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›› Chine - monde

La Chine-Afrique mobilise le « Sud Global » contre l’Occident

Lors du 9e sommet Chine-Afrique du 4 au 6 septembre à Pékin, Xi Jinping, continuant ses corrections, trajectoire pour tenir à distance les critiques d’une approche néocoloniale au profit des seuls intérêts chinois, a promis de rétablir le niveau des investissements tombés de 26 à 3 milliards de $ depuis 2016 et de créer un million d’emplois en Afrique en trois ans.


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Cette semaine, Pékin a, après la parenthèse de Dakar en 2021, au milieu des affres de la pandémie (lire : Huitième sommet Chine-Afrique. Vaccins et promesses d’une communauté de destin. Au-delà du rêve, les réalités), renoué avec le spectaculaire affichage d’une mise-en-scène « gagnant-gagnant » sans accroc de sa relation avec l’Afrique en accueillant avec force envolées sentimentales et tapis rouges 52 chefs d’État africains sur 57.

Alors que la relation se crispe comme jamais autour des différends stratégiques et des querelles tarifaires entre la Chine et les États-Unis suivis de leurs alliés occidentaux dont beaucoup sont d’anciennes puissances coloniales, le 9e sommet Chine – Afrique a mis en scène avec un impressionnant à-propos sa stratégie de contournement de l’Occident par le « Sud Global ».

Emmanuel Véron, enseignant-chercheur associé à l’Inalco et à l’École navale, replace l’insistant engagement de Pékin en Afrique, partie de l’actuel projet global chinois d’affirmation anti-occidentale, dans quatre axes stratégiques invariables, depuis les années 1950.

1) En tant que « plus grand pays en développement - 最大的发展中国家 Zui Da de fazhan zhong guojia », s’affirmer aux yeux des Africains soucieux d’échapper aux influences occidentales, comme une alternative à Washington ;

2) Éviter la constitution de coalitions antichinoises dans les instances internationales et, en corollaire, par l’effet d’un étau diplomatique paralysant recruté par la diplomatie du chéquier, isoler Taiwan dont le statut d’État n’est plus reconnu en Afrique que par le Royaume d’Eswatini – ex Swaziland - (voir la note annexe).

3) Sécuriser les approvisionnements de la Chine en ressources minières primaires, halieutiques et agricoles.

4) Discréditer l’efficacité des démocraties dans les grands dossiers internationaux en faisant valoir la pertinence apaisante de l’Initiative de sécurité globale, capable de modérer les conflictualités globales, quand l’interventionnisme de Washington les attise.

Tel est l’arrière-plan des insistantes stratégies chinoises en Afrique dont QC a déjà souligné les modalités : 1) L’imperturbable constance depuis un quart de siècle ; 2) La capacité d’ajustement et de souplesse quand il s’agit de tenir à distance les critiques stigmatisant les pièges de la dette et les tendances néocoloniales et 3) La quête univoque et intéressée de matières premières (lire à ce sujet : Chine – Afrique : De la quête des matières premières à la coopération. Sur fond de manœuvre géopolitique).

C’est bien à cette critique précise d’une exploitation prédatrice des ressources par Pékin que Xi Jinping a répondu dans son discours en promettant la création d’un million d’emplois en trois ans.

Toujours pour attester de la capacité de riposte de Pékin aux vents contraires des critiques, un autre article traitait des efforts chinois pour séduire les élites africaines par des formations théoriques et professionnelles en Chine aux conditions très avantageuses : « L’éducation globale » vecteur de l’influence chinoise dans les pays du sud.

Même le Président de la République Démocratique du Congo Felix Tshisekedi très critique de l’opacité des engagements chinois dans son pays du temps de son prédécesseur Joseph Kabila, a réussi à renégocier un arrangement qui rétribuait par des droits d’exploitation minière excessifs, les travaux d’infrastructure des groupes de construction chinois n’ayant pas tenu leurs engagements.

La compensation de 7 milliards de $ promise par le groupe sino-congolais Sicomines qui représente 40% du budget annuel du Congo donne à contrario une idée de l’importance des coulages [1].

Chine-Afrique : du paradigme économique et commercial, à la stratégie d’influence globale, en passant par les points d’appui militaires.

