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›› Taiwan

Joseph Wu prône le retour de Taïwan à l’ONU. Retour sur l’histoire et plongée dans les affres de la démocratie taïwanaise

Le 31 août dernier, nous étions en pleine débâcle du retrait américain en Afghanistan. A Pékin, on fustigeait le désordre, stigmatisant la faiblesse et la défaillance du « leader mondial des démocraties ». Sans surprise le Global Times glosait sur la fragilité du soutien stratégique de Washington, doutant sans le dire de la promesse d’implication américaine dans le Détroit.

Hasard du calendrier, c’est à ce moment que paraissait dans « Le Monde » une tribune signée de Joseph Wu, Ministre des Affaires étrangères de Taïwan plaidant pour l’entrée de l’Île aux Nations Unies. La même exhortation est parue dans le Japan Times le 3 septembre et le 7 septembre, dans le journal suisse « Le Temps ».

La requête, chiffon rouge agité sous le nez de Pékin, prend à contrepied l’idée d’une appartenance de Taïwan à la Chine. Réaffirmant la quête de souveraineté de son Parti et de Tsai Ing-wen brillamment réélue en janvier 2020, le ministre s’inscrivait en faux contre l’affirmation que Pékin serait seul qualifié pour représenter l’Île à l’ONU. Il rejetait aussi l’idée que l’avenir de l’Île n’existerait que dans le projet catégorique d’une réunification inéluctable à terme, pour l’instant contre la volonté d’une majorité de la population.

L’argument de Joseph Wu était double. Il dénonçait d’abord l’ostracisme dans lequel était tenue la démocratie taïwanaise par les instances New-yorkaises et l’assemblée générale, alors même que l’Île eut, malgré le récent surgissement du variant Delta, un comportement exemplaire dans la gestion de l’épidémie, sans pour autant sacrifier à la stratégie du confinement généralisé. S’il est vrai que des restrictions de circulation et de sorties ont été imposées, elles n’ont été que partielles.

Taïwan, une exemplarité vertueuse.

Au demeurant, les chiffres parlent d’eux-mêmes. A la date de la rédaction de cette note, après un pic brutal de 20 décès/jour en moyenne de la fin mai à la mi-juillet, l’épidémie est à nouveau sous contrôle avec une moyenne de moins de 5 décès/jour depuis la fin juillet.

Lire : Chronique comparée de l’épidémie. Regards sur Taïwan. Neutralité douteuse de l’OMS et de l’OACI sous influence et Résurgence épidémique. La fin de l’exemplarité taïwanaise ?.

Au bilan, le nombre de décès de 35 par million d’habitants reste parmi les plus faibles de la planète. Dans ces conditions, l’ostracisme infligée à l’Île interdite d’OMS, confirmé par un vote de son assemblée générale réunie en visio-conférence le 24 mai dernier touche un point sensible de l’orgueil taïwanais. La colère était perceptible dans la déclaration de Su Tcheng-chang (蘇貞昌, Su Zhengchang), le premier ministre.

« Notre mise à l’écart sous la pression chinoise ne frappe pas seulement Taïwan ; elle inflige aussi un dommage au monde en créant une rupture dans la coordination des réactions à la pandémie » (…) Poussé par le ressentiment, il ajoutait : « Ce que la Chine a fait ne fera que pousser de plus en plus de pays et de personnes à se lever pour la condamner. »

Rebondissant sur l’idée d’une contribution vertueuse de l’Île à la prévention des pandémies pour justifier son admission à l’OMS, Joseph Wu élargissait le raisonnement à l’apport exemplaire de Taïwan à la marche du monde, pour plaider son entrée à l’ONU.

Il en appelait au Secrétaire Général affirmant que l’exclusion de Taïwan était « une perte morale pour le monde ». En même temps, il citait le système démocratique de l’Île, ses efforts concrets sur la route du « Développement durable » - y compris en matière de réduction carbone - et le classement de l’Île au premier rang des pays asiatiques et au 24e rang mondial dans le rapport 2021 sur le bonheur dans le monde, publié par le « Réseau pour les solutions de développement durable ».

Une vision incomplète de la réalité.

Le deuxième pilier de la plaidoirie de Joseph Wu était articulé à des considérations de droit international qui ne disaient pas toute la réalité.

