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›› Editorial

Séduction au Fujian, harcèlements dans le Détroit, le dilemme taïwanais du Parti Communiste chinois

Le 12 septembre, Pékin a rendu public un vaste plan d’intégration de Taiwan au Continent dont le principe est inspiré du projet visant à englober la région administrative spéciale de Hong-Kong dans le vaste ensemble littoral dit de la « Grande baie de Zhuhai » (Lire notre article publié le 9 novembre 2018 : Anxiétés politiques à Hong-Kong).

Cette projection d’un futur de l’Île articulé au schéma d’une « réunification pacifique » dont les piliers sont la construction d’infrastructures reliant Taïwan et le Continent unifiés au sein d’un ensemble économique régional dont la cohérence est renforcée par les liens économiques, culturels et historiques entre le Fujian et Taïwan, était accompagnée d’un volet de mise en garde militaire contre toute velléité d’indépendance dont la puissance était inédite.

Au Fujian, ancien fief de Xi Jinping, la puissance des séductions chinoises.

La note présentée par l’appareil comme une « proposition 意见 et une nouvelle voie 新路 », publiée conjointement par le Comité Central et le Conseil des Affaires d’État, érige la province du Fujian première base d’installation en Chine des entreprises et des résidents taïwanais, en une zone pilote pour le développement de Taïwan intégré au Continent 福建探索海峡两岸融合发展 .

Après un préambule rappelant l’exigeante mission historique de réunification, 实现祖国完全统一, voulue par tous « les enfant de la Grande Chine 是全体中华儿女的共同愿望 » et partie du projet de la « Grande renaissance de la Chine 中华民族伟大复兴 » la note souligne que la province du Fujian joue un rôle essentiel et unique 福建在对台工作全局中具有独特地位和作用. Elle insiste sur le caractère pacifique du projet 推进祖国和平统一进程 présenté en cinq points :

1. Établir [au Fujian] le premier foyer pour les compatriotes les entreprises taïwanais 建设台胞台企登陆第一家园. ;

2. Promouvoir en profondeur l’intégration économique et commerciale entre le Fujian et Taiwan 促进闽台经贸深度融合 ;

3. Promouvoir le développement intégré du Fujian. 促进福建全域融合发展 ;

4. Approfondir les échanges sociaux et culturels entre le Fujian et Taïwan 深化闽台社会人文交流 ;

5. Renforcer les garanties organisationnelles 强化组织保障 [Comprendre « renforcer l’efficacité innovante de l’administration et le contrôle de l’appareil sur la province »].

Si le 5e point aborde le volet administratif, politique et sécuritaire du projet, les autres parties s’engagent à améliorer l’environnement des affaires au Fujian, à approfondir la coopération industrielle et financière entre Taïwan et le Continent et à encourager les entreprises taïwanaises à investir dans les bourses chinoises.

Les premières facilités qui ciblent le bien-être des Taïwanais nouvellement installés dans la province, consisteront à les autoriser à créer leurs propres stations TV et radio, à assurer leur protection sociale, à faciliter leur accession à la propriété et à garantir leur égalité de traitement dans le système scolaire public.

Plus largement, le projet va jusqu’à proposer une vision du développement de l’Île dans sa version « intégrée » au Continent, première étape de la réunification pacifique, valorisant les liens historiques et familiaux entre les populations des deux rives dont la langue, le Hokkien ou Minan Hua 闽南话, les coutumes et la religion sont les mêmes.

*

Sans surprise, le projet accorde une importance particulière aux îles taïwanaises périphériques de Jinmen 金门 (Quemoy) et Matsu 马祖, respectivement situées près de Xiamen et face à Fuzhou à moins de 3 et 5 nautiques du Continent.

Dans ces régions déjà géographiquement intégrées, Pékin s’engage notamment à accélérer l’inclusion de Jinmen à la région de Xiamen, que Xi Jinping connaît bien, puisqu’en 1985, à 32 ans, il avait été le vice-maire de Xiamen, nommé par Hu Yaobang.