Le 5 septembre, dans un discours d’une dizaine de minutes prononcé au Grand Palais du Peuple, Xi Jinping qui, pour affirmer sa résistance à Washington a exprimé toutes ses promesses de financement en Yuan chinois, a annoncé 360 Mds de Yuan (50,7 Mds de $) d’aide sur trois ans, sans tout de même omettre de préciser que les 2/3 seront des prêts remboursables, un triplement des projets d’infrastructure et 70 Mds de Yuan - 9,8 Mds de $ - d’investissements directs d’entreprises publiques ou privées.

Enfin, 1 milliard de Yuan - 140 million de dollars - [2] seront consacrées aux aides militaires. L’apparition dans le discours ouvert de Pékin sur la Chine–Afrique jusqu’à présent dédié au seul développement économique, d’un poste budgétaire lié à la coopération entre armées confirme qu’après son installation à Djibouti en 2015, l’APL a l’intention d’ajouter un volet de sécurité à son engagement en Afrique.

Misant sur la construction d’une « communauté de destin sino-africaine dans la nouvelle ère », l’information déjà ancienne court plus concrètement depuis le 8e forum Chine-Afrique en 2021.

Plaçant le projet dans la vision plus large d’une sécurité panafricaine dont, supplantant les réminiscences des influences coloniales, Pékin serait le moteur, la marine chinoise envisage d’installer une série des bases navales sur la côte occidentale de l’Afrique, face au golfe de Guinée.

Alors que récemment une polémique est née autour d’un projet de base navale chinoise au Gabon, l’option la plus avancée d’un point d’appui atlantique de la marine de l’APL prend sérieusement forme en Guinée équatoriale, dont la genèse mérite attention.

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Vers des bases navales chinoises sur l’Atlantique.

Du 8 au 13 juillet 2023, trois bâtiments de guerre chinois dont le destroyer lance-missiles DDG 162 Nanning 南宁, 7500 tonnes équipé de 64 systèmes de lancement vertical de missiles anti-aériens HQ-9, antisurface YJ-18 et anti-sous-marin CY-5 étaient en escale à Libreville au Gabon. Le passage témoignait de l’intérêt de la marine chinoise pour la façade atlantique de l’Afrique. S’il est exact que Pékin a manifesté son intérêt pour l’installation d’une base au Gabon, pour l’heure le projet le plus abouti semble être celui d’une base à Bata en Guinée équatoriale, entre le Gabon au sud et le Cameroun au nord.


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L’histoire qui débute au milieu des années 2000 est en effet un jalon de la bascule stratégique du modèle purement économique de la Chine-Afrique vers le paradigme plus vaste d’une ambition stratégique dont l’Afrique serait un des points d’appui. Le rappel historique illustre aussi le schéma de rapport de puissance du fort au faible qui fonde la stratégie d’influence de Pékin.

Au milieu des années 2000, soulevant quelques frustrations stratégiques à Washington dont les groupes pétroliers furent à l’origine de la découverte et de l’exploitation du pétrole de Guinée équatoriale, la Chine était devenue le principal partenaire de développement du pays.

En 2006, l’Exim Bank chinoise et le gouvernement de Guinée équatoriale signèrent un accord de crédit de 2 milliards de dollars adossé à la manne pétrolière pour la transformation en port en eau profonde du site de Bata, la capitale économique du pays peuplée de 800 000 habitants. Confiée au groupe public « China Communications Construction Company 中国交通建设 », la modernisation du port fut achevée en 2014.

Son inauguration officielle eut lieu en 2019 par le chef de l’État, Théodoro Obiang Nguema, 82 ans cette année. Ancien militaire, en fonction sans interruption depuis 1979 après un coup d’État contre son cousin Francisco Macias Nguema, l’homme est un dictateur sans scrupule, régulièrement cité par les ONG des droits pour ses abus criminels et le système de corruption généralisée qui soutient son pouvoir.

Entretemps, la baisse des revenus du pays due au coulage des actifs de l’État, à la mauvaise gestion et à la chute des prix du pétrole creusèrent les déficits systématiquement comblés par un alourdissement des dettes à la Chine.

En 2019, Malabo intégrait le projet des Nouvelles Routes de la soie, autorisant Pékin à établir une zone économique spéciale et le groupe de télécoms Huawei accusé en Occident d’être un canal d’ingérence de Pékin (lire : Guerre totale contre Huawei. Les intérêts américains en Chine menacés. Sévère discorde entre Pékin et Washington) à installer une connexion par fibre optique, tandis que les compagnies de travaux chinoises construisaient des campus à Malabo et Bata.

