Cliquez ici pour générer le PDF de cet article :
›› Taiwan
Nouvelle irruption de Terry Gou dans la course présidentielle
Le 28 août, Terry Gou, 郭台铭 Guo Taiming, 72 ans, le multimilliardaire charismatique autodidacte, fondateur de Foxconn (en chinois 鴻海科技集團 Hon Hai Keji Jituan) a officiellement déclaré sa candidature à l’élection présidentielle du 13 janvier 2024.
Ses affaires de sous-traitance des fleurons mondiaux de la micro-informatique et de l’électronique grand-public ont essaimé, non seulement dans une douzaine d’usines géantes en Chine continentale, mais également au travers de 134 emprises industrielles et sites de bureaux dans 24 pays, en Asie de l’Est, au Brésil, au Mexique, en Inde et en Europe.
L’irruption dans la course présidentielle de Guo qui se présente comme « candidat indépendant », - il doit encore réunir 290 000 signatures d’électeurs de l’île avant le 14 novembre - survient quatre années après sa démission du KMT à la suite de son humiliante élimination à la primaire du KMT en juillet 2019 avec seulement 27,7% des voix contre 44,8% à Han Kuo-yu, maire de Kaohsiung élu en 2018.
Surgi de nulle part, porté par l’effervescence des réseaux sociaux agités par les « trolls » chinois, Han avait été deux ans plus tard, destitué de son poste de maire par un referendum d’initiative citoyenne.
Lire : Le KMT s’alarme des déboires de son candidat. Net redressement de la popularité de Tsai Ing-wen & A Taïwan la démocratie directe éloigne l’Île du Continent.
Les sondages des quelques semaines à venir diront les chances électorales de Guo en janvier prochain, mais la réalité est que son audience dans l’Île est ternie par sa proximité avec l’appareil à Pékin et son style brutal de gestion des personnels peu soucieux du droit du travail.
Droit du travail : La mauvaise réputation de Foxconn.
Au premier semestre 2010, douze employés de l’usine Foxconn de Shenzhen s’étaient jetés dans le vide, parmi eux dix avaient succombé et deux avaient été grièvement blessés.
« La justice ne nous a pas aidés » disaient les parents de ces jeunes migrants qui, venus seuls de leur campagne affronter sans préparation les pièges des grands centres urbains, n’ont pas supporté le déracinement et les conditions de leur nouvelle vie.
L’avocat Li Qiang, Directeur de l’ONG China Labor Watch, expliquait que même les 20% d’augmentation de salaires promis par la Direction du groupe n’amélioreront le malaise qu’à la marge :
« Le rythme de travail est insupportable ; le management est inspiré de l’armée ; on attend des ouvriers qu’ils se comportent comme des machines ; l’ambiance de travail est stérile, personne ne se parle. Il sera très difficile de changer la culture d’entreprise d’une aussi société aussi gigantesque ».
Deux ans plus tard c’est l’usine Foxconn de Wuhan qui faisait la une de l’actualité sociale. Le 2 janvier 2012, 300 employés étaient montés sur le toit d’un atelier pour réclamer une hausse de salaires. Eux aussi menaçaient de se suicider, mais dissuadés par l’entremise du maire et des promesses d’augmentation de salaires, ils avaient renoncé.
La même année, une émeute impliquant 2 000 ouvriers avaient éclaté aux ateliers de Taiyuan, tandis que des témoins avaient vu des vigiles en train de molester des salariés.
En décembre 2012, l’émission « Envoyé Spécial » de France 2 avait diffusé un reportage accablant, qui décrivait les punitions physiques, les bas salaires, l’exposition aux produits toxiques et l’emploi de jeunes mineurs sur les chaînes d’assemblage, notamment au Shandong.
La dernière fois que le géant de l’assemblage, sous-traitant planétaire du secteur de l’électronique grand public, avait fait parler de lui, c’était en octobre 2022 à Zhengzhou.