Le futur président reviendra dans la région en 1999 comme gouverneur du Fujian à Fuzhou, d’où, déjà, il avait cherché à attirer les capitaux taïwanais. Quand lui-même était nº1 au Zhejiang (2002-2007), son ami He Lifeng, aujourd’hui vice-premier ministre, nº13 du Bureau Politique, à la tête de la Commission de Réforme et Développement, natif de Yongding à l’ouest de Xiamen, était nº1 du Parti à Fuzhou (2000), puis à Xiamen en 2005.

Intégration de Jinmen et Matsu. Réticences taïwanaises.

Un témoin du Parti cité par Nikkei raconte que durant les longues années passées au Fujian de 1985 à 1988 comme Vice-maire de Xiamen, puis de 1995 à 2002 avec la charge de nº2 politique de la province et Commissaire politique de la Division d’artillerie du Fujian à Fuzhou, Xi Jinping a fréquemment visité les rivages de Pingtan, 80 km au sud-est de Fuzhou, qui, dit-on « semblaient être une de ses excursions préférées » (Lire : Un tunnel sous-marin dans le Détroit. Faut-il s’en inquiéter ?).
Il n’est pas anodin, ajoute Nikkei, que les projets de développement de la zone intégrée à Taiwan, aient pris corps quand Xi est arrivé à la tête du Parti en 2012.

La vision d’intégration dont une réplique est aussi envisagée entre Fuzhou et Matsu, promet d’explorer la coopération sur des projets d’infrastructures dont, selon la presse, les trois plus emblématiques sont la construction d’un pont, de lignes électriques et de conduites gaz entre Xiamen et l’île taïwanaise de Jinmen.

En contraste avec l’hostilité des Taïwanais, les résidents de cette île encastrée dans les côtes chinoises voient d’un bon œil ces projets visant à promouvoir une plus grande connectivité avec le Continent.

Signe d’une appétence pour l’intégration avec la Chine d’une population qui, depuis 1949, vit dans « la gueule du Dragon », sur une Île très militarisée jusqu’au milieu des années 90, et violemment bombardée durant les deux premières crises de Taiwan (1954-1955 et 1958), en cette année 2023, lassée des tensions, une alliance multipartite de huit conseillers locaux de Jinmen a vivement appuyé la construction du pont vers Xiamen.

Mais, tout en projetant d’intégrer pacifiquement Taïwan dans la grande région du Fujian, Pékin garde son attention fixée sur la prochaine présidentielle de l’Île du 13 janvier 2024 en amont de laquelle c’est encore William Lai 賴清德 – Lai Qing De, Vice-Président sortant, et candidat de la rupture avec le « Consensus de 92 » de « l’existence d’une seule Chine » qui tient la corde dans les sondages.

A la mi-septembre, les enquêtes d’opinion dont les résultats fluctuent selon les instituts le donnaient toujours en tête. « Formosa Opinion Poll » le créditait de 35,25% des intentions de vote contre seulement 28% estimés par « China News Agency », la chaîne d’infos publique basée à Taipei.

Quels que soient les Instituts, les trois autres restaient loin derrière. Pour « Formosa » Hou You-Yi 侯友宜, du KMT était 2e à 20% mais selon « China News », seulement 3e avec 16,3%. Pour « Formosa », l’ancien maire de Taipei Ko Wen-je 柯文哲 du Parti du Peuple taïwanais était 3e avec 17,5%, mais pour China News, il était 2e avec 22,6%. Quant à Terry Gou, 郭台铭 Guo Taiming, le dernier venu dans la course, il était à 10,3% selon « Formosa » et à 13,7% pour « China News. »

(Lire : Élections présidentielles du 13 janvier 2024. Revue des candidats & Nouvelle irruption de Terry Gou dans la course présidentielle.

Telle était la situation de la course présidentielle quand, à moins de quatre mois du scrutin, le 18 septembre, Chiu Kuo-cheng邱國正, le ministre de la défense taïwanais appelait Pékin à mettre fin aux « harcèlements militaires persistants - 持續的軍事騷擾 - de l’APL contre l’Île. »

++++

Harcèlements de l’Ile et déploiements de forces inédits.

