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Les conditions de l’indépendance énergétique. En filigrane d’un référendum, l’avenir de l’électronucléaire et le projet du transfert en Chine des combustibles nucléaires usés
Rene Viénet, pionnier d’un retour de la France à Taiwan dès 1979, représentant de la Cogéma à Taipei, de 1980 à 1998, a initié et signé en 1982 le célèbre contrat trentenaire français de fourniture d’uranium enrichi pour les six réacteurs de Taiwan, dont les deux de MaAnShan (ci-dessus, à droite).
Taiwan souhaitant se débarrasser de ses combustibles nucléaires usés, et la France ne pouvant pas les recycler (car La Hague est saturée par ceux d’EDF), Viénet propose de les offrir à la Chine : ce qui devrait séduire et réjouir même les anti-nucléaires du DPP.
Il saisit l’occasion du référendum de ce samedi 23 août 2025 aux résultats massivement pro-nucléaires, mais invalidés faute d’avoir atteint le quorum, pour suggérer que Taïwan relance la production électronucléaire - désormais très peu coûteuse - donc très avantageusement - de quatre de ses six tranches nucléaires, actuellement toutes à l’arrêt — une fois résolue la question des combustibles usés qu’il propose de retraiter en Chine.…
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En 2018, René Viénet, authentique historien de la Chine contemporaine, connu pour sa verve iconoclaste et sa lucidité incisive, qui dénonça les errements maoïstes de l’Université française avait déjà livré à Question Chine une foisonnante recension du livre de son ami l’ambassadeur Claude Martin « La diplomatie n’est pas un dîner de gala » (Editions…) (lire : Les errements du Quai d’Orsay en Chine. René Viénet met en perspective les mémoires de l’Ambassadeur Claude Martin).
Le 1er septembre 2021, toujours sur QC, il répondait longuement aux questions de Nicole Brenez, agrégée de lettres modernes et spécialiste des cinématographies d’avant-garde, qui en 2015, lui avait donné carte blanche à la Cinémathèque française. Au cours de ce riche échange, les deux complices de la mise-à-jour des hypocrisies et des mensonges avaient passé en revue la genèse de la filmographie de Viénet dénonçant les aberrations maoïstes (lire : Les errements post-maoïstes des zélotes de la « Bande des Quatre »).
Cette fois, René Viénet, qui fut aussi un des premiers à prévoir la bascule démocratique de l’Île et ses fulgurants progrès socio-économiques, répond à François Danjou pour expliquer, dans le détail, son projet - très original - de transfert à la Chine des combustibles nucléaires usés entreposés à Taïwan dans les piscines annexes de chaque réacteur, sursaturées au-delà du raisonnable.
Sur ce sujet, les compétences et l’expérience de Viénet sont incontestables.
Expert des relations dans le Détroit dont, au-delà de l’affichage des tensions montées en épingle, il ne cesse de documenter le foisonnement et les immenses potentiels, il fut aussi, durant d’une vingtaine d’années, au titre de Représentant de la Cogema (depuis devenue Orano), puis concurremment de Framatome pour quelques années, le représentant dans l’Île de la filière nucléaire française. Et même de Technicatome pour un mémorable séminaire à Pékin en 1993.
Signalons enfin que les conditions de ce nouvel entretien ont changé.
Contrairement aux contributions antérieures qui baignaient dans une opinion taïwanaise en partie hostile à l’électronucléaire, l’interview a été sollicitée par QC au soir du référendum du 23 août à Taïwan.
En première analyse, son résultat n’est pas probant, puisque le quorum des votes en faveur de la réactivation de MaAnShan était inférieur aux 25 % des inscrits requis pour sa validation.
Il reste que, même invalidé, le scrutin a agi comme un révélateur impossible à ignorer. Le fait est que 4,341,432 (74,17%) voix se sont exprimées en faveur de La remise en route du second réacteur de la 3e centrale nucléaire de MaAmShan, à condition que l’autorité compétente confirme qu’il n’y a pas de problèmes de sécurité . Le nombre de voix contre n’a été que de 1,511,693. (25,83%) , soit presque trois fois moins.
Plus encore, de nombreuses sondages en amont du scrutin ont confirmé que l’opinion alertée par les risques d’une sous-capacité de Taipower, avait basculé en faveur de la relance de l’énergie nucléaire. C’est le cas d’une enquête de Global Views Reseach (遠見民調) qui relevait que plus de 70 % des électeurs âgés de 18 à 29 ans soutiennent l’énergie nucléaire.
Surtout, directement en lien avec le sujet de cette analyse, il est apparu au cours des sondages, qu’une proportion importante des réticences à l’énergie nucléaire, prenait racine dans les inquiétudes légitimes de l’opinion à l’égard du stockage mal maitrisé sur l’Île des combustibles nucléaires usés.
Question Chine.
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Une prise de conscience qui fera date.
Devenue progressivement démocratique après l’abrogation de la loi martiale en 1987 par le Président Chiang ChingKuo (Jiang JingGuo), fils de Tchang KaiShek (Jiang JieShe), l’île a organisé sa première élection présidentielle au suffrage universel direct en 1996 — dans un contexte de pressions militaires de Pékin qui, à cette occasion, tira des missiles (inertes) dans le Détroit. Depuis les scrutins se sont multipliés. Taïwan demeure sous l’étroite surveillance stratégique de la Chine, qui la considère comme une « province », pesant sur sa politique intérieure et bridant sa marge de manœuvre internationale.
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Alors que l’abstention a rendu caduques les résultats du 23 août, il n’en reste pas moins que la séquence a révélé une bascule de l’opinion en faveur de la sécurité énergétique permise par l’électronucléaire. Même le président Lai, jadis un fervent militant anti-nucléaire, a, après le scrutin, reconnu la nécessité d’élargir le MIX énergétique de l’Île.
Enfin, alors que les enquêtes ont aussi révélé l’insistante inquiétude de l’opinion face à l’aberrante sur-accumulation dans des piscines sur-saturées des combustibles nucléaires usés, devenue un des arguments des anti-nucléaires, le moment est venu de s’interroger avec René Viénet sur la solution optimale à ce problème, resté dans l’Île le grand tabou de l’électro-nucléaire.
RV est le Français qui connaît le mieux le paysage électro-nucléaire taïwanais, et son histoire d’un demi-siècle. Sa réponse comporte un rappel historique indispensable pour comprendre que la France a une part de responsabilité dans l’évidente gabegie taïwanaise actuelle en matière de génération électrique.