A la fois saisis de panique et excédés par la rigueur brutale des confinements mis en œuvre, près de 200 000 ouvriers avaient fui leur usine obligeant la direction à affréter une armée de bus pour les ramener au travail. Il s’en était suivi un retard mondial dans la livraison des commandes de téléphones portables.
Une plateforme politique classique d’apaisement avec le Continent.
En présentant sa candidature, Terry Gou, à la retraite depuis 2019, a tenu à rappeler qu’il n’était plus à la tête du groupe depuis quatre ans, qu’il n’a jamais été sous le contrôle de l’appareil politique chinois et qu’il « ne laisserait jamais Taïwan devenir la prochaine Ukraine ».
Son argument politique, principal garant de la paix dans le Détroit qui prend le contrepied du candidat du DPP William Lai, adepte de la rupture, pour le moment en tête dans les sondages, est qu’il est impossible d’apaiser la relation avec Pékin sans reconnaitre « l’existence d’une seule Chine ».
Son principe, cependant controversé par certains historiens, avait été posé en 1992 à Hong-Kong entre Pékin dont le nº 1 du Parti était Jiang Zemin et Taipei alors sous la présidence KMT de Lee Teng-hui, qui tous deux avaient adhéré au « Consensus d’une seule Chine » [1].
A ces conditions, dit-il, il garantira d’apporter la paix dans le Détroit pour les cinquante prochaines années : « 給我四年時間, 我承諾給台海帶來五十年的和平, 為兩岸互信打下最深厚的基礎 - Donnez-moi quatre ans et je promets d’apporter la paix dans le détroit de Taiwan pendant cinquante ans et de jeter les bases les plus profondes d’une confiance mutuelle entre les deux rives. »
++++
Au milieu des tensions avec Pékin, quelles chances pour Gou ?
Si on fait abstraction des handicaps humanitaires et moraux soulignés par les ONG des droits [2], force est de constater que sa plateforme politique consistant à apaiser la relation dans le Détroit en reconnaissant le « Consensus d’une seule Chine », n’est pas différente de celle de - Hou You yi, 侯友宜 candidat du KMT ou de Ko Wen-je 柯文哲, du Parti du Peuple Taïwanais, l’autre candidat de la mouvance des « Indépendants ».
Dès lors, sa nouvelle irruption dans le jeu politique de l’Île, peut-être motivée par le sentiment égocentrique de rattraper l’humiliation de 2019 qui divise encore plus l’opposition au DPP, ne peut que paver la voie à l’élection de William Lai. C’est en tous cas l’opinion de Yen Chen-shen, chercheur à l’Université Nationale 國立政治大學 qui considère que la candidature de Gou « accompagnera la victoire du Vice-président. »
Depuis la Pennsylvanie, Zhu Zhiqun, 57 ans, sino-américain, Docteur en sciences politiques et Président du département de Relations Internationales de l’Université Bucknell, dit la même chose : « Si la campagne de Gou se poursuit jusqu’au bout et qu’aucune alliance d’opposition n’est constituée, la victoire de Lai du DPP est garantie ».
Au passage, ce n’est pas la première fois qu’un défaut de cohésion au sein du KMT ouvre la voie à la victoire du DPP. En 2000, la candidature indépendante de James Soong, pourtant issu d’une famille de militaires du KMT, lui-même proche de Jiang Jingguo, avait divisé la mouvance pro-réunification et permis l’élection de Chen Shuibian.
Raidissement taïwanais et surenchères et sino-américaines.
Alors que les derniers sondages d’opinion dans l’Île continuent à donner un avantage de près de 40% des suffrages à Lai Qing De, très en avance sur ses concurrents, Pékin vient de lui apporter une aide objective directe en publiant à la fin août – le porte-parole rappelle qu’il s’agit d’une « routine » annuelle - la carte de ses revendications territoriales dont le premier effet a été de fédérer contre Pékin la réaction des Philippines, de l’Inde et de la Malaisie.