S’il est exact que la résolution 2758 entérinant l’admission de la Chine à l’ONU votée dans la nuit du 25 au 26 octobre 1971 ne mentionne pas, comme il le dit, la souveraineté de Pékin sur Taïwan, Wu passeaitsous silence un point crucial directement en relation avec sa plaidoirie en faveur d’un accès de l’Île à l’ONU.

La vérité est que l’adoption de la résolution 2758 fut accompagnée par le vote d’une résolution proposée par l’Albanie [1] impliquant non seulement l’admission de Pékin, mais aussi l’expulsion des représentants taïwanais.

Malgré les efforts de Washington pour rallier un « tiers bloquant » des voix, la proposition de Tirana fut adoptée par 76 voix contre 35. Avant même le vote de la résolution albanaise et constatant que le soutien de Washington avait échoué, les représentants de Taïwan quittèrent l’assemblée, manifestant ainsi qu’ils se retiraient des Nations Unies.
Lire en annexe la remarquable description et mise en perspective par Michel Hammer du processus ayant mené à la reconnaisse de la Chine et à l’expulsion de Taïwan parue dans Relations internationales 2006/3 (n° 127), pages 71 à 77.

Ambiguïté du statuquo et bien-fondé des arguments Joseph Wu.

S’il est vrai que les NU ont expulsé Taïwan en 1971, il n’en reste pas moins que Joseph Wu a raison d’affirmer que la Chine telle qu’elle s’est établie le 1er octobre 1949 n’a jamais gouverné Taïwan et que la résolution 2758 ne pose pas le droit de souveraineté de Pékin sur Taipei.

Tel est l’ambiguïté de la situation qui, dit-il, fonde le « statuquo » dans le Détroit. Selon lui, il n’est juridiquement plus tenable que l’ostracisme exprimé par l’ONU à l’égard de Taïwan ne se fonde que sur la volonté de Pékin, alors même que l’appartenance de l’Île au Continent ne repose sur aucune résolution votée par l’Assemblée Générale.

Le fait que l’Île ait depuis 1988, année de la mort de Jiang Jingguo 蔣經國, fils de Tchang Kai-chek, évolué vers une vibrante démocratie sur un modèle électif à parti multiples, quand le Continent est resté gouverné par un parti unique autocrate non élu, ajoute encore au poids des idées exprimées par Wu dans ses articles.

Alors même que les affirmations chinoises de souveraineté sur la mer de Chine du sud et la sévérité de la mise au pas de Hong Kong et des Musulmans au Xinjiang soulèvent des contrefeux dans la presque totalité des pays occidentaux, la campagne internationale de Wu n’est pas seulement une pierre dans le jardin de la Chine, dont elle souligne les réalités despotiques contrastant avec la démocratie taïwanaise. Elle aussi un objectif de politique intérieure, dont la première cible est le KMT.

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Joseph Wu et le défi démocratique.

La charge médiatique du ministre prend aussi à contrepied le KMT dont l’ADN autocrate et ré-unificateur résiste mal à l’irruption de la démocratie, à la montée du sentiment identitaire et à la brutalité souverainiste de Xi Jinping qui, à Hong Kong, a détruit l’illusion chinoise – au demeurant rejetée par tous dans l’Île tant que le Parti communiste sera au pouvoir - de l’arrangement « un pays deux système ».

A ce propos de l’évolution des esprits, l’itinéraire politique de Lee Tenghui premier Président taïwanais de souche, commencé chez les militaires japonais, continué au KMT pour finir dans le nationalisme taïwanais anti chinois pur et dur, offre l’image saisissante d’un violent contraste avec la ligne actuelle du Parti de Tchang Kai-chek resté fidèle à l’idée de réunification à terme quand l’opinion, notamment celle des jeunes, évolue vers une puissante affirmation identitaire.

Le dernier exemple catastrophique en date du désarroi du KMT fut l’élection à la mairie de Gaoxiong 高雄 en 2018 de Han Kuo-Yu, un amateur manipulé par Pékin, propulsé par des trolls chinois et révoqué par un référendum populaire en juin 2020, six mois après sa très sévère défaite à l’élection présidentielle. Lire : A Taïwan la démocratie directe éloigne l’Île du Continent.

*

Quant au DDP, qui tire profit des transes existentielles du vieux parti, la vérité oblige à dire que, sans les effervescences de Hong Kong en 2019, la réélection en janvier 2020 de Tsai Ing-wen avec 57,1% des suffrages exprimés n’aurait pas été garantie.