Un dysfonctionnement qui, selon Viénet, trouve ses origines, dans une très contestable gestion par le DPP des combustibles nucléaires usés des six réacteurs de TaiPower.
Mais - il est honnête de rappeler - après une décision aberrante, anti-nucléaire, anti-française, et anti-taïwanaise — le rôle joué, il y a presque trente années d’une coterie de fonctionnaires parisiens, aujourd’hui oubliés, mais qui furent non seulement néfastes, mais plus encore nuisibles.
Le paradoxe, que Viénet souligne et explique, c’est que la solution pour Taiwan peut facilement se trouver aujourd’hui dans un accord avec la Chine, au travers du Détroit de Formose, malgré les tensions actuelles entre Pékin et Taipei.
Viénet est-il tenté de raviver - à contre-temps, ou opportunément - le schéma exemplaire qu’il avait initié, en 1993-95, qui fut approuvé par Pékin, Taipei, et Washington. Mais que certains en France avait fait voler en éclats malgré ses immenses bénéfices pour l’industrie française ?
En France, Viénet fut le premier, et longtemps le seul, à prévoir l’évolution de Taïwan vers la démocratie et la richesse industrielle et son rôle majeur dans la modernisation de la Chine. A contrario des préjugés, il a réussi à ramener à Taïwan l’industrie française en s’y implantant lui-même dès 1979.
Notamment en initiant et signant (en 1982) le premier grand contrat français, pour un tiers des besoins en uranium enrichi - pour trente années - des six réacteurs nucléaires de Taiwan. Puis en implantant Veolia (alors Générale des Eaux) toujours leader sur son marché à Taïwan, et plusieurs autres grandes entreprises françaises, dont Alstom.
Enfin rappelons que La Fondation Inalco avait invité Viénet, en novembre 2024, à une conférence où furent brièvement évoqués ses succès à rebrousse-poil.
Le débat continue dans Question Chine.
François Danjou.
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Un débat violent, qui appelle à révéler une histoire complexe où la France a eu le mauvais rôle.
Sous l’œil attentif de R. Viénet à gauche, Le Dr Li KoTing, 李國鼎, 1910-2001, au centre, considéré comme le père du miracle économique taïwanais, sera à l’origine de TSMC.
Sur la suggestion du directeur adjoint de la Représentation américaine à Taipei (A.I.T), il sera l’un des premiers invités à visiter l’usine de recyclage des combustibles nucléaires usés de La Hague. Un an plus tard, c’est lui qui donnera le feu vert au contrat trentenaire (jusqu’en 2013) d’uranium enrichi initié par René Viénet.
Notons que lors de ses funérailles, la représentante française à Taipei, S.E. Elisabeth Laurin déclinera l’envoi de fleurs, ou même d’une bannière.
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FD Après le référendum invalidé du 23 août, il est cependant probable que le président Lai, abandonnant l’opposition de principe de son parti, à l’électronucléaire, approuve - sous réserve des usuelles vérifications de sureté nucléaire - la remise en route du 6e réacteur de l’Île (MaAnShan n°2).
Le but sera de contribuer à produire l’électricité — qui manque à Taïwan, malgré un recours énorme au GNL importé et à encore bien trop de charbon très polluant également importé, tandis que les éoliennes ne sont qu’un appoint dispendieux et illusoire, une sorte de « grand vent en avant ! » dites-vous.
Mais Je suis frappé par la relativement faible (un quart des électeurs inscrits) participation au référendum. Le fait est que, cette fois, la participation est très nettement inférieure à celle des précédents scrutins, presque toujours supérieure à 60%. Quelle est donc votre analyse, sinon votre sentiment, sur brutal affaissement de la ferveur démocratique ?
RV Taïwan est une démocratie récente où l’ensemble des 20 M d’électeurs sont traditionnellement très motivés. Le relativement faible taux de participation est inquiétant, une sorte de ressentiment « aquaboniste » et pessimiste. En quelque sorte, en tendant l’oreille, vous entendez, la foule chantonner la ritournelle de Serge Gainsbourg, en MinNan, le dialecte majoritaire à Taïwan.
Le DPP, plus encore que les autres partis, devrait s’en alarmer. A ce jour Formose n’était pas un pays d’abstentionnistes !
FD Mais sur la question posée, la réponse de ceux qui se sont déplacés est claire. Plus de 74 % ont voté pour la relance du réacteur n°2 de MaAnShan, soit près de 4,5 M sur un peu plus de 5 M.
RV Et, vous m’autoriserez à penser et à dire, que les nombreux sondages - que vous avez sur votre table - soulignent et démontrent que 70% des Taïwanais souhaitent une relance de l’électro-nucléaire. C’est le sujet de notre entretien : Allons-y !
FD Est-ce à dire que le Président Lai ChingTe 賴清德 pourtant promoteur du NON, mais qui vient lui-même de déclarer qu’il comprenait complètement les attentes de l’opinion pour un MIX énergétique plus diversifié, va demander à son Commissaire à la sûreté nucléaire de conduire, sans tarder, les vérifications réglementaires de sûreté, qui permettront à Taiwan Power Company (TPC) de remettre en route ce réacteur ?
RV Il faut l’espérer, car ce réacteur — comme les cinq autres également à l’arrêt — quand il ne produit pas d’énergie — coûte pratiquement aussi cher que lorsqu’il en fournit (mais gratuitement).
FD Pourquoi dites-vous que MaAnShan n°2, remis en route, pourrait produire de l’électricité gratuitement ? Et pourquoi un réacteur nucléaire coûte autant à l’arrêt qu’en marche ?
RV Parce qu’on ne peut pas laisser les centaines de tonnes de ses combustibles nucléaires usés accumulés (depuis 40 années) dans une piscine d’eau sans surveillance, ni refroidissement. Il faut donc, même s’ils sont à l’arrêt, y consacrer de l’énergie électrique pour refroidir ces combustibles usés, et mobiliser pratiquement autant de techniciens que si le réacteur produisait de l’électricité — alors presque gratuite.
FD Pourquoi presque gratuite ?
RV Parce que le combustible nucléaire frais que l’on recharge dans le réacteur représente, avec les salaires des personnel de la centrale, une part infime du coût du kWh nucléaire. Ce qui a coûté, c’est la construction de la centrale nucléaire usuellement amortie en une vingtaine d’années.