A Taipei, le gouvernement de Tsai Ing-wen, voyant que, comme d’habitude, la carte englobait Taïwan et les îles du Détroit à l’intérieur de la ligne en neuf traits en forme de « U » couvrant toute la mer de Chine du sud et le Détroit, a réagi avec vigueur : « L’Île n’a aucun lien avec la République Populaire de Chine. ».
A cette assertion déjà frontalement opposée au projet d’apaisement de Terry Gou, le MAE taïwanais ajoutait un commentaire incendiaire qui ne pouvait qu’attiser la colère de Pékin :
« La République populaire de Chine n’a jamais gouverné Taiwan. Il s’agit d’un fait. Et le statu quo [qui en découle] est généralement reconnu par la communauté internationale » (…) « Peu importe la façon dont le gouvernement chinois déforme sa revendication sur la souveraineté taïwanaise, il ne peut pas changer le fait objectif de l’existence de notre pays. »
De son côté, Washington, de plus en plus ouvertement proche de l’administration de Tsai Ing-wen, à mesure que Pékin augmente ses pressions militaires sur l’Île a, le 31 août, versé de l’huile sur le feu en approuvant pour la première fois une cession gratuite d’équipements militaires à l’Île sur le mode administratif habituellement appliqué aux seuls pays souverains.
Le transfert dont la portée est symbolique, n’a qu’une valeur de 80 millions de $, mais imputé au contribuable, hors de tout cadre commercial, il affirme la solidarité du peuple américain engagé aux côtés de Taiwan.
Enfin, au-delà des analyses classiques articulées à la souveraineté de l’Île et aux risques de conflit que les opposants au DPP, Terry Gou compris, entendent tenir à distance en acceptant le « Consensus d’une seule Chine », les candidats s’intéressent de plus en plus au vote des moins de quarante ans qui, selon les données officielles, représentent le tiers des 19 millions du corps électoral.
L’inconnu du vote des moins de quarante ans.
Cette frange de la population pourrait jouer un rôle clé dans l’élection de janvier 2024, dont les résultats détermineront l’avenir immédiat de l’Île et sa sécurité. Le contexte est que Pékin, de plus en plus impatient, évoque désormais l’usage de la force, non plus seulement en cas de déclaration d’indépendance, mais également pour hâter la réunification si l’Île tardait trop à se soumettre à ses avances pacifiques.
Alors que Tsai Ing-wen et Washington ont haussé les enjeux à hauteur de la défense des démocraties contre les autocrates, au milieu des tensions qui montent, les états-majors des partis croient déceler une fatigue des moins de quarante ans, plus intéressés par leurs conditions de vie que par les tensions stratégiques dans le Détroit.
Par exemple, s’il est exact que William Lai devance Ko Wen-je de 17 points dans les sondages, selon un sondage réalisé à la mi-août par la « Taiwanese Public Opinion Foundation », la jeunesse préfère se ranger sous la bannière de Ko Wen-je dont le discours ne focalise pas sur la « menace chinoise », mais sur le coût de la vie pesant sur les jeunes « Ils ne trouvent pas de travail, n’ont pas les moyens de s’acheter un appartement, n’osent pas avoir des enfants ni même se marier. »
La tendance n’a pas échappé au DPP qui se souvient de sa sévère déconvenue électorale du 26 novembre 2022, attribuée par ses experts à la désaffection de la jeunesse. Lire : Le DPP secoué par les élections locales. Retour des Chiang. La nébuleuse des « Indépendants », troisième force potentielle.
Dans le but de reconquérir les moins de quarante ans, Lai a intensifié ses campagnes sur les réseaux sociaux, organisant récemment sur Instagram une session intitulée « Demandez-moi n’importe quoi » au cours de laquelle il a pris conscience de certaines préoccupations plutôt futiles des jeunes. Plusieurs l’ont en effet interrogé sur la raie au milieu de sa coiffure. Mi-agacé, mi ironique, il avait répondu « préoccupez-vous plutôt de ce qui se trouve sous les cheveux. »
Il reste le taux de participation des moins de quarante ans au scrutin est une inconnue cruciale. Chen Kuang-hui, professeur de sciences politiques à l’Université nationale estime que « Si les jeunes qui ne votent pas ou votent rarement, se rendaient soudain en masse aux urnes, ils pourraient avoir un impact décisif sur l’élection ».