En 2020, Pékin devenu le principal partenaire du pays dans la lutte contre la pandémie de covid-19, donna au gouvernement Obiang 100 000 doses de vaccins Sinopharm, puis, tirant profit de l’urgence, lui vendit - le sens des affaires chinois n’est jamais loin - 500 00 doses supplémentaires.

Résultat, en 2021, la dette de la Guinée équatoriale aux banques chinoises s’élevait à environ 49,7% du PIB du pays, limitant drastiquement les choix souverains de Malabo.

Aujourd’hui, en dépit des efforts de séduction déployés à la dernière minute par les États-Unis en Guinée équatoriale, culminant avec la visite du principal conseiller adjoint américain à la sécurité nationale Jonathan Finer pour discuter en apparence de la sécurité maritime, en réalité pour tenter de dissuader Malabo de céder aux sirènes financières chinoises, le gouvernement Obiang semble toujours retenir l’option d’autoriser la marine de l’APL à s’installer à Bata.

Autre sujet de tensions entre les Occidentaux et la Chine, le projet d’une autre base navale chinoise à Port Gentil au Gabon.

Dans ce cœur de la France Afrique fortement bousculé par les séductions chinoises, son principe avait été négocié par Ali Bongo avant sa destitution en août 2023, par le coup d’État du Général Brice Oligui Nguema.

Source d’inquiétude pour Washington et Paris qui tentent d’enterrer le projet, le 4 septembre dernier, le Général Nguema qui avait été reçu à l’Élysée le 31 mai 2024, il y a seulement 4 mois - au passage une volte-face de Paris après les « fermes » condamnations du coup d’État de 2023 - était en visite à Pékin à l’invitation du Président Xi Jinping.

Convié au 9e Forum Chine-Afrique, le général putschiste était, comme tous ses homologues du continent, en quête d’investissements « gagnant- gagnant » prodiguées par les banques chinoises.

Les anciennes cartes sont biaisées et le vent des influences a tourné.

Lors du coup d’État du 30 août 2023 ayant destitué Ali Bongo, héritier d’une famille qui fut longtemps le principal relais grassement rémunéré de la France-Afrique, Pékin, fidèle à son principe de non-ingérence s’était, contrairement aux premières condamnations occidentales, dont celle de Paris, montré conciliant.

A la sortie de l’audience avec le nouvel homme fort du Gabon, l’ambassadeur Li Jinjin avait déclaré « Entre le Gabon et la Chine, il existe une très bonne relation. Si le Gabon traverse une transition politique, il n’existe pas pour autant de transition entre le Gabon et la Chine ».

Enfin, signe que la rivalité sino-américaine n’a pas de cesse et ne se limite pas à l’Asie-Pacifique, la visite à Pékin du Général Brice Oligui Nguema faisait suite à sa rencontre à Libreville, le 17 juillet dernier avec Kurt Campbell, le Secrétaire d’État adjoint venu lui aussi au Gabon pour tenter de tenir à distance le projet de base navale chinoise au Gabon.

Le dessous des cartes des affichages spectaculaires.

Pour autant, s’il est vrai qu’en 2000 le surgissement lors du premier forum de la « Chine–Afrique » avait diffusé un vent d’émancipation anticoloniale, il serait illusoire de croire que tous les chemins de Pékin sur le Continent seraient bordés de roses.

Il y a en effet quelques nuances entre, d’une part, la réalité d’une Afrique aux arrière-plans culturels et historiques très loin d’être homogènes, dont les situations politiques et économiques sont contrastées et, d’autre part, le discours de Xi Jinping qui, promettant de hausser toutes les relations bilatérales au niveau « stratégique », affirma que les échanges Chine–Afrique étaient à « leur meilleur niveau historique. »

S’il est exact que le total des dettes du Continent dues à la Chine approche les 90 milliards de $, certains pays sont plus endettés que d’autres. L’Angola, l’Éthiopie, le Kenya, la Zambie, le Nigeria qui cumulent à eux seuls près de 50 milliards de débits aux banques chinoises sont engagés dans des trajectoires politiques contrastées avec des défis spécifiques impossibles à traiter selon un schéma rigide applicable à tous.

C’est bien pourquoi, le pragmatisme des acteurs les a cette fois conduits à traiter le particularisme de leurs relations bilatérales par des réunions restreintes derrière le rideau des affichages spectaculaires des grand-messes collectives.

Pour échapper aux critiques sur le gigantisme des projets dont la rentabilité a été mal calculée, Pékin a ostensiblement réduit leur taille et promis d’accorder plus d’importance aux volets humains et sociaux de la coopération. Mais des interrogations subsistent sur la trajectoire des financements annoncés et l’état réel d’avancement des projets dont la gestion est restée opaque.