FD Vous oubliez le coût de la fin du cycle du combustible nucléaire, une fois irradié « usé », une fois déchargé du réacteur et qui exige des soins attentifs.
RV Non, il n’a pas été oublié. A Taïwan ce coût a été anticipé, payé d’avance par l’électricien TaiPower. Accumulé dans une tirelire, hors de son bilan comptable, il est confié au Ministère des affaires économiques. Le taux de cette cotisation a longtemps été de 0,17 NTD / kWh N. Puis il a été ajusté à un peu moins de 0,4 NTS (US$ 0,013) par kWh N.
Six réacteurs ont donc pendant quelques quarante années, cotisé au total à hauteur de plus de 13 milliards d’US$, auxquels il faut ajouter les intérêts produits par une saine gestion de ce pactole.
Le coût de la fin du cycle du combustible nucléaire est donc déjà payé, d’avance, disponible dans le Nuclear Back-End Fund aux bons soins du Ministère des Affaires économiques. (NDLR : Les fonds couvrent à long terme les coûts du démantèlement des installations nucléaires et ceux de la gestion des déchets radioactifs et du combustible nucléaire usé après la durée de vie opérationnelle d’un réacteur.)
Et vous remarquerez que ce n’est qu’une infime fraction du prix du kWh nucléaire, pourtant le moins cher, pendant quatre décennies à Taïwan.
FD Depuis la mise à l’arrêt en 2024 du sixième réacteur (MaAnShan n°2), et surtout depuis la prise de conscience du 23 août, peut-on continuer à dire, comme le DPP « Taiwan is a nuclear-free Island » , signifiant que « l’Île de Formose serait dégagée de tout souci nucléaire » …
RV Le slogan « Nuclear free Taiwan » est un mensonge politique, énorme et regrettable, aux très sérieuses conséquences. En 2025, contrairement au délire strident et aveugle des verts locaux, il y a sur l’île de Formose plus de 4 000 tonnes de combustibles nucléaires usés sur-accumulés dans les six piscines sur-saturées de six réacteurs à l’arrêt. Une situation contestable et contestée.
C’est-à-dire une quarantaine de tonnes de plutonium, intimement mélangés à quelques 160 tonnes de High Level Radioactive Waste, produits-de-fission hautement radioactifs, à vie très longue - mélangés à un peu plus de 3 800 tonnes d’uranium qui pourraient, peuvent encore, très utilement servir - tout comme le plutonium précité.
« Nuclear freeTaiwan » est donc véritablement un bobard politique. Il pèse littéralement plus de 4 000 tonnes (avec une indéniable forte chaleur résiduelle, une très réelle radioactivité, donc très encombrantes), à ce jour privées, par une volonté politique perverse et aberrante, d’un entreposage à refroidissement passif dans un endroit paisible et loin des grands centres urbains.
FD Vous allez donner des arguments aux activistes anti-nucléaires qui, se réjouissant de ce que les six réacteurs étant à l’arrêt, considèrent que leur opposition est désormais sans objet.
RV Pas vraiment. Si j’explique un peu d’Histoire en y ajoutant un peu de très simple et compréhensible technologie.
FD Serez-vous froissé si l’on vous dit que, malgré vos multiples centres d’intérêt et de compétences, vous semblez obsédé par cette question des combustibles nucléaires usés de Taïwan. Pourquoi ?
RV Autorisez-moi un retour en arrière de près d’un demi-siècle et, ainsi, à vous livrer quelques souvenirs instructifs, sur une histoire filandreuse et chaotique. Elle nage dans un dévoiement de la science politique par une administration franchouillarde que les centres de recherche français ou les Think Tank anglo-saxons explorent rarement.
De 1980 à 1998, j’ai été le représentant de la Cogéma à Taipei. En me recrutant, son patron Georges Besse m’avait donné trois ans pour « perdre honorablement » (personne ne croyant à un succès français) un contrat pour la fourniture - pendant vingt années - de 100% de l’uranium enrichi des futurs réacteurs 7 & 8 de Taiwan Power Company, pour lesquels Framatome allait remettre une offre.
FD Un appel-d’offres que Framatome a perdu.
RV Oui : Westinghouse fut préféré à Framatome, mais dans des conditions telles que l’appel-d’offres fut annulé lorsque le responsable nucléaire de TPC est mort - peut-être de colère et d’exaspération - pendant un conseil d’administration.
FD Bref, vous étiez, à peine recruté, déjà en vacances.
RV En quelque sorte, mais j’ai eu la bonne idée de réagir aussitôt, en demandant à mes interlocuteurs chez TaiPower si le contrat de deux cents pages, que nous avions paisiblement négocié depuis quelques semaines, ne pouvait pas être mis en œuvre, non plus pour 100 % des besoins en U. enrichi des deux réacteurs 7 & 8, que Framatome venait de perdre, et dont l’appel-d’offres sera annulé, mais - à valeur équivalente - pour un tiers des besoins en uranium enrichi des six premiers réacteurs, également pour vingt années.
C’est à dire un montant identique, et ipso-facto un gigantesque inattendu retour de l’industrie française à Taïwan.
FD Alors ?
RV Mes interlocuteurs chez TPC furent immédiatement enthousiastes, mais me demandèrent d’en convaincre leur premier ministre. En fait, c’est le père du miracle économique taïwanais, le Dr Li KuoTing, ministre d’État en charge de l’Économie, de l’Industrie & des Sciences, qui prit la décision, après un délai de réflexion d’une demi-journée, le temps de tenir compte de l’opinion écrite favorable de l’un de ses conseillers, un Américain qui avait participé à la remise en ordre du réseau électrique formosan après la victoire alliée contre le Japon.
FD Votre présence d’esprit fut décisive, mais qu’est ce qui a motivé une décision pro-française aussi rapide, alors que la France n’avait pas de relations diplomatiques avec l’Île, qu’il n’y avait pratiquement pas de Français, sauf quelques curés et deux jeunes professeurs de français produisant un cours de français diffusé à la télévision — qui a connu un succès homérique.
RV Je connaissais un peu ce très important ministre, qui avait été l’élève de Rutherford. Mon ami Mark Pratt, alors n°2 ou 3 de la Représentation américaine, francophone et francophile, m’avait d’emblée suggéré de mettre le Dr Li en tête de mes invités à visiter Eurodif et, surtout, de ne pas oublier de lui faire découvrir (comme à mes nombreux autres invités) l’usine de recyclage des combustibles usés de La Hague, dans le Cotentin, près de Cherbourg.