Il est vrai que son slogan, inspiré de Ronald Reagan « tout est négociable sauf notre liberté et notre avenir » offre un puissant contrepoids à la brutalité politique de Pékin dans la R.A.S de Hong Kong. Il reste que son parti exprime une fixité idéologique progressiste sans nuances qui pourrait entamer son crédit dans l’électorat traditionnel. Le meilleur exemple est le parti-pris radicalement anti-nucléaire stratégiquement peu réaliste dans la situation de dépendance au Continent dans laquelle se trouve l’Île.

Comme le répète Jean-Marc Jancovici, ingénieur de l’École polytechnique, enseignant et conférencier français, dans le contexte où l’éolien, le solaire et l’hydraulique ne sont encore que des solutions d’appoint, le nucléaire reste pour l’heure le seul « parachute de secours de l’énergie sans carbone. »

A Taïwan, nombre d’électeurs et pas seulement ceux du KMT sont sur cette ligne, opposée à la fin du nucléaire pour 2025, prônée par Tsai Ing-wen. C’est peu dire que le projet précipité et radical applaudi par les écologistes a fracturé la classe politique et inquiété le monde des affaires, les chambres de commerce étrangères et plusieurs groupes civiques locaux.

Entre autres, tous dénoncent l’augmentation du prix de l’énergie et les risques liés à une pénurie d’énergie ne pouvant être compensée que par des centrales à charbon polluantes. Pour l’heure, les enquêtes d’opinion révèlent que 52% des sondés – 61% parmi les fonctionnaires - sont favorables à la poursuite du nucléaire.

Les doutes qui paraissent opposer les générations plus que les formations politiques planent au milieu de la désaffection exprimée à l’égard des deux grands partis traditionnels. En même temps émergent des alternatives politiques, comme celle du maire de Taipei Ko Wen-je, Président du Parti Populaire Taïwanais dont la plateforme politique ambiguë s’exerce au grand écart entre Tsai Ing-wen et une version identitaire et insulaire du KMT.

Crédité par les sondages 15,6% d’opinions favorables, alors que l’audience du DPP et du KMT a respectivement chuté à 22,6 et 18,4%, il devient une force d’alternance crédible.

Lire Victoire sans appel de Tsai Ing-wen sur fond de lourdes incertitudes, qui montre à la fois le spectaculaire rétablissement de Tsai Ing-wen à la faveur des secousses politiques répressives infligées en 2019 par Pékin à la R.A.S de Hong Kong et l’émergence du Parti Populaire.

Pour l’heure alors que la cote de Tsai Ing-wen et du DPP marque à nouveau un reflux jamais observé depuis cinq ans, l’exécutif est harcelé par le KMT, qui demande des comptes, des enquêtes et des démissions après le déraillement du TGV de Hualien, le 2 avril dernier, au moment de la fête de Qingming, dont le bilan, probablement aggravé par les passagers en surnombre, fut de 49 morts et au moins 200 blessés.

Comme l’écrivaient Amy Qing, Amy Chang et Steven Lee Myers dans le New-York Time du 19 juillet, « la tragédie provoqua l’une des nombreuses crises qui ont ébranlé cette démocratie insulaire de 23,5 millions d’habitants, qui se targue d’être une société bien gérée et responsable. » (…) « Elle a sapé la confiance dans le gouvernement à un moment où Taïwan est aux prises avec une recrudescence des cas de coronavirus et des coupures de courant électrique. »

« Alors que la justice a accusé l’entrepreneur ferroviaire Lee Yi-hsiang d’homicide par négligence, les racines de la catastrophe, bien plus profondes, sont des défaillances systémiques de l’Administration des chemins de fer taïwanais qui souffre d’une culture de complaisance hiérarchique et d’un défaut de surveillance. » (…)

(…) « Les entrepreneurs comme M. Lee ont été mal contrôlés, les problèmes de maintenance se sont accumulés, tandis que les responsables ont ignoré les avertissements de sécurité, créant les conditions qui ont contribué à l’accident. »

En haussant l’analyse d’un étage, constatons que si Joseph Wu souhaite continuer à entourer la démocratie taïwanaise d’une aura de vertu, principal argument de sa quête de reconnaissance onusienne, il doit se souvenir que son exercice est exigeant, dans un contexte où le pouvoir à Pékin ne cesse d’en stigmatiser les manquements pour justifier la règle d’un parti unique.

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ANNEXE
L’entrée de la Chine aux Nations Unies.