Entre les 10 et 18 septembre, au moment de la publication du plan d’intégration de Taïwan par le Fujian, Pékin, prenant le risque que sa démonstration de forces éloigne encore plus les Taïwanais de son projet de réunification pacifique, a en effet organisé des manœuvres navales autour de l’Île et fait survoler le Détroit par des centaines de chasseurs de combat.

Il faut cependant préciser qu’au cours de ces démonstrations de forces, qu’aucun avion ou navire de combat chinois n’a pénétré dans les eaux ou l’espace aérien souverains de l’Île [1].

Le nombre d’avions de combat déployés, dit Chiu Kuo-cheng, « pose de graves défis pour le détroit de Taiwan et la sécurité régionale ».

Selon une carte des incursions publiée par le ministère de la défense taiwanais, 40 des 103 avions de combat chinois détectés les 17 et 18 septembre ont traversé la ligne médiane du détroit et sont entrés dans la zone d’identification de défense aérienne (ADIZ) de l’Île. Parmi eux des chasseurs Su-30 russes, et chinois J-10, J-11 et J-16 un ravitailleur YU-20, des avions de transport Y-8 et 9, un bombardier H-6 et deux avions d’alerte avancée (KJ-500 et BKZ-05).

Ces intenses gesticulations militaires ont suivi plusieurs événements irritant pour Pékin.

D’abord, la décision du 30 juin de l’administration Biden d’autoriser la vente à l’Île d’équipements militaires, dont la valeur était estimée à 400 millions de $ ; ensuite un accord trilatéral visant à freiner l’élargissement de la trace chinoise en Asie Pacifique, signé le 18 août à Camp David entre Washington, Tokyo et Séoul ; et enfin la fin août des exercices conjoints des marines japonaise, australienne et philippine, au large des Philippines ; tandis que, le 9 septembre, le destroyer américain USS Ralph Johnson (DDG 114) et la frégate canadienne HMCS Ottawa (FFH 341) transitaient par le détroit de Taiwan.

Parmi la vingtaine de navires de combat chinois - destroyers lance-missiles, frégates et navires de ravitaillement - qui opérèrent à partir du 12 septembre autour du Japon, de Taïwan et des Philippines – figurait le Shandong premier porte-avions chinois, entièrement national (lire : Le 2e porte-avions a quitté le chantier de Dalian).

Au cours de l’exercice, le Shandong, repéré le 11 septembre à 60 nautiques au sud-est de Kaohsiung a conduit des entraînements d’appontage. Plus généralement, au-delà de l’objectif politique d’exercer une pression dissuasive sur les Taïwanais partisans d’une rupture avec le Continent, plusieurs observateurs militaires asiatiques et américains ont noté que l’APL a semblé s’entraîner à la coordination aéronavale à une échelle et sur un espace maritime jamais vus auparavant.

Selon eux, les objectifs sont doubles : tenir à distance du Détroit la flotte des États-Unis par l’arsenal des missiles balistiques DF-26, « tueurs de porte-avions » (lire : La puissante menace régionale des missiles chinois) dont la portée est de 2000 km et étudier les conditions d’un blocus naval de l’Île aussi large et aussi efficace que possible.

*

Compte tenu des aléas d’une invasion directe avec des moyens et des unités amphibies pour l’instant très insuffisants (un corps des « marines » de 40 000 hommes et des moyens de débarquement dont la capacité ne dépasse pas 5000 hommes en une seule traversée du Detroit (Cf. Benjamin Blandin, Docteur en Géopolitique, consultant à Singapour), tout indique que la stratégie du blocus assortie d’une interdiction par missiles serait, pour l’instant, celle privilégiée par les stratèges chinois, à un débarquement de vive force.