Cette visite fut un véritable succès, au point que le Dr Li me demanda, impromptu, de lui présenter le Pr Coursaget qui venait d’inventer le vaccin contre l’hépatite B (un des principales causes de mortalité à Taïwan), et qu’il a alors pris sur le champ la décision de faire vacciner tous les nouveaux-nés à Taïwan. Il proposa même à l’Institut Pasteur d’établir une filiale à HsinChu, aux frais de Taïwan.
Le quai d’Orsay fit capoter ce projet. Il faudrait rédiger une thèse pour comprendre ce sabordage diplomatique français.
FD Qu’est ce qui pouvait motiver un diplomate américain, de ce niveau élevé, aux très sensibles responsabilités, à encourager et favoriser le retraitement - en France - des combustibles nucléaires usés de Taïwan.
RV Vous devez vous souvenir, je devine, en me posant cette question, de ce que la France avait fourni en 1972 un atelier de Plutonium (Pu) de qualité militaire à l’Institut ChungShan, dont le but n’était pas de faire rouler des trottinettes.
En même temps, personne n’a oublié qu’en 1975 les États-Unis en avaient demandé la fermeture ; et même un peu plus, puisqu’en 1987, ils ont exigé qu’on coule dans le béton son jumeau clandestin ; et qu’on neutralise un réacteur canadien à eau lourde — avec un leitmotiv assez simple « pas de plutonium militaire à Taïwan, et dès que possible, évacuation idoine des combustibles nucléaires usés » — qui en contiennent 1 (un) % » .
FD Pékin doit donc être reconnaissant à Washington de ce que Taïwan ne dispose pas de l’arme nucléaire — que la France avait commencé à fournir avec cette étape essentielle de la métallurgie du Pu
RV Assurément.
FD Donc votre élément de conversation principal avec vos visiteurs taïwanais en France était ...?
RV ...Si TPC achetait de l’uranium enrichi à la Cogema, dès que vous le souhaiterez, vos combustibles usés seront retraités à La Hague et ainsi votre Pu sera neutralisé car transformé en MOX, le combustible de seconde génération.
FD Et qu’en disait le Quai d’Orsay ?
RV Cheysson, alors ministre des Affaires-étrangères, éructait, interdisant au Questeur du Sénat de recevoir à dîner le Dr Li KuoTing. C’est François Mitterrand qui y mettra bon ordre.
Et, en écho, la directrice adjointe du département Asie & Pacifique demandait à un incompétent notoire, qui avait été nommé attaché-culturel à Taipei, de me dénoncer aux diplomates taïwanais comme « un agent du KGB, absolument pas autorisé à vendre de l’uranium enrichi français ».
FD C’est pittoresque !
RV Le président de Paribas, Jean-Yves Haberer, banque dont j’étais le délégué à Taïwan pour les dossiers industriels et qui m’avait recommandé à Georges Besse, lorsqu’il était encore Directeur du Trésor, pour être recruté comme Représentant de la Cogéma, désamorcera sans délai cette bouffonnerie auprès du vice-ministre des Affaires étrangères, le Dr Fredrick Chien.
Le directeur de la Police nationale, Kung LingSheng, aura la gentillesse - en venant dîner chez moi - d’expliquer que je devrais faire plus attention à cet étonnant compatriote.
Le surlendemain, un directeur de la Cogema expliquera au Président de TPC, et au ministre de l’énergie atomique, devenu des amis, que la France pouvait être un pays compliqué, certes, mais que j’étais, comme il l’avaient déjà remarqué, plus fiable que l’attaché-culturel.
FD Donc vous signez “votre” contrat pour un tiers des besoins en U. enrichi de six réacteurs pour une vingtaine d’années.
RV J’ai paraphé ce contrat le 14 juillet 1982, moins d’une année après la visite du Dr Li à La Hague, exactement trois ans après mon arrivée à Taïwan pour y rétablir une présence culturelle française, non-officielle. La manœuvre mettait le Quai devant le fait accompli.
Moins de deux années après mon recrutement pour représenter la Cogema, et Paribas, le Trésor français a garanti la caution de Paribas (TPC n’ayant pas besoin de crédit) , assurant que la livraison du combustible ne serait jamais remise en cause par d’éventuels aléas politiques.
Il s’agissait pour moi de gratter pour l’effacer le dicton français de notre diplomatie inscrit sur ses plafonds « Accrochez-vous au pinceau, je retire l’échelle ». Ce contrat sera formellement signé quelques mois plus tard et sa célébration officielle se déroulera en février 1983. Il durera trente années, jusqu’en 2013.
FD Jusque là rien de dramatique, que du bonheur. Quand TPC a donc demandé d’expédier ses combustibles nucléaires usés à La Hague ?
RV En 1993, le Président Chang ChungChien de TPC, après avoir visité La Hague, en déjeunant avec l’État-major de la Cogéma, a offert un acompte de un milliard d’US$, en échange d’un simple MoU de principe pour un enlèvement des combustibles usés au rythme que Cogéma proposerait.
Mais en même temps, il m’adressa deux mises en garde : 1) Le MOX, fabriqué en France (en recombinant le Pu et l’U issus du retraitement) ne serait pas facilement utilisable dans les six réacteurs fournis par les États-Unis ; 2) J’étais invité à faire preuve d’imagination pour éviter le retour à Taïwan, au bout de vingt années de refroidissement, des 4% de produits-de-fission vitrifiés, et pour longtemps hautement radioactifs, les véritables résidus du cycle du combustible.
J’ai donc demandé mon visa pour la Chine, en expliquant mon projet à l’un de mes anciens étudiants (en1964) de l’Université de Nankin.
Un visa de courtoisie de cinq années à entrées multiples libres, me fut immédiatement accordé, et j’ai monté, avec l’aide d’Alban Yung, qui représentait Paribas en Chine, un séminaire à Pékin pour une centaine de responsables de haut-niveau, dont le célèbre Pr Pan ZiQiang. Cf . les Proceedings mis en ligne par l’AEIA : 1993 BeiJing Seminar on LLRW (Technicatome)>.