Par Michel Hammer, Docteur en Relations internationales (Genève-1972) et diplômé de la Faculté de Médecine (Paris V-1974) en psychiatrie et médecine forensique. Entre cours, consultations et colloques, il s’attache à dévoiler ce qui fait l’altérité et la singularité du monde chinois.

Sur un autre registre, Michel Hammer révèle les dérives de la psychiatrie dont se sont rendus coupables en maintes circonstances des praticiens chinois à la solde du régime. Après 1990, il a le privilège, à plusieurs reprises d’être associé au vaste programme de modernisation de l’enseignement de la Médecine dans les Facultés chinoises.

*

L’Assemblée générale de l’ONU a décidé, au cours de la nuit du lundi 25 au mardi 26 octobre 1971, d’admettre au sein des Nations Unies le gouvernement de Pékin et d’expulser le régime de Formose.

Cette résolution [2] a été adoptée par 76 voix contre 35 et 17 abstentions. Auparavant, l’Assemblée générale avait rejeté une résolution, d’inspiration américaine, selon laquelle toute motion qui aurait comme effet l’expulsion de la Chine de Formose des Nations Unies devrait être considérée comme une « question importante » [3], pour par suite, obtenir une majorité des deux tiers. Cinquante-neuf États ont voté contre la résolution américaine, cinquante-quatre pour, tandis que quinze se sont abstenus.

La résolution américaine sur la « question importante » était considérée depuis longtemps comme capitale dans le débat de l’Assemblée sur la représentation chinoise. Il paraissait acquis que les États-Unis et leurs « amis » disposeraient du « tiers bloquant » nécessaire pour obtenir le rejet de la résolution albanaise qui impliquait à la fois l’admission de la Chine populaire et l’expulsion des représentants du maréchal Chiang Kaïchek.

Or le gouvernement de Pékin n’a jamais cessé d’affirmer qu’il ne voulait rien avoir de commun avec les Nations Unies, si les délégués de Formose n’étaient pas au préalable expulsés de l’organisation.

Immédiatement après le rejet de la motion américaine et avant le vote sur le projet de résolution de Tirana, M. Bush a demandé que le passage relatif à l’expulsion des représentants de Taiwan soit retiré. Finalement les Américains ne sont pas parvenus à obtenir que la résolution albanaise soit expurgée du passage entraînant l’expulsion de Formose.

Échec du soutien américain. Expulsion de Taïwan.

C’est alors que la délégation formosane quitta la salle, manifestant de la sorte qu’elle se retirait des Nations Unies. Mise au vote, la résolution albanaise fut alors adoptée par une majorité de plus des deux tiers des votants (76 voix contre 35).
De nombreux pays, en effet, qui avaient voté la résolution américaine sur la « question importante » se sont résolus, après son rejet, à approuver la résolution du « groupe » albanais.

L’événement marque la reconnaissance de la respectabilité et de la légitimité de la Chine populaire en tant qu’acteur essentiel des relations internationales, privilégiant la fonction « légitimante » du Conseil de sécurité qui confère à ses membres un statut de puissance majeure, assumant un rôle de leader dans le maintien de la paix internationale, compte tenu du pouvoir que lui confère son droit de veto. C’est aussi une garantie contre toute ingérence dans ses affaires intérieures.

Remarquons que le concept de « droit de veto » n’apparaît pas, expressis verbis, dans la Charte : il est le corollaire du § 27.3 évoquant l’unanimité des membres du Conseil de sécurité.

L’admission de Pékin ne fait l’objet que d’une brève mention en page 2 du Quotidien du Peuple du 28 octobre 1971. Aucun triomphalisme, aucun accent jubilatoire ne sont perceptibles dans le commentaire : « L’ONU retrouve sa dignité et sa vocation qui n’est pas d’accueillir des provinces, mais des États indépendants.

Tant qu’une province chinoise prétendait représenter la Chine entière, l’organisation internationale ne détenait aucune légitimité. » [4].

Revenant sur l’épisode, Hu Jintao me déclarait : « L’admission de notre pays n’était que la réparation d’une monstrueuse injustice ; elle s’apparentait à un dû, à la correction d’une grossière anomalie. Elle n’appelait de notre part aucune marque de gratitude ou de reconnaissance. En soutenant la présence de Taiwan, les Américains s’étaient complètement disqualifiés. » [5]

Au demeurant, à l’époque, notre tâche prioritaire était de tendre à normaliser nos relations avec les États-Unis plutôt que de mendier notre admission. Il nous appartient maintenant de préciser le cheminement erratique qui aboutit à la résolution 2758, en soulignant que, parmi les préoccupations des décideurs chinois (grosso modo de 1960 à 1970), la question de l’appartenance à l’ONU n’apparaît que rarement comme un sujet prioritaire parmi les sphères dirigeantes [6].

