements, l’investissement chinois dans le port stratégique de Hambantota a apporté la salutaire marge de manœuvre d’un milliard de $ d’investissements directs qui remirent à flots les réserves de change du pays.
En 2017, les groupes chinois cherchèrent à sécuriser leurs finances en exigeant du gouvernement sri-lankais en rupture de paiement qu’il leur accorde la location à bail du port pour 99 ans.
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En 2016, le précédent gouvernement de centre droit avait déjà fait appel au FMI qui lui accorda un prêt de 1,5 Mds de $. Mais l’actuel pouvoir, jaloux de son indépendance y a mis fin en novembre 2020, pour tenir à distance l’interférence politique de l’agence internationale que Colombo accuse de « colonialisme ». En revanche, il n’a pas remis en cause un prêt chinois de 1 Mds de $, contracté en 2018 par ses prédécesseurs [2].
A l’été dernier, la dette extérieure cumulée avait atteint 50,8 Mds de $ empruntés sur les marchés, alors que la part chinoise était à 10% (5 Mds de $) à peine supérieure à celle du Japon à 4,4 Mds de $.
Mais, en 2021, selon la banque mondiale, le service de la dette payé à la Chine sera encore de 1 Mds de $, autant que le total des intérêts payés aux autres créditeurs (Banque Asiatique de développement : 400 millions de $ ; Japon : 200 millions $ ; Inde : 200 millions $ ; FMI : 80 millions $).
A l’automne 2020, ponctionnant ses réserves de change qui plongèrent de 7,7 Mds de $ à 4,8 Mds de $ (moins 37 %), le gouvernement avait honoré 1 Md de $ d’obligations d’État lancées sur son fond souverain. Mais d’autres échéances encore plus lourdes se profilent à raison de 4 à 5 Mds de $ par an pour les trois prochaines années.
En arrière-plan la stratégie politique de rejet du FMI qui n’est pas isolée en Asie. Durant la crise asiatique des années 90, Mahatir avait déjà fait savoir qu’il ne suivrait pas les recommandations du Fonds. Aujourd’hui le choix de rejeter le FMI laisse peu d’alternatives, en dehors des Chinois.
Mais eux-mêmes commencent à comprendre que les stratégies d’emprunts du pays hésitant au gré de la couleur politique des gouvernements entre le FMI, les marchés internationaux et la Chine, pourraient conduire Colombo à utiliser les finances chinoises pour honorer ses dettes à l’Occident.
Note(s) :
[1] Il est nécessaire de nuancer les critiques. Il est exact que les derniers chiffres 2020 du commerce Chine Afrique (au passage en recul de 10% en valeur à la suite de la pandémie, suite notamment à la baisse des prix des matières premières), montrent que la dépendance réciproque Chine - l’Afrique reste importante (à nuancer selon les pays) pour le pétrole, et nombre de minerais (fer, uranium, de cobalt, nickel, thorium, cuivre, or, phosphate, titane, terres rares) –.
Au point que l’agrégat des exportations de pétrole, de charbon, de minerai de fer, de cuivre affiné, de métaux stratégiques et de terres rares dominent largement les achats de la Chine en Afrique, à un pourcentage en moyenne proche de 30% des ventes, avec cependant une forte prévalence du pétrole à plus de 60% concentrée sur quelques pays producteurs (Nigeria, Angola, République du Congo, Gabon Guinée équatoriale).
Mais depuis plus de dix ans, la Chine diversifie ses engagements en Afrique avec des formations techniques, notamment dans les nouvelles technologies de l’information – en soutien des projets 5G de Huawei - l’aide médicale et entre autres des appuis à la création d’entreprises, pourvoyeuses d’emplois. Lire notre analyse : L’Afrique, la Chine et l’Europe
[2] Après quoi, il avait, toujours en 2018, rejeté la proposition d’une autre banque chinoise de racheter la totalité des obligations émise sur la dette souveraine du pays.
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