NDLR : Pan Ziqiang, décédé en 2022, était une figure emblématique de l’industrie nucléaire chinoise, reconnu pour son expertise en radioprotection et en protection de l’environnement. Membre de l’Académie chinoise d’ingénierie, il a été directeur du Bureau de la sûreté nucléaire du ministère de l’Industrie nucléaire. Son travail dans l’élaboration des réglementations et de normes de radioprotection a été crucial pour la sûreté et le développement du programme nucléaire chinois.
FD Et qu’avez vous proposé en marge de ce séminaire ?
RV Que Taïwan assume les frais de recyclage en France de ses combustibles usés et également de la fabrication du MOX correspondant.
Mais, n’en ayant pas l’usage, qu’il en fasse cadeau aux réacteurs construits par Framatome dans la province de Canton, à DaYa Bay (DayaWan) et LingAo.
En échange de ces généreuses avances, l’Île recevrait au travers du Détroit, par un câble sous-marin, en courant continu, la production électrique de l’un des deux réacteurs - que Framatome était invité à construire au plus proche de Taïwan au FuJian - qui n’en avait alors aucun (mais en a depuis construit six tranches).
L’accord relançait le schéma exemplaire de Lord Kadoorie offrant à Deng XiaoPing les deux premiers réacteurs chinois, en fait français, qui depuis DaYaWan, alimentaient HongKong.
FD Et le retour des produits de fission vitrifiés sensibles ?
RV Cerise sur le gâteau, la partie chinoise, considérant qu’ils étaient liés au MOX qui leur était offert, acceptait de les enfouir à BeiShan, débarrassant ainsi Taïwan de ses produits-de-fission vitrifiés à La Hague, les fameux 4% qui sont les véritables résidus du cycle du combustible nucléaire. Depuis cette date, Cent Taiwanais ont visité BeiShan.
FD A quel niveau de confirmation les gouvernements concernés étaient-ils synchrones avec votre concept, et ce triangle vertueux inédit.
RV J’ai organisé à Pékin, le moment venu, au QuanJuDe, dans un petit salon de ce réputé restaurant de Canard laqué de Pékin situé à QianMen, un déjeuner à trois qui réunissait le vice ministre de l’énergie nucléaire de Taïwan, le Dr Liu KuangChi, un de ses homologues pékinois, et moi-même. L’euphorie était totale.
FD Le gouvernement américain ?
RV Favorable, et de bon conseil. Souvenez-vous que lorsque James Lilley, alors le patron de la CIA pour la Chine, prit ses fonctions de Représentant de Washington à Taipei (Au poste de Directeur de l’American Institute in Taiwan - AIT), je fus l’un de ses premiers invités à sa Résidence, avec son adjoint Mark Pratt, et le Dr Ma YingJeou, tout juste arrivé de Harvard et futur président de la République, alors secrétaire-traducteur du Président Chiang ChingKuo, le fils de Tchang Kai-Chek.
Au cours de ce dîner de six convives, James Lilley, futur nº 2 du ministère de la Défense américain, me félicita pour le contrat Cogéma, dont la signature était encore fraîche. J’ai donc remercié pour l’appui décisif que Mark Pratt m’avait apporté.
Il ajouta : « René, please, do not forget to tell President Mitterrand that President Reagan does hope that France will soon supply 5 dozens of Mirages to Taiwan : we are a bit locked in Jimmy Carter earlier commitments ».
L’ambassadeur Galbraith avait déjà - de fait – transmis au Président français le message concernant les chasseurs de combat Mirage.
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Le revirement irresponsable et lourd de conséquences, du CEA français.
A droite Le siège du CEA, devenu en 2010 le Commissariat à l’Énergie Atomique & aux énergies alternatives.
A gauche, Philippe Rouvillois (1935–2014) fut administrateur du CEA de 1989 à 1995. Tragique erreur de casting, il saborda en 1995 l’accord entre la France, la Chine et Taiwan pour le recyclage à La Hague et l’optimisation d’aval, des combustibles nucléaires usés de Taiwan. Une hostile sottise, incohérente, très pénalisante pour l’industrie française, lourde de conséquences pour Taiwan.
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FD Et le gouvernement français ? Nous n’étions plus en 1983, avec vos souvenirs des bonnes relations avec la Chine. En 1995, les ventes d’armes françaises à Taïwan en 1992, avaient considérablement perturbé les esprits à Pékin et presque réduit à néant les relations diplomatiques franco-chinoises.
RV Ce fut la très mauvaise surprise. Le président de la Cogema, Jean Syrota, s’attendait à des félicitations françaises unanimes.
Mais, lorsqu’un autre vice-ministre de l’énergie atomique de Taïwan le Dr Wang MannChao débarqua en France pour faire approuver à un niveau gouvernemental français (équivalent au sien) l’arrangement triangulaire industriel convenu entre Cogema, Taiwan et la Chine, et béni par Washington, Philippe Rouvillois l’administrateur du CEA, versa un baquet d’eau glacée sur nos têtes.
Tuant le projet dans l’œuf, il déclara notamment au vice-ministre taïwanais (sans avoir prévenu Cogema) qu’il interdirait le retraitement en France des combustibles usés taïwanais. Pour faire bonne mesure, il ajouta que - si cela ne tenait qu’à lui - La Hague serait démantelée, car dit-il, il n’aimait pas du tout le recyclage des combustibles usés.
FD Qui était ce fou ?
RV Philippe Rouvillois est un énarque, ne connaissant rien au nucléaire qui avait déjà sévi à la SNCF et, par une gestion aberrante des ressources humaines de la République, se retrouvait à la tête du CEA. Il faudra presque un an pour que le président de Cogéma fasse revenir un peu de bon sens après cette déraison. Mais c’était trop tard.
Au sein même de Cogema, des incompétents pervers jetaient des peaux de bananes.
Et on arriva vite au moment où DSK imposa Anne Lauvergeon à la tête de Cogema, en remplacement de Jean Syrota (et Vignon chez Framatome pour succéder à Jean-Claude Leny).
La manœuvre des chaises musicales entraîna un délabrement de l’industrie nucléaire toute entière, qui durera une douzaine d’années, avec des conséquences dramatiques qui se font encore sentir aujourd’hui, et que les actuels patrons d’EDF, de Framatome, d’Orano, doivent s’efforcer de corriger.
FD Qu’avez-vous fait alors ?
RV J’ai été poussé vers la sortie par les médiocres et les jaloux puis, après 18 ans de bons et loyaux services, amené à démissionner de ma responsabilité à Taipei pour laisser la place à un personnage ridiculement incompétent.