Alors que Ko Wen-je, tient la corde de l’adhésion des jeunes et que Lai s’efforce de combler son retard, les plus handicapés pourraient être le KMT et Terry Guo, dont les adhérents sont en moyenne plus âgés.
Note(s) :
[1] En novembre 1992, à Hong-Kong, à l’époque encore territoire britannique neutre, Pékin et Taïwan dont les relations bilatérales officielles étaient encore bloquées par l’interdiction des « trois liens » (transport, commerce, communications postales et téléphoniques), étaient parvenu à un « consensus » d’abord non ratifié par la signature de documents officiels, dont la teneur réelle est restée floue.
Alors que Pékin y fait référence pour affirmer que Taïwan et Pékin reconnaissent « l’existence d’une seule Chine », la réalité historique et ses interprétations sont équivoques.
Baptisé 九二共識 (Jiu er Gong Shi - consensus de 92) l’accord négocié à Hong Kong et formellement signé en 1993 à Singapour, ne concernait en réalité que le rétablissement des liens postaux.
Il avait été conclu par des négociations entre deux entités présentées comme « non gouvernementales », en réalité directement pilotées par Pékin (ARATS – Association for the Relations Across the Taiwan Strait - 海峡两岸关系协会 -) et Taipei (S.E.F Straits Exchange Foundation- 海峽交流基金會 -).
Alors que ni les responsable de la SEF ni ceux de l’ARATS n’ont eux-mêmes jamais publiquement fait état d’un authentique « consensus d’une seule Chine », dans ses mémoires, Koo Chen-fu 辜振甫 – Gu Zhen-fu -, représentant taïwanais de la S.E.F lors des négociations de 1992, décédé en 2005 à l’âge de 88 ans, souligne que les deux parties avaient « une interprétation différente de la rencontre de Hong Kong de 1992 et du Consensus ».
Le terme de « Consensus de 92 » a été utilisé pour la première fois en 2000 par Su Chi 蘇起 – Su Qi, 74 ans, KMT qui fut Ministre des Affaires continentales sous la présidence de Lee Teng-hui de 1999 à 2000, puis secrétaire général à la Sécurité Nationale de 2008 à 2010, sous la présidence de Ma Ying-jeou.
Le « Consensus » est encore évoqué en 2005, par Lien Chan alors président du KMT, et James Soong lors de leurs visites successives en Chine dont le but était de renouer un dialogue avec Pékin après la brouille dans le Détroit surgie suite à l’élection de Chen Shui-bian du Min Jin Dang à la tête de l’Île en 2000.
[2] Ses plus féroces critiques accusent Terry Gou d’avoir, au moins au début de son remarquable parcours d’entrepreneur ayant pris d’importants risques personnels, cyniquement tiré profit des bas salaires des migrants intérieurs. Mais, s’il est vrai qu’il fut l’un des premiers à identifier le créneau des grands groupes de haute technologie américains cupidement intéressés par les bas salaires chinois, il ne fut pas le seul.
• À lire dans la même rubrique
Les répliques politiques internes de l’accord commercial entre Taipei et Washington
[7 février 2026] • François Danjou
Harcèlements au Yuan Législatif. Le nouveau visage ambigu du KMT. Quelles perspectives ?
[25 décembre 2025] • François Danjou • 2
Taiwan et D. Trump dans l’embrasement entre la Chine et le Japon
[1er décembre 2025] • Jean-Paul Yacine
Les conditions de l’indépendance énergétique. En filigrane d’un référendum, l’avenir de l’électronucléaire et le projet du transfert en Chine des combustibles nucléaires usés
[24 août 2025] • La rédaction
Le grand ratage des révocations collectives
[29 juillet 2025] • François Danjou