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›› Lectures et opinions
La Chine et le Vatican. La longue mémoire souveraine de l’Empire
Le Pape François salué par des pèlerins chinois, le 22 mai 2019 sur la Place Saint-Pierre (Vatican News). A cette occasion il avait exprimé sa proximité spéciale et son affection à tous les catholiques en Chine. « Chers fidèles en Chine, que notre maman du Ciel vous aide tous à être témoins de charité et de fraternité, en vous maintenant toujours unis dans la communion de l’Église universelle. Je prie pour vous et je vous bénis. »
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Le moins qu’on puisse dire est que le décès du Pape François n’a pas ému la Direction politique chinoise.
La réaction à la fois laconique et indirecte – à une question lors de la conférence de presse quotidienne du Waijiaobu -, a souligné la sensibilité de la relation entre le Saint-Siège et le Régime athée de Pékin qui, depuis sa création exprime une profonde défiance politique à l’égard des religions.
Même si l’article 36 de sa constitution garantit la liberté de croyance religieuse tout en interdisant le prosélytisme et en réfutant les « influences étrangères », la réalité est qu’elle est encadrée par les cinq structures de contrôle reconnues par l’État que sont les Associations Bouddhiste, Taoïste, Islamique, celle des Trois-Autonomies (voir l’Annexe) et celle du mouvement Catholique patriote.
À un journaliste espagnol qui, lors de la conférence de presse du 22 avril, interrogeait le porte-parole Guo Jiakun sur le désir plusieurs fois exprimé du Souverain Pontife défunt de se rendre en Chine et sur les relations du Saint-Siège avec Taiwan si le Vatican reconnaissait la Chine, la réponse a, sans commentaires particuliers, haussé le sujet à hauteur de la souveraineté chinoise, qu’il s’agisse du rapport de l’État aux religions ou du Détroit de Taiwan.
Après avoir offert ses condoléances, Guo a certes admis à la fois 1) Que « la Chine et le Vatican avaient maintenu un dialogue constructif, mené des échanges utiles et entretenu une communication approfondie sur les questions internationales » et 2) Que « la mise en œuvre de l’accord provisoire sur la nomination des évêques [NDLR : conclu en 2018] se déroulait sans heurts » (…)
Mais sur Taiwan il a rappelé la position inflexible de Pékin, laissant entendre qu’une visite officielle du Saint-Père ne serait possible que si le Vatican abandonnait ses relations officielles avec l’Île.
« Taïwan est une partie inaliénable du territoire chinois et le gouvernement de la République populaire de Chine est le seul gouvernement légal représentant l’ensemble de la Chine. De plus en plus de pays reconnaissent et respectent le “principe d’une seule Chine”. Nous espérons que les pays concernés comprendront le sens de l’histoire et reviendront sur la bonne voie »
Alors qu’il y a vingt-cinq ans, le pontificat de Jean Paul II fut marqué par de fortes tensions avec Pékin à propos des 120 martyres chrétiens – pour les Chinois des « agents de l’étranger hors-la-loi »- que le Vatican avait canonisés le 1er octobre 2000, le jour même de la fête nationale chinoise (lire : Décès de Jean-Paul II : Pékin garde ses distances), le Pape défunt n’a, au contraire, pas cessé de donner des gages de bonne volonté au régime.
Les accommodements du Saint-Siège et la crainte des Catholiques chinois.
(Photo et légende Aleteia. Camille Delmas). « La présence de Mgr Shen Bin à la conférence sur le centenaire du “concile de Shanghai” organisée le 21 mai 2024 à Rome par le Saint-Siège n’était pas seulement liée à son statut d’évêque de Shanghai. Depuis quelques années, ce prélat chinois fidèle au gouvernement chinois, est en effet devenu un des hommes clés du dialogue entre la Chine et le Saint-Siège dont le Pape François s’est efforcé de faire la promotion. ».