Ce dernier finira par décourager TPC, ruinant au passage mon schéma triangulaire. Ces mêmes pervers qui n’aimaient pas Taïwan, ne voulaient pas non plus que la Chine et Taïwan s’accordent autour d’un projet vertueux.
FD C’est donc, pour vous, le dérapage historique qui explique le marasme actuel des combustibles usés taïwanais ?
RV Assurément. Un moment propice, plus qu’opportun, fut gâché, alors qu’à ce moment, les tensions entre Taipei et Pékin n’étaient pas aussi lourdes, tandis que la Chine se serait réjouie de récupérer du MOX, une spécialité française.
Pour de très bonnes raisons, à ce moment, le gouvernement KMT de Taïwan était pro-électricité-nucléaire, tandis que TPC était très bien géré et profitable. Taïwan bénéficiait de l’électricité la moins chère au monde. Et deux millions de Taïwanais, implantés en Chine, produisaient 40% des exportations chinoises.
L’opposition n’était pas encore totalement convaincue de jouer l’inepte carte verdoyante anti-nucléaire. Le futur Premier ministre DPP Chang ChünHsiung (un avocat, que j’avais aperçu lors des procès de KaoHsiung et que Mark Pratt me présentera à sa résidence, de l’autre côté de mon propre jardin) avait visité La Hague peu après le Dr Li KuoTing. Il avait été enthousiaste.
Tout comme, en 1981, You Ching, le magistrat élu de la banlieue de Taipei (désormais Taipei-New-City), où se trouvent les quatre réacteurs de ChinShan et de KuoSheng.
Ces deux poids-lourds du - futur - DPP se réjouissaient sincèrement de l’opportunité de se débarrasser de manière rationnelle et scientifique, grâce à la France, des combustibles nucléaires usés.
Tous deux, convaincus et admiratifs, en déjeunant à La Hague, me laisseront espérer que les DangWai (NDLR ; littéralement « Hors parti », le DPP n’existait pas encore) sauraient éviter les délires des verts qui montraient le bout du nez.
C’est ainsi que vers 1995-97, moins de quinze années après l’historique signature du contrat d’uranium enrichi de 1982, la France était sur le point de tripler le chiffre d’affaires du retraitement (et de fabrication du MOX) en même temps que par Framatome, elle livrait à la Chine deux tranches nucléaires construites au FuJian.
Jean-Claude Leny et son adjoint Dominique Dégot, chez Framatome, étaient aussi enthousiastes que Jean Syrota, chez Cogéma.
Je fus invité par la Chine à visiter les différents sites où la France pouvait construire deux tranches nucléaires, en face de Taiwan - pour la commodité du nécessaire câble électrique sous-marin en courant continu traversant le Détroit -.
C’est ce qui m’a donné l’occasion de visiter - digression historique édifiante - ce qui restait — après les bombardements en 1884 de l’amiral Courbet, sur ordre de Jules Ferry — du chantier naval (quelques bâtiments d’époque, un musée et un cénotaphe) et de l’université francophone (dont il ne reste plus rien), établis en 1866 en aval de FuZhou par notre compatriote Prosper Giquel - auquel le Président XiJinPing a rendu un hommage appuyé - dans son premier toast à l’Élysée - en mars 2024.
FD On peine à croire à la déroute qui s’ensuit après le délire contre La Hague de Philippe Rouvillois. On pouvait penser que le « lobby nucléaire » français avait plus de poids que les diplomates hostiles à Taïwan (et anti-nucléaires) du Quai d’Orsay.
RV Il n’y avait pas, ou plus, de lobby nucléaire en France ! Sinon, Philippe Rouvillois, incompétent (et hostile au nucléaire !) n’aurait pas pu être nommé à ce poste décisif et déclarer à un ministre étranger qu’il serait heureux de pouvoir fermer La Hague.
FD Après cette énorme déception, est-ce que TPC a essayé de renouer avec la France par la suite ?
RV En 2015, un peu moins de dix ans plus tard, TPC a proposé de recycler sans plus a attendre un batch de 180 tonnes de Combustibles nucléaires usés pour permettre l’exploitation des deux réacteurs de KuoSheng jusqu’au terme de leur licence.
Après le départ d’Anne Lauvergeon, Cogéma - devenue Areva - remettra une offre. Mais une dizaine de députés DPP à l’Assemblée législative de Taïwan menacèrent de faire un scandale. On était à la veille d’élections et même le KMT fit, par maladresse, avorter le dossier.
En réalité, lancer un appel d’offres par formalisme, alors qu’il n’y avait qu’un seul prestataire possible, tout en convenant de ne traiter que 180 tonnes étaient deux erreurs.
Il fallait évidemment convaincre l’opinion publique - par un contrat exemplaire - que c’était la totalité des combustibles usés que la France était disposée à recevoir, pour en débarrasser Taïwan.
Du coup, Areva (depuis devenu Orano) va bêtement bouder.
Et l’incompétent qui en dirigeait le bureau de Pékin ferma la squelettique représentation à Taïwan, seulement dotée d’une secrétaire et ira même jusqu’à annuler un contrat (sur le point d’être signé) pour que la France récupère avantageusement une vingtaine de tonnes d’UF6 [1] qu’en 1982 j’avais vendu à l’Institut de Recherche Nucleaire & Energétique mais dont Taiwan qui avait fermé son centre de recherches nucléaires, n’avait plus l’usage.
FD La presse française n’a pas voulu en parler, mais, récemment, vous avez expliqué que, via son Représentant à Paris, le Dr François Wu ChihChung, la Présidente Tsai IngWen avait tenté, un an avant la fin de son mandat, de convaincre la France de reconsidérer une possibilité d’évacuer tous ses combustibles nucléaires usés, pour - enfin - réaliser son rêve et sa promesse d’un « Nuclear Free Taiwan ».
Cette fois, elle poussait le réalisme anti-nucléaire à son terme, puisque, pour une fois, elle n’oubliait pas l’éléphant dans la pièce des combustibles nucléaires usés.
RV Tout à fait. Il faut saluer le courage de la Présidente Tsai IngWen, Mais c’était trop tard.
A cause du passif des querelles d’Anne Lauvergeon avec EDF et de son manque de vision prospective, La Hague était saturée des combustibles usés d’EDF et n’était plus en mesure d’accueillir des combustibles usés étrangers, même si - désormais - ceux de Taïwan auraient été les bienvenus, le Quai étant, sur ordre de l’Élysée, devenu pro-Taiwan.