D’autres soucis accaparaient les responsables convoqués à Zhongnanhai [7]. Sur le plan intérieur, on se bornera à citer les conséquences du fiasco du « Grand Bond en avant », la volonté du clan maoïste d’écarter Liu Shaoqi, le chaos résultant de la révolution dite culturelle.

En matière de politique étrangère, le schisme sino-soviétique, la guerre du Vietnam et son incidence sur l’antagonisme entre Pékin et Moscou, l’écrasement du Printemps de Prague par les troupes du Pacte de Varsovie puis, à la fin de l’année 1968, les premiers pas de la diplomatie chinoise en direction des États-Unis.

Traiter un tel sujet sans se pencher brièvement sur les sources serait une entorse à la déontologie.

En République populaire, les archives ne sont consultables que jusqu’en 1949, et encore s’agit-il d’un choix restreint de matériaux. Il convient donc, en principe, de s’en remettre aux documents officiels.

À cet égard, les données utiles se trouvent dans l’organe du Parti, Le Quotidien du Peuple (Renmin Ribao), dans Le Drapeau rouge (Hongqi) et dans Le Journal de l’Armée populaire de Libération (Jiefang jun bao).

Ces quelques indications ne permettent pas, cependant, de pénétrer dans les arcanes du pouvoir. C’est que la politique chinoise avec sa propension au secret, l’importance du non-dit, enfin le poids de la rhétorique de commande, ne se laisse pas aisément appréhender.

Pour éviter les approximations et les extrapolations, il importe de se hisser à l’échelon de la confidentialité (neibu, selon la terminologie chinoise), où sont regroupées les circulaires portées à l’attention exclusive du cercle étroit des décideurs.

*

À l’occasion de nombreux séjours en République populaire et grâce à l’obligeance de plusieurs hauts dignitaires (en particulier Chai Zemin  [8], Qian Qichen  [9] et tout récemment Jiang Zemin et Hu Jintao), j’ai eu le privilège et l’opportunité d’accéder à des sources de première main et à des témoignages particulièrement éclairants.

Sur la base de cette documentation en partie inédite, nous pouvons, en insistant sur les temps forts, reconstituer l’itinéraire qui conduit à la résolution 2758.
De l’isolement international aux affres de la révolution culturelle. L’orgueil blessé de Zhou Enlai.

Le 24 avril 1945  [10], le Parti communiste chinois envoie ses propres représentants à la conférence de San Francisco afin de soutenir la création des Nations Unies, et dès sa mise en place à l’automne 1949 le gouvernement chinois approuve le contenu de la Charte dans le cadre de plusieurs traités d’amitié [11].

Cependant, le 18 novembre 1949, Zhou Enlai considérait comme offensant et infamant que Taïwan ait l’outrecuidance de parler au nom de la Chine entière. Les délégués du Taïpeh devraient être expulsés sans délai  [12].

Après la mise à l’écart de Mao Zedong, son successeur et rival, Liu Shaoqi, accorde la priorité au redressement économique. Ce n’est qu’en 1964 que Zhou Enlai reprend le dossier onusien en se lançant dans un grand périple africain  [13].

Il se rend au Ghana, au Mali, en Guinée, au Soudan, en Éthiopie et en Somalie. En 1963, il avait brièvement séjourné au Maroc et en République arabe unie. Son objectif est d’agrandir le périmètre de sympathie de la Chine et d’établir des relations commerciales. « Mais quelle est l’étendue de notre rayon d’action si l’on songe aux moyens considérables dont dispose aux États-Unis le lobby pro-Taiwan » [14].

Quelques données sur la vision qu’avaient les Chinois de l’ONU en 1971.

En 1966, la suggestion canadienne de la présence de « deux Chine » à l’ONU provoqua la fureur des dirigeants de Pékin. « Nous pouvons bien vivre sans appartenir à l’ONU », notait Chen Yi, ministre des Affaires étrangères.

« Dépourvue de toute crédibilité, instrument de l’impérialisme et incarnation du néo-colonialisme, cette organisation devrait être dissoute et remplacée par une instance révolutionnaire regroupant les États opprimés.