Mais l’accommodement fait craindre à certains traditionnalistes fidèles à Rome que l’appareil communiste subjugue la religion à des fins politiques.
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François fut en effet le premier souverain pontife à céder aux exigences de Pékin qui réclamait un droit de regard sur la nomination des évêques chinois. Le 21 septembre 2018, Pékin et le Saint-Siège avaient en effet signé un « accord provisoire » dont les deux avaient convenu qu’il serait soumis à des révisions périodiques avant d’être reconduit.
Dans le cadre de l’accord, en signe de bonne volonté, le Vatican avait commencé par reconnaître huit évêques chinois nommés par Pékin sans l’approbation du Vatican qui, les considérant comme illégitimes, les avait d’abord excommuniés.
En échange du droit de Pékin à nommer ses évêques, le Vatican aurait un droit de veto sur les candidats proposés par l’appareil.
Sur le sujet, les Catholiques chinois étaient divisés. Certains se félicitaient du rapprochement qui, selon eux, éviterait un schisme ; d’autres craignaient une mainmise politique de l’appareil communiste athée sur le clergé chinois.
Pour les rassurer, le Saint-Siège avait reconnu que l’harmonie entre les deux parties ne serait réalisée qu’au prix d’un long dialogue pour rapprocher les points de vue divergents. « L’objectif de l’accord n’est pas politique, mais pastoral. Il devait permettre aux fidèles d’avoir des évêques en communion avec Rome, tout en étant reconnus par les autorités chinoises. »
En Chine, parmi les Catholiques fidèles à Rome, le scepticisme était d’autant plus fort que l’accord avait été conclu au milieu d’une campagne de Xi Jinping visant à siniser toutes les religions pour les aligner sur la « société socialiste aux caractéristiques chinoises ».
Dans ce cadre, les Catholiques et leurs églises – dont la grandiloquence architecturale et la dimension des croix juraient parfois avec l’environnement urbain -, avaient été particulièrement harcelés.
Mais ils ne furent pas les seuls. Les mosquées n’ont pas échappé à la vague de mise aux normes, même si elles ont souvent bénéficié de plus de mansuétude que les églises, plus souvent détruites que les Mosquées. Lire la page 2 de l’article Contrôle des religions et grabuge autour d’une mosqué qui traite de la « destruction des églises » au milieu de tensions autour du style des mosquées.
Parmi les fervents opposants à l’accord de 2018, se trouve le Cardinal Joseph Zen, 陳日君 – Chen Ri Jun – Hongkongais, à la fois détesté par le Parti et tenu à longueur de gaffe par le Pape François qui le voyait comme obstacle trop rigide à l’ouverture du Saint-Siège à la Chine. Lire : Un militant infatigable détesté par le Parti Communiste..
Le Cardinal Joseph Zen, symbole chinois de la résistance catholique.
En octobre 2018, peu après l’accord du Vatican avec la Chine, le Cardinal Zen s’etait rendu à Rome pour remettre au Pape Francois une lettre de sept pages où il exposait les désarrois des Catholiques chinois, inquiets de l’emprise politique du Parti.
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Nommé évêque coadjuteur de Hong Kong par Jean-Paul II en 1990, puis Cardinal en 2006 par Benoit XVI dont il était très proche, Joseph Zen, 93 ans cette année, n’était pas une figure prisée par le Pape François qui lui reprochait sa radicalité turbulente en faveur des droits et de la liberté à Hong Kong.
En 2016, protestant contre les accommodations du Vatican avec le Parti Communiste Chinois, il avait publié une lettre ouverte dénonçant une « atteinte à la foi catholique authentique ».
Le 22 septembre 2018, lors de l’accord sur la nomination des évêques, il avait exigé la démission du Cardinal Parolin, le Secrétaire d’État du Saint-Siège qu’il accusait de « vendre l’église catholique chinoise au gouvernement communiste », alors que dans cette affaire, Parolin était soutenu par le Pape François.