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Rebondir sur la prise de conscience publique du 23 août pour relancer véritablement l’électricité nucléaire ?
A gauche, déchargement d’un conteneur des matières nucléaires à bord d’un navire de PNTL conçu pour transporter du combustible nucléaire usé, aussi bien que du MOX, le combustible nucléaire de seconde génération, ou encore des déchets vitrifiés de haute activité. Le transfert des combustibles nucléaires usés de Taïwan à la Chine aurait l’avantage, étalé sur plusieurs années, de conforter une relation bilatérale économique paisible déjà très dense autour des semi-conducteurs et de l’industrie électronique.
A droite,en jaune, l’importance énorme des relations commerciales de Taiwan avec la Chine, en 2024, la première destination des exportations de l’île, juste devant les États-Unis — malgré des tensions politiques ultramédiatisés, qui restent à lire et à comprendre sous l’éclairage de cette heureuse symbiose économique.
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FD Merci pour vos rappels aussi instructifs qu’indispensables des polémiques passées. Mais revenons sur votre optimisme à propos de l’énergie électronucléaire à Taïwan. Vous êtes donc - depuis le scrutin d’aujourd’hui 23 août 2025 - confiant — sur le redémarrage de MaAnShan n°2 ? et même plus ?
RV Oui. Si Taiwan ne part pas à la dérive en poursuivant certaines pulsions suicidaires.
Les autorités de sureté (l’ancien ministère de l’Énergie atomique) seront en mesure d’autoriser le redémarrage - si on leur pose la question loyalement, sans poignard dans le dos - de ce sixième réacteur de Taiwan.
Sa piscine d’entreposage des combustibles usés peut en effet encore assurer le déchargement du cœur du réacteur de ses combustibles usés par tiers tous les dix-huit mois, pendant cinq années.
Et, pourquoi pas, dans la foulée, ceux de son voisin, le réacteur de MaAnShan n°1, dont la piscine offre une flexibilité semblable également sur quelques cinq années, avec les même modalités de déchargements par tiers.
FD Ensuite ?
RV Je préconise, et je ne suis pas le seul, que les deux réacteurs de KuoSheng, dans le Nord de l’île, fassent l’objet d’une étude des autorités de sûreté pour leur redémarrage.
Ainsi Taïwan retrouvera une sérieuse fraction, paisible, très économique, sans pollution, de production d’électricité nucléaire - environ 15% de son total - dont son industrie électronique a le plus grand besoin, comme le souligne aujourd’hui avec insistance TSMC.
Mais il convient de préciser, dans le même temps, que ce schéma optimal suppose qu’on réfléchisse - sans plus tarder - au sort des combustibles nucléaires usés des quatre réacteurs. Ces derniers ont littéralement engorgé les deux réacteurs de KuoSheng, cause de leur arrêt avant la date-limite de leur licence d’exploitation.
Tel est bien le résultat de la stratégie perverse des anti-nucléaires parvenus ainsi à leur fin tout en augmentant le caractère aberrant – même de leur propre point-de-vue – d’une suraccumulation de combustibles usés dans la proche banlieue littorale de Taipei !
FD Pour les deux réacteurs de MaAnShan vous venez d’expliquer qu’il y a une marge de quelques années. Qu’en est-il des deux réacteurs de KuoSheng ? Peut-on se projeter à une vingtaine d’années ?
RV Les deux piscines de KuoSheng, piscines de transfert qui n’ont pas été conçues pour entreposer à long-terme des combustibles usés, sont je le répète, sursaturées, au delà de ce qui est usuel et raisonnable. Il faut donc les délester d’urgence pour redémarrer la génération électrique.
FD TPC a récemment obtenu un accord pour passer commande d’un « entreposage à-sec (refroidissement passif) intérimaire sur-site » ? L’opération n’a-t-elle pas déjà commencé pour les deux réacteurs voisins de ChinShan ?
RV Oui, mais - même si c’est pour l’instant la seule option possible pour TaiPower dans son bras de fer avec le DPP, ce n’est pas forcément la meilleure idée, si l’on voulait convaincre les anti-nucléaires les plus raisonnables.
Il aurait été préférable de passer commande de contenants à double-usages (entreposage et transport) et de prévoir leur déménagement loin de Taipei, dans le Sud très peu habité, à MaAnShan — sur le modèle suisse, paisible, bien accepté, exemplaire, de Zwilag.
FD On devine votre proposition ultime : déplacer ces combustibles usés des quatre réacteurs de ChinShan et de KuoSheng pour un entreposage du type de celui que les Suisses ont implanté avec succès entre Bâle et Zurich, à Zwilag, avec une excellente “nuclear acceptance”, prêts à tout moment pour leur enlèvement dès que l’occasion s’en présentera, à La Hague et/ou en Chine.
RV MaAnShan offre un vaste foncier appartenant à TPC, remarquable et opportun, idéal pour une telle implantation paisible de « double-purposes casks », i.e. de « châteaux de transport & d’entreposage » selon le modèle suisse, ou hollandais. Vous pouvez consulter le site web de Zwilag sur le Web qu’on peut d’ailleurs visiter facilement (par groupe de huit personnes si possible).
FD Mais la perspective d’un transport à court ou moyen terme vers La Hague est - actuellement - peu probable ?
RV Ce n’est plus pour des raisons politiques car le Quai d’Orsay, a, sur ordre de l’Élysée, viré sa cuti. Et les diplomates français ont - enfin - pris goût à Taïwan. Ils y sont désormais en très grand nombre, et en reviennent heureux.
Mais la France est en ce moment hors de portée pour les combustibles nucléaires usés de TPC, parce que La Hague est saturée, et pour encore longtemps, par ceux d’EDF, conséquence de la gestion à courte vue d’Anne Lauvergeon pendant une douzaine d’années.
FD N’y aurait-il pas moyen de négocier ne serait-ce que le retraitement de 120 à 150 tonnes par an, de combustibles usés taïwanais ? Disons une petite rotation annuelle d’un navire de PNTL (Pacific Nuclear Transport Limited) Et de faire revivre votre astucieux concept de 1995-97, sur une période d’une petite trentaine d’années ?