Enfin avec les critiques récurrentes sur le piège des dettes non remboursables, le déséquilibre du commerce reste l’un des principaux points d’achoppement des relations, au milieu de quelques malentendus sur l’ampleur réelle des investissements de la Chine en Afrique comparés à ses engagements ailleurs dans le monde.

Pour Xavier Aurégan, docteur en géographie-géopolitique de l’Institut français de géopolitique, auteur de « Chine puissance africaine », dernier livre sur le sujet paru chez Armand Colin en juin 2024, l’influence de Pékin en Afrique ne se mesure pas à l’aune de ses investissements qui, par prudence, restent très en-dessous de 3% de ses engagements dans le monde, quand ils représentent plus de 63% en Asie-Pacifique.

Même le critère de l’ampleur des prêts accordés n’est pour le moment plus pertinent puisqu’après le pic de 2016 où ils étaient à 26 milliards de $, ils sont tombés à 1 milliard avant de repartir faiblement à la hausse pour atteindre 3 milliards en 2023. Conscient de la mauvaise image donnée par cet effondrement, le Président Xi Jinping a, dans son discours du 5 septembre, promis de les relancer rapidement [3].

En revanche, le cœur de la puissance de la Chine en Afrique – qu’elle considère toujours comme un réservoir de matières premières et un marché pour ses exportations à faible valeur ajoutée - reste sa capacité à décrocher en moyenne plus de 30% des contrats d’infrastructure mis sur le marché dans tout le Continent.

Réalisés par ses entreprises de BTP publiques ou privées dont les travaux (routes, voies ferrées, centrales électriques, infrastructures portuaires, projets immobiliers) ils sont au cœur de l’aménagement des territoires africains.

Dernier point, l’augmentation de l’empreinte chinoise se mesure aussi à l’aune du commerce Chine-Afrique dont la valeur totale est passée de 11,67 milliards de $ en 2000 à 282 milliards de $ en 2023.

Dans ce contexte d’augmentation rapide des échanges, multipliés par vingt en un quart de siècle, même réduit en 2023, conséquence de l’augmentation des achats chinois en Afrique, le déficit commercial des pays africains qui approche les 100 milliards de $, reste une source de frustrations des élites africaines.

Le 2 septembre en amont du forum, le président sud-africain Cyril Ramaphosa a regretté que la Chine n’ait pas tenu sa promesse du 8e forum d’acheter 300 milliards de $ d’exportations africaines ; Il a en même temps exprimé au président chinois l’urgence à la fois de réduire le déficit commercial avec la Chine et de réexaminer la structure des échanges.

« Nous appelons à une production manufacturière plus durable et à des investissements créateurs d’emplois » a-t-il dit dans un contexte où le déficit commercial sud-africain avec la Chine, a atteint 13 milliards de $ en 2023, tandis que le stock des prêts chinois à l’Afrique du Sud estimé à 3 milliards de $, soit moins de 3% de sa dette totale, quand les créances chinoises de l’Angola, le pays africain le plus dépendant de la Chine représentent près de 35% de sa dette totale, ce qui donne à Pretoria une marge de manœuvre politique que d’autres plus dépendants des finances chinoises n’ont plus.

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ANNEXE.

Le contexte stratégique du complet effacement de Taïwan en Afrique.

Le 8 septembre 2023, Tsai Ing Wen était accueilli par le Roi d’Eswatini, Mswati III, dernier pays africain à reconnaitre Taiwan. Cette année, durant le forum Chine Afrique à Pékin, Mao Ning, la porte-parole du MAE chinois a encore une fois exhorté l’Eswatini à rompre ses relations avec l’Île.


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L’Eswatini, ancien Swaziland, minuscule monarchie autocrate de 17 000 km2, peuplée de 1,1 million d’habitants, enclavée au sud du Mozambique à 340 km à l’est de Pretoria, est le dernier pays africain sur un total de 12 pays de la planète, soit 6,2% du total des membres de l’ONU [4] entretenant encore des relations diplomatiques officielles avec Taïwan.

Au moment de la résolution 2758, du 25 octobre 1971, ayant expulsé la République de Chine de l’ONU et de ses organes associés, les pays africains jouèrent un rôle important avec 26 voix sur 39 en faveur de l’expulsion de Taïwan et du rétablissement de la République Populaire.