La dernière sérieuse passe d’armes de Joseph Zen avec le Parti et la justice eut lieu il y a trois ans. Elle s’est terminée par l’apaisement d’un rameau d’olivier offert par les juges de la R.A.S, probablement soucieux d’exprimer un reliquat d’indépendance face à l’appareil communiste.
Arrêté en mai 2022 avec d’autres militants prodémocratie à Hong Kong, Joseph Zen accusé de « conspiration et de collusion avec des forces étrangères » passible d’une condamnation à vie, fut présenté a la justice de Hong Kong, le 24 mai 2022.
Au cours d’un procès qui s’est achevé le 25 novembre 2022, il a manifestement bénéficié de la clémence du tribunal. N’ayant retenu qu’un « défaut d’enregistrement administratif à la police » de son ONG des droits, la Cour ne l’a condamné qu’à l’équivalent de 500 € d’amende.
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Enfin, alors que le Pape François, seul Souverain Pontife Jésuite de l’histoire et premier Pape venant de l’hémisphère Sud, avait, face à la mise en cause judiciaire d’un Cardinal catholique, officiellement exprimé la préoccupation du Saint-Siège, mais dont beaucoup avaient estimé qu’elle manquait de virulence, il est impossible de passer sous silence la longue et édifiante histoire des malentendus entretenus par la Compagnie de Jésus en Chine. Lire : La « casuistique » jésuite à l’œuvre en Chine.
Le malentendu Jésuite et la souveraineté inflexible de l’Empire.
Le missionnaire jésuite Matteo Ricci et son ami, le lettré Xu Guangqi, baptisé en 1603, dont le procès de béatification fut ouvert en 2011. Photo ©Selva/Leemage, Le Figaro 20 juillet 2020. Article d’Alain Barluet.
Le malentendu Jésuite en Chine également évoqué par Jacques Gernet, est parfaitement résumé par la remarque du philosophe chinois Li Zhi des Ming (1527-1602), connu pour sa remise en cause de l’idéologie neo-confucéenne qu’il jugeait hypocrite. Harcelé par les lettrés traditionnels et mis en prison, il finit par se suicider.
Cité par Catherine Jami, spécialiste au CNRS des relations entre la Chine impériale et l’Occident, il est repris par Alain Barluet : « Matteo Ricci est un homme tout à fait remarquable. Il n’y a aucun de nos livres qu’il n’ait lus. (…) Il est parfaitement capable de parler notre langue, d’écrire nos caractères et de se conformer à nos usages de bienséances. (…) Mais je ne sais pas trop ce qu’il est venu faire ici. »
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Pour aller à l’essentiel, quand les autres congrégations creusaient le sillon d’une propagation de la Foi catholique par les « bases populaires », le prosélytisme volontariste des « Soldats du Christ » porteurs de « l’Universalisme catholique » qui, aux XVIIe et XVIIIe siècles, formaient le projet d’évangéliser la Chine par les élites, heurtait en Chine la puissance d’un « Universalisme » concurrent.
Mystique impériale se plaçant elle-même au Centre d’un Univers « Sous le Ciel », où l’Empereur était l’intercesseur entre la Terre et le « Ciel », sa nature impersonnelle, sans affects à l’origine du Cosmos, était à mille lieues de la conception catholique de la « Trinité » de « l’Esprit Saint », capable de sacrifice rédempteur, d’amour et de pardon.
Les Jésuites dont le « pragmatisme casuistique » était allé jusqu’à incorporer le culte des ancêtres au dogme catholique furent aussi désavoués par le Vatican.
Le 19 mars 1715, mettant fin à la « querelles des rites » qui durait depuis près d’un siècle, le Pape Clément XI interdit les rites traditionnels chinois assimilés par leurs critiques à une dérive de paganisme. Deux ans plus tard, Kangxi, le 2e Empereur des Qing, interdit la prédication chrétienne en Chine. A partir de 1723, les missionnaires furent expulsés et les chrétiens persécutés.