Au demeurant, comment pourrions-nous, sans nous souiller, siéger aux côtés des fascistes soviétiques qui pratiquent la colonisation domestique et privent de parole les nations captives ? Ce serait trahir la grandeur, l’honneur et la dignité de la Chine que de nous abaisser à quémander une place qui nous revient de droit  [15].

Au ministère des Affaires étrangères, Chen Yi, malmené par les « gardes rouges », est remplacé par le Dr Ji Pengfei au printemps 1967. Ce dernier note que « l’ONU ne mérite guère d’attention dès lors qu’elle bafoue le principe d’universalité, qu’elle ne possède aucune légitimité et qu’elle traite la République populaire de manière totalement injuste.

Nous nous accommodons parfaitement de notre absence aux palabres et aux discussions stériles de l’enceinte de Manhattan » [16].

En effet, le nouveau ministre est confronté à des tâches particulièrement redoutables. Se dérobant à tout contrôle politique, les gardes rouges mettent en danger la sécurité et l’ordre public. Toutes les structures de la RPC sont sur le point de s’effondrer. Aucune institution du pays (familles, Parti, État, armée, écoles et universités) n’est à l’abri des excès de la Révolution culturelle.

De véritables bandes hystériques sèment le chaos et la terreur : exécutions sommaires, arrestations et condamnations arbitraires. Le ministère des Affaires étrangères n’échappe pas à la tourmente : de graves dissensions apparaissent. Mais Zhou Enlai (qui y fait de rares visites) peut s’appuyer sur le sens de l’intérêt général, les compétences et la lucidité de Geng Biao [17].

Rappelé à Pékin en juillet 1967 pour gérer les soubresauts et imprimer à l’action cohérence et modération [18], Il lui incombe aussi de couper court aux outrances des Soviétiques, fustigeant l’obstruction systématique dont selon Moscou Pékin se rendrait coupable à propos de l’aide à faire parvenir aux combattants vietnamiens [19].

« Moscou nous accuse de prolonger l’effusion de sang ! » La juste cause de Hanoï finira par l’emporter, mais qui nous dit que cette victoire héroïque n’aboutira pas à la création d’une fédération indochinoise au service des desseins hégémoniques de l’URSS  [20] ?

Pour notre propos, l’intervention des troupes du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie marque le point culminant de l’antagonisme Pékin/Moscou et suscite les critiques les plus acerbes et les plus virulentes des autorités chinoises. « En 1968, les “nouveaux tsars” ont fait un pas de plus dans l’abject : au mépris de leurs engagements et en violation de la volonté d’un peuple, ils ont appliqué à la Tchécoslovaquie la doctrine fasciste de la souveraineté limitée que le camarade Zhou Enlai a qualifiée de crime abominable.

À cette conception sournoise et fallacieuse du droit international s’oppose notre principe fondamental de politique extérieure basé sur la souveraineté des États. Les Soviétiques agissent exactement comme Hitler et cela en accord tacite avec les États-Unis. » [21].

Le Quotidien du Peuple stigmatise le complot criminel des impérialistes américains et des révisionnistes soviétiques, désireux de concrétiser leur rêve insensé de domination du monde sous la forme d’une répartition des sphères d’influence à l’échelle du globe  [22].

« En présence de l’intervention scélérate des troupes du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie, l’ONU, une fois de plus, se discrédite de manière éhontée. Elle se couvre de ridicule et offre le spectacle affligeant de l’impuissance qu’une phraséologie creuse et hypocrite ne saurait masquer. Pourquoi la Chine se renierait-elle en s’associant à de telles mascarades ? D’autres préoccupations qu’une adhésion à l’ONU nous mobilisent et requièrent la « Concentration de nos efforts ».

Le coup de Prague, prélude à la bascule vers Washington.

En novembre 1968, Chai Zemin rédige un rapport de synthèse [23] à l’intention de Zhou Enlai. On y décèle l’impact décisif des événements de Tchécoslovaquie et l’amorce d’un virage stratégique de la politique extérieure chinoise.

« Face à la menace soviétique de plus en plus préoccupante, la République populaire, isolée, voire encerclée, doit reconstruire et réévaluer sa position sur l’échiquier international. La détérioration de nos relations avec Moscou est irréversible. L’URSS pourrait bien étendre ses tentacules agressifs sur la Chine. À l’antagonisme idéologique avec Moscou s’ajoute celui des relations de voisinage. »  [24].