Pour autant, à cette époque, le Swaziland devenu l’Eswatini, était l’un des 13 pays africains, avec la République centrafricaine, le Tchad, la République démocratique du Congo, le Gabon, la Gambie, la Côte d’Ivoire, le Lesotho, le Liberia, Madagascar, le Malawi, le Niger, et l’Afrique du Sud, qui s’y opposèrent.

Pour quelques Taïwanais comme l’universitaire et diplomate formé en France Peng Min Min, en rupture avec Tchang Kai-chek, futur militant indépendantiste, à l’époque exilé aux États-Unis, l’humiliation du camouflet s’ajouta à la répulsion soulevée par le souvenir cruel des massacres commis dans l’Île par les troupes désordonnées du « généralissime », le 28 février 1947 (« 2-28 大屠殺 er - er ba da tusha, grand massacre du 28 février », pour créer une alchimie réfractaire, à la racine même du mouvement indépendantiste (lire : « Le Goût de la liberté », Mémoires d’un indépendantiste formosan.).

Ayant perdu la légitimité onusienne de seul représentant de la Chine, Taïwan dont le nom officiel est toujours République de Chine, a rapidement été privée ses soutiens. Entre 1971 et 2020, 75 pays ont tourné le dos à l’Île, suivant ainsi l’exemple de la France du Général de Gaulle qui accepta de reconnaître la République Populaire en 1964, sept années avant son admission à l’ONU.

Par la suite, la « diplomatie chinoise du dollar », expression utilisée par Taïwan pour décrire les incitations financières de Pékin visant à influencer les allégeances des pays à la Chine, a considérablement réduit les alliés de Taïwan. La réalité est cependant que l’Île a, par les mêmes moyens, mais sans succès, tenté d’endiguer la vaste offensive du Continent pour l’éliminer du paysage.

En 2013, un demi-siècle après la reconnaissance gaullienne, Taïwan ne comptait plus que 22 alliés diplomatiques. Depuis, ce nombre a encore diminué de moitié, avec les défections de la Gambie (2013) de Sao Tome Principe (2016), de Panama (2017), du Burkina Faso, de la République Dominicaine et de Salvador (2018) des Îles Salomon et Kiribati (2019), du Nicaragua (2021) du Honduras (2023) et de Nauru (2024).

L’accélération des pressions chinoises sur le réseau diplomatique taïwanais est homothétique de la démocratisation de l’Île commencée à la fin des années quatre-vingt, corollaire de la montée d’une identité séparée du Continent. Le durcissement chinois accompagne le recul l’influence politique du KMT, qui comme le parti communiste chinois reconnait « le principe d’une seule Chine. »

Les dernières évolutions électorales dans l’Île où, depuis 2016, la présidence est tenue par le 民進黨 – Min Jin Dang – Parti pour le progrès démocratique, exprime cette évolution politique. Chiffon rouge pour le Parti communiste chinois, le Min Jin Dang, au pouvoir depuis huit ans, partisan d’une rupture politique avec le Continent, ne reconnait pas le principe « d’Une seule Chine ».

Durcissement chinois, tensions avec l’Europe et ambition géopolitique globale.

Depuis 2016, en riposte à l’élection à la tête de l’Ile de Tsai Ing-wen membre du Min Jin Dang et à son refus de reconnaitre le « principe d’une seule Chine » également rejeté par son successeur Lai Qing De, le Parti communiste chinois adopte une stratégie plus agressive destinée à isoler Taïwan.

Elle est exprimée par la menace sans ambiguïté que la prolongation au pouvoir du Min Jin Dang aboutira tôt ou tard à la disparition de tous les alliés diplomatiques de l’Île. Le résultat de ce regain d’agressivité de l’appareil communiste est que depuis 2016 dix États ont changé de camp.

Ce n’est pas tout. Récemment, l’acrimonie chinoise assortie de brutalité a également visé le développement des échanges – même informels – entre Taïwan et certains États européens. En 2020, les sénateurs tchèques furent une première cible de la vindicte chinoise, après que, face au parlement taïwanais, Milos Vystrcil, le Président du Sénat tchèque, paraphrasant le « Ich bin ein Berliner » de J. F. Kennedy, le 26 juin 1963, ait osé clamer « -我 是 台灣 人 – Wo shi Taiwan Ren. – je suis un Taïwanais » (lire : Le sénat tchèque à Taïwan. Pékin perd son calme. Le fossé se creuse entre l’Île et les Chinois).