Plus largement, alors que le 17 septembre, Jack Sullivan a rencontré le MAE chinois Wang Yi à Malte, signifiant un apaisement momentané des tensions sino-américaines, que les plus optimistes voient, sous réserve que Xi Jinping soit cette fois disponible, comme la prémisse d’une rencontre au sommet de l’APEC en novembre, il est légitime d’apprécier la situation des relations bilatérales par un biais moins pessimiste.

Concrètement à Washington et Pékin on observe les mêmes réticences à considérer un affrontement militaire direct, exprimées, même par certains cercles militaires (lire : le § « Les dangers de l’obsession de souveraineté et les risques d’un conflit militaire. » de notre article La Chine agressive et conquérante. Puissance, fragilités et contrefeux. Réflexion sur les risques de guerre).

Pékin et Washington ne cessent en effet de répéter qu’ils cherchent à éviter une conflagration de grande ampleur dont ils connaissent les effets dévastateurs pour eux-mêmes.

On fera donc l’hypothèse que les insistants harcèlements des chasseurs de combat chinois dans le Détroit ne sont pas le présage annonciateur d’une attaque directe de l’Île, à court ou moyen terme, mais bien le volet complémentaire de la séduction au Fujian dont l’objet est à la fois de légitimer le discours de Pékin sur sa volonté de parvenir à une réunification pacifique, tout en affaiblissant par la menace la mouvance de rupture qui, pour l’instant, tient le haut du pavé a Taïwan.

Le hiatus de cette stratégie est d’abord qu’elle suscite une coagulation des réflexes stratégiques anti-chinois, notamment en Australie, à Manille qui vient d’autoriser 9 bases américaines et au Japon où le premier ministre Kishida et toute la classe politique, y compris l’ancien premier ministre Taro Aso qui le 7 aout dernier avait rendu visite à Tsai Ing-wen à Taipei, s’est rangée derrière les États-Unis et Taipei.

Ensuite, dans l’Île même elle rebute ceux, de moins en nombreux, troublés par les appels du pied de l’appareil visant essentiellement les nombreux hommes d’affaires taïwanais ayant investi sur le Continent, aujourd’hui effrayés par la brutalité répétitive des menaces chinoises, sans compter que les développements de la situation à Hong-Kong entre 2019 et 2022 (lire : Investiture du gouverneur Lee à Hong Kong. La fin d’un cycle) ont eu un effet répulsif sur l’opinion taïwanaise.

Enfin pour tempérer les effets d’optimisme des rencontres de Malte, même si à Pékin et Washington, on se félicite d’avoir maintenu ouvert le dialogue direct entre les appareils militaires, on rappellera que l’exécutif américain reste déterminé à défier sans faiblir (« Compete vigourously » dit Biden, l’élargissement de la trace économique, commerciale et stratégique chinoise en Asie.

De même, par la voix de Wang Yi, la partie chinoise a rappelé que la question de Taïwan restait la « plus importante ligne rouge non négociable de la relation sino-américaine ».

Il ajoutait que « la montée en puissance de la Chine était le résultat d’un puissant désir de développement du peuple chinois impossible à freiner ». En filigrane il rappelait que pour Xi Jinping, la renaissance de la Chine 复兴 et son retour au statut de grande puissance globale était lié à la réunification avec Taïwan.

Note(s) :

[1Au cours des dernières démonstrations de forces commencées le 10 septembre, les « intrusions » aériennes et navales mentionnées par les médias taiwanais ne se sont jamais aventurées dans l’espace aérien ou dans les eaux territoriales de l’Île définies par des lignes maritime et aérienne courant à 12 nautiques des côtes.

Tous les « franchissements » (une quarantaine de chasseurs) ont soit concerné la ligne médiane aérienne et navale du Détroit, située dans l’espace aérien et les eaux internationales, soit les limites de la Zone d’Identification et de Défense aérienne (ZIDA) de l’Île dont limites définissent un espace rectangulaire orienté nord-sud large (est-Ouest) de 700 km et long (nord-sud) de 1000 km couvrant dans sa partie nord-ouest une partie des provinces du Fujian et du Jiangxi.

 

 

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