L’auteur rappelle de manière prémonitoire l’existence d’une frontière commune de 7 000 km, dont plusieurs points du tracé conservent un caractère litigieux  [25].

Et Chai Zemin de poursuivre : « Comment briser notre isolement ? Pourquoi ne pas faire un pas, un seul petit pas en direction des États-Unis, en dépit de tout ce qui nous oppose et malgré des décennies d’incompréhension, de préjugés, de campagnes d’insultes et de dénigrement, d’absence de dialogue ?

Au moins n’avons-nous pas avec eux de frontière commune. Une pause dans nos critiques de l’impérialisme suffirait à inquiéter les révisionnistes du Kremlin. Indépendamment de la reprise des entretiens de Varsovie, il nous appartient d’explorer de nouvelles voies, plus efficaces, à même de susciter un dialogue constructif. » [26].

Qiao Guanhua  [27] est alors prié de contacter Huang Chen, ambassadeur à Paris, afin qu’il entame des conversations avec le général Walters, attaché militaire dans la capitale française [28].

S’engage alors un processus lent, sinueux, subtil et cyclothymique dont l’un des temps forts est la visite secrète de Henry Kissinger du 9 au 11 juillet 1971 : c’est à cette occasion qu’est annoncée la future visite en République populaire du président Nixon. À Pékin, cependant, cette annonce est éclipsée par les graves remous et l’effervescence politique que provoque l’affaire Lin Biao.

Nous voici parvenus à l’automne 1971.

En Chine, les préoccupations et les urgences du moment font perdre à la résolution 2758 son caractère d’événement majeur.

La revendication de l’adhésion, exprimée dans un passé déjà lointain, est enfin satisfaite, mais elle a naturellement perdu de son relief. Tout se passe comme si le temps (qui exténue les passions) et les tensions de la scène intérieure, de même que les refus répétés de l’admission à l’ONU, en avaient émoussé l’intérêt. En somme, la décision prise à Manhattan a quelque chose d’adventice et s’apparente à un épisode (au sens grec du terme) aux yeux des Chinois désabusés.

À l’instigation de Zhou Enlai, le ministère des Affaires étrangères pose les jalons de l’intervention qu’il appartiendra à Qiao Guanhua de présenter devant la 27e session de l’Assemblée générale [29]

Lignes de force de la vision chinoise de l’ONU en 1971

1 / La Charte doit être révisée ; elle est entièrement surannée.

2 / L’ONU ne doit plus se laisser manipuler par les grandes puissances, sous peine de connaître le sort de la Société des Nations.

3 / Elle doit prendre en compte les exigences des pays du Tiers Monde et travailler dans le sens du développement et du désarmement -Trente ans après l’entrée de la RPC à l’ONU, l’ancien ministre des Affaires étrangères, Qian Qichen, dresse à mon intention un réquisitoire impitoyable et particulièrement caustique.

1 / Les échecs de l’organisation l’emportent largement sur quelques actions couronnées de succès.

2 / Aucune des grandes réformes attendues n’a vu le jour, relatives notamment à la composition du Conseil de sécurité. On se borne à rédiger des déclarations d’intention.

3 / La corruption, la prévarication, le favoritisme, les abus sexuels rythment l’action quotidienne de cette lourde machine bureaucratique et de ses missions dans les zones de détresse et de turbulence.

4 / Une armée de fonctionnaires produisent des milliers de rapports en forme de rhétorique creuse à mille lieux de l’urgence des problèmes.

5 / Aucune avancée n’est enregistrée sur les droits de l’homme, quel que soit le nom dont on affublera l’organisme destiné à les faire respecter.

6 / Évidemment l’ONU est ce qu’en font les États membres, mais il faudrait qu’un secrétaire général au-dessus de tout soupçon (ce qui est loin d’être le cas) use de son pouvoir d’impulsion et de son autorité plutôt que de parader dans de stériles mondanités, au sein d’un parterre de ministres et d’ambassadeurs prosternés, inopérants et incompétents  [30].

Mis en ligne sur Cairn.info le 01/12/2008 : L’entrée de la Chine aux Nations Unies

Note(s) :

[1L’Albanie qui avait pris le chemin inverse de la déstalinisation s’était éloignée de l’URSS pour se rapprocher de la Chine communiste, dont elle constituait le principal allié européen. Lors de la rupture sino-soviétique des années soixante Enver Hoxha refusa de condamner la Chine. Absent du XXIIe Congrès du PCUS en octobre 1961 à Moscou, il purgea brutalement l’armée pour prévenir un coup d’État et se rapprocha de la Chine qui augmenta massivement son aide à Tirana.