En 2021, c’était au tour de la Lituanie. L’utilisation du terme « Taïwan » - référence à une entité souveraine plutôt que celui de « Taipei » pour désigner le siège du bureau de représentation de l’Île, a manqué de provoquer la rupture des relations diplomatiques entre Pékin et Vilnius (lire notre article : La Lituanie sous le feu de la vindicte chinoise à propos de Taïwan).

La même année, le renforcement des liens économiques et politiques entre Taïwan et d’autres États d’Europe de l’Est comme la Slovénie et la République tchèque avait également suscité des menaces de la part du Parti communiste chinois.

Avec le recul on perçoit que l’insistant grignotage par Pékin du tissu diplomatique de Taïwan s’inscrit dans la rivalité stratégique plus vaste entre la Chine et les États-Unis appuyés par leurs alliés occidentaux.

Une vaste stratégie planétaire.

En persuadant le Panama de changer de position en 2017 (lire notre article : Coups de boutoir méthodiques de Pékin contre l’Île. Le Panama quitte le navire taïwanais), le Parti communiste gagnait une bataille diplomatique et nouait une relation privilégiée avec un État contrôlant l’un des passages maritimes commerciaux les plus importants au monde.

Un défi stratégique d’une ampleur similaire est actuellement à l’œuvre au cœur de l’Océanie, dans les Îles Salomon, à 800 nautiques à l’est de Port Moresby, capitale de la Papouasie Nouvelle-Guinée.

Après la bascule de son allégeance diplomatique vers Pékin en 2019 (lire : Aux Îles Salomon, Pékin perturbe la prévalence anglo-saxonne), Honiara a signé avec Pékin un accord de sécurité autorisant les navires de guerre chinois à faire escale dans l’archipel et envisageant sur demande l’envoi par la Chine de forces de sécurité pour maintenir l’ordre.

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On le voit, la question du statut diplomatique de l’Île ne se limite pas aux tensions entre les deux rives. L’isolement de Taipei s’inscrit dans une confrontation plus large dont les aspects sont non seulement diplomatiques, commerciaux et économiques, mais également politiques.

Véhiculant d’importantes rivalités idéologiques la question exprime une vaste confrontation stratégique plaçant la Chine au cœur de la contestation de l’Occident. Elle se déploie par le détour de la mobilisation du « Sud Global » dont, tous les trois ans, les exercices de la Chine-Afrique sont de très efficaces mises en scène.

Note(s) :

[1En raison de la pauvreté endémique, de la corruption et des conflits, le pays dont les dimensions sont équivalentes à celles de l’Europe occidentale, ne dispose que d’un réseau routier embryonnaire. L’accord innovant de minerais contre infrastructures était une réponse aux besoins urgents de développement du Congo.

Dans ce cadre, les investisseurs de la JV Sicomines 华 刚 矿业 devaient consacrer 3 milliards de dollars à travers le pays pour améliorer les infrastructures, en utilisant une partie des recettes de l’exploitation du cobalt et du cuivre. Mais selon de nombreux observateurs, le consortium n’a pas tenu ses promesses. Le manque de transparence sur les dépenses a également nui au projet et suscité des soupçons de corruption.

[2En 2015, la Chine prévoyait déjà d’octroyer 60 millions de dollars d’assistance militaire. En septembre 2021, s’exprimant devant l’Assemblée générale des Nations Unies, Xi Jinping avait promis une aide militaire de 100 millions de dollars à l’Union africaine pour soutenir la création d’une force africaine ayant une capacité d’intervention spécifique en réponse immédiate à une crise.

[3Depuis le sommet inaugural du forum Chine-Afrique en 2000, Pékin a engagé plus de 170 milliards de dollars en subventions et prêts aux pays africains. Pour relativiser les récentes inquiétudes sur la chute catastrophique des investissements que Xi Jinping a promis de corriger, rappelons qu’en décembre 2023, 44 des 54 pays africains avaient intégré le projet des « Nouvelles routes de la soie » à l’origine de 2,5 fois plus d’investissements chinois dans les infrastructures africaines que tous les pays occidentaux réunis.

[4AMÉRIQUE LATINE ET CARAÏBES : Belize, Guatemala, Paraguay, Haïti, Saint Kitts & Nevis (Saint-Christophe et Niévès), Sainte Lucie, Saint Vincent & Grenadines / PACIFIQUE : Iles Marshall, Palau, Tuvalu/ AFRIQUE : Eswatini / EUROPE : Vatican.

 

 

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