Un demi-siècle plus tard en 1773, Clement XIV supprima les Jésuites qui avant d’être restaurés par Pie VII en 1814, furent chassés de France, du Portugal et d’Espagne.
Durant son pontificat, deux siècles après la renaissance des Jésuites, et en dépit des accommodements concédés, François leur héritier spirituel s’est en Chine heurté à la même rigidité souverainiste.
Elle fermera les portes du pays au Vatican, aussi longtemps qu’il ne reconnaitra pas que Taiwan est partie intégrante de la Chine.
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ANNEXE.
La défiance du régime chinois aux religions.
Le Mouvement patriotique des trois autonomies (MPTA), en Chinois 三自爱国运动 ; Sanzì Aiguo Yundong) est depuis 1954 l’organisation gouvernementale de la RPC en langage courant « Association des Trois-Religions autonomes (en chinois : 三自教会 ; en pinyin : Sanzi Jiaohui) » chargé d’encadrer les religions étrangères et d’abord occidentales.
L’ambiguïté de la désignation qui englobe les religions non asiatiques cache en réalité la volonté inflexible de l’appareil de tenir à distance toute ingérence d’une autorité non asiatique étrangère, même spirituelle, notamment celle du Vatican.
En 1954, les adhérents au MPTA signèrent une déclaration commune dite « Unie 统 一 Tong Yi - ». Un siècle après les humiliations des guerres de l’opium et des « traités inégaux », elle révélait l’intraitable souci de souveraineté du Parti, y compris dans le domaine spirituel.
La déclaration appelait les églises chrétiennes à « refuser complètement, 彻底断绝 de manière permanente et totale 永久全面 toutes les relations 一切 关系. avec les missions américaines et toutes les autres structures 与美国及其他所有传教机构的, réalisant ainsi 实现 l’autonomie, 自治 l’autosuffisance 自足 et l’autopromotion 自我提升 de l’église chinoise 中国教会. »
Par la suite, le souverainisme suspicieux et implacable de l’appareil s’est également attaqué au Bouddhisme Lamaïque.
En mars 1959, réagissant avec brutalité à une insurrection armée qui durait depuis 1956, la volonté de contrôle souverain inflexible de l’athéisme dogmatique de l’appareil s’est étendue au Tibet cœur du Bouddhisme lamaïque. Elle força Tenzin Gyatso, le 14e Dalai Lama, alors âgé de 24 ans, à fuir la Chine vers Dharamsala, au nord de l’Inde, sur les contreforts de l’Himalaya, où il se trouve toujours.
La volonté de contrôle politique du Tibet n’était pas nouvelle. En 1720, Kangxi, 康熙, le 4e empereur de la dynastie mandchoue des Qing 清, envoya une armée à Lhassa qui, dans les faits, transforma le Tibet en protectorat. Déjà le Dalai Lama s’était réfugié en Inde.
Le régime de Pékin est d’autant plus sensible à la question tibétaine que, durant le « siècle des humiliations » (1839-1949) de surcroît percuté par la révolution chinoise de 1911, le 13e Dalai Lama, Thubten Gyatso, avait, en 1913, proclamé l’indépendance du Tibet.
Dans l’imaginaire chinois, l’indépendance renvoyait à l’apogée de l’Empire Tibétain, traitant d’égal à égal avec la Chine des Tang, et dont, à la fin du huitième siècle, le territoire s’étendait de l’Afghanistan actuel au Bangladesh, au Bhoutan, à la Birmanie, à l’Inde, au Népal, au Pakistan et à la majeure partie de l’Asie Centrale.
Tirant profit de l’affaiblissement des Tang déstabilisés par la révolte d’An Lushan en 751, l’Empire Tibétain occupa même – il est vrai pour seulement quelques jours - Xi’an la capitale des Tang.
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