[2Il s’agit de la résolution 2758.

[3Résolution adoptée en 1961 : elle stipule que l’admission de la RPC doit être considérée comme une question importante, exigeant une majorité des deux tiers à l’Assemblée générale. Cf. Wang Guo Chang, UN Voting on China Representation. An Analysis of G. A. Roll – Calls 1950 – 1971, Republic of China Academia Sinica, 1984, 1, p. 170.

[4Cf. Le Quotidien du Peuple, 28 octobre 1971, p. 2.

[5Cf. Entretien du leader chinois avec l’auteur (Pékin, septembre 2005). La même analyse se trouve également dans Qiao Guanhua Baogao (Rapport de Qiao Guanhua), Pékin, 1980, p. 12. Cet homme politique a conduit la délégation chinoise à la séance plénière de la 27e session de l’Assemblée générale de l’ONU.

[6Cf. Chai Zemin Zhongguo jindai duiwai guanxi shi ziliao xuanji (Matériaux relatifs à l’histoire moderne des relations extérieures de la Chine), Pékin, 1993, p. 8.

[7Résidence des hauts dignitaires, cœur de la machine gouvernementale, véritable Cité interdite à ne pas confondre avec celle que visitent les touristes.

[8Premier ambassadeur de la RPC aux États-Unis.

[9Ministre des Affaires étrangères au début des années 1990 et aujourd’hui encore membre du Comité central. Citons encore, parmi d’autres, Huang Hua, représentant de la RPC à l’ONU en 1971, et le Dr Ji Pengfei, ministre des Affaires étrangères de 1967 à 1974.

[10Cf. Michel Hammer, « Un document sur la Chine contemporaine », Zhang Wentian, mémorialiste, Revue d’histoire moderne et contemporaine, 43 (3), juillet-septembre 1996, p. 517.

[11L’article 141 de la Constitution de la RPC souligne qu’elle respecte la Charte de l’ONU. Cette mention est supprimée dès 1960.

[12Cf. Chai Zemin, op. cit., p. 39.

[13Cf. Harold C. Hinton, « Communist China », World Politics, Boston, H. Mifflin Company, 1966, p. 44-47. Voir aussi Huang Hua Zhishu (Rapport de), Pékin, 1980, p. 23.

[14Cf. Huang Hua, op. cit., p. 24. À ce sujet, quelques données utiles figurent in John W. Garver, Foreign Relations of the People’s Republic of China, New Jersey, Prentice-Hall, 1993, p. 42-50. Cf. John C. Stoessinger, The United Nations and the Superpowers : China, Russia and America, New York, Random House, 1973, p. 44-52.

[15Cf. Chen Yi, Chen Yi Wenxuan (Textes choisis de), Pékin, 1980, p. 38.

[16Dr Ji Pengfei, Ji Pengfei Wenxuan (Textes choisis de), Pékin, 1980, p. 12.

[17Rappelé à Pékin en juillet 1967 après avoir été ambassadeur à Rangoon de 1963 à 1967.

[18Michel Hammer, Geng Biao tongzhi baogao jilu. Fenxi he jizhu (Rapport de Geng Biao. Analyse et commentaires), Nanjindaxue, 2002, p. 18.

[19Cf. Ji Pengei, op. cit., p. 15.

[20Ye Jianying Wenxuan (Textes choisis de), Pékin, 1979, p. 39.

[21Cf. Ji Pengfei, op. cit., p. 18.

[22Cf. Le Quotidien du Peuple, 30 août 1968.

[23Cf. Michel Hammer, op. cit., p. 32-34.

[24Cf. Ibid., p. 33.

[25Le 2 mars 1969 éclate un incident sanglant (le premier d’une longue série) sur l’île Zhenbao (l’île au trésor) ou Damansky (en russe), zone frontalière objet d’un vif contentieux entre Chinois et Soviétiques.

[26Propos de Chai Zemin, cf. Michel Hammer, op. cit., p. 33.

[27Cf. Qiao Guanhua, op. cit., p. 26.

[28Cf. Ibid., p. 27.

[29Cf. Geng Biao, Chai Zemin, op. cit., p. 95, et Qiao Guanhua, op. cit., p. 24.

[30Cf. entretien à Pékin (septembre 2003).

 

 

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