RV Soucieux des intérêts industriels français, j’ai posé la question à Orano. La réponse - amicale - au cours d’un déjeuner au plus haut niveau - a été négative : EDF a un privilège total sur les capacités d’accueil de La Hague ; et il faudra du temps pour les augmenter.
De surcroît, il est hors de question pour EDF de surcharger les sites des réacteurs français de combustibles usés, ni en piscine, ni en entreposage à-sec sur-site. Ce n’est pas dans l’accord de principe avec les élus locaux, faisant que l’électronucléaire est bien accepté en France.
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Traverser le Détroit de Formose.
La photo montre les entrailles du 7e convoi de MOX à destination du Japon. Le combustible MOX est la « réunification » — après retraitement du combustible nucléaire usé — de deux de ses composants séparés puis réunis : plutonium et uranium de retraitement.
Viénet spécule sur l’ancestrale philosophie chinoise taoïste du « battement des contraires - 分久必合, 合久必分 Fēnjiǔbìhé, hé jiǔ bì fēn », pour espérer que, dans le Détroit surgisse, après les tensions, un apaisement qui permettrait de mettre en place entre Taïwan et la Chine un cycle optimal du combustible inventé en France, adopté par plusieurs pays européens, puis par le Japon.
Il affirme en tous cas que le sujet passionne déjà les Chinois qui considèreraient le retraitement chez eux des combustibles Taïwanais avec bienveillance.
*
FD Que proposez vous donc ?
RV Que - sans perdre de temps, TaiPower offre à l’entreprise industrielle chinoise concernée tous ses combustibles usés : un transfert de propriété, clair et net, dès que le navire de la société Pacific Nuclear Transport Limited (PNTL) quittera le quai de KuoSheng.
FD Et la Chine accepterait ce « cadeau » ?
RV Sans aucun doute, et sans hésitation. Pour la Chine quelques milliers de tonnes de combustibles nucléaires usés, c’est plus qu’une mine d’or, c’est de l’or en barres.
FD Mais la Chine n’a pas encore son usine de recyclage des combustibles usés des réacteurs électro-nucléaires civils.
RV C’est exact, donc la Chine doit se doter d’un parc de conteneurs doubles-usages - châteaux de transport et d’entreposage -, c‘est à dire d’une indispensable logistique rassurante et performante.
L’usine d’Orano à Cherbourg pourrait fournir d’excellents “ double-purposes casks,” de la marque Eagle. Cela doperait les recettes de cette remarquable usine et de son récent produit-phare. Nous avons là une occasion de faire commander par la Chine, aux frais & bénéfices de Taïwan, une innovation industrielle française.
FD Donc au cadeau des combustibles usés, on peut s’attendre à ce que la Chine ajoute une facture. A combien l’évaluez-vous ?
RV Il ne serait pas déraisonnable que l’entreprise industrielle chinoise concernée demande et obtienne pour un « tout-compris, FOB » (transport, emballages, etc.) une “prime” à hauteur de 50%, la moitié de ce qu’aurait coûté le recyclage en France.
En 2015, Areva, avait proposé un devis de près de € 2 millions par tonne, pour les 180 tonnes de combustibles usés que TPC l’avait convaincu de transporter, retraiter, etc.
Si j’étais le directeur commercial de l’entreprise chinoise concernée, je proposerais le forfait suivant à TaiPower : Un million d’euros la tonne pour un transfert de propriété de 4 000 tonnes, soit 4 milliards d’euros, incluant le coût du transport maritime, des “casks” (châteaux de transport et entreposage), etc. : le chiffre est rond, attractif et convaincant. Il représente un petit tiers de la tirelire disponible pour la fin de cycle.
Pour être débarrassé d’un souci sans fin, de son point de vue, un cauchemar, le gouvernement DPP pourrait du coup se vanter d’avoir convaincu la Chine (qui ne demande que cela) d’une poignée de mains industrielle au travers du Détroit de Formose.
Et cela bien évidemment sans le moindre impôt, puisque les consommateurs de l’électricité nucléaire de Taïwan ont, depuis 40 années, cotisé pour ce type de “happy end".
FD Pour la Chine ce serait recevoir le beurre et l’argent du beurre.
RV Assurément. En chinois, on dirait avoir à la fois le poisson et la patte de l’ours 魚與熊掌. Et pour Taïwan une évacuation totale de son souci, à un tarif très avantageux.
Sans l’inquiétude du retour des produits-de-fission vitrifiés ! Avec ce détail, fondamental, cette hypothèque sur l’avenir étant gratuitement levée, il est possible de séduire toute l’opinion publique taïwanaise, enfin réconciliée.
FD A votre triangle industriel vertueux et exemplaire des années 1995-97, vous substituez aujourd’hui un accord bilatéral optimiste Chine - Taïwan. Qui va tenir la chandelle ?
RV Washington.
FD Êtes-vous réellement convaincu de la catalyse que Washington peut apporter ?
RV Oui, car dès le MoU rédigé entre le directeur du Nuclear Back-End Department de TPC et son interlocuteur industriel chinois, Taiwan devra faire une demande de « visa » à l’AIT, c’est-à-dire obtenir des Américains un MB10 (NDLR : certification de sureté de transport de matériaux nucléaires), puisque les 6 réacteurs ayant été fournis par des entreprises américaines, Washington a un droit de regard décisif sur les mouvements et le destin de leurs combustibles usés.
Au passage, Donald Trump y trouvera assurément une excellente opportunité de démontrer qu’il joue un rôle positif pour l’amélioration des relations dans le Détroit.
FD Il y a une réelle logique industrielle, économique, écologique, politique, dans votre concept que je résume en trois points :
1) La Chine a un usage avantageux pour elle des combustibles N usés de Taiwan.
2) Ces combustibles usés embarrassent Taïwan, qui pourrait donc les offrir à la Chine, et même payer une prime qui ne sera qu’une fraction de ce qu’aurait coûté leur recyclage — si la France avait été en mesure de les accepter.
Enfin, 3) Vous êtes persuadé que Washington, depuis toujours obsédé par son exigence d’éliminer tout plutonium dans l’île, est favorable à une telle coopération au travers du Détroit de Formose, et que le MB10 - en attente depuis trente années – ne sera qu’une formalité.
Je ne conteste pas le bien-fondé et les avantages pour les deux cotés du Détroit de votre plan. Mais que faites-vous des actuelles tensions entre Pékin et Taipei
La presse occidentale regorge d’articles sur les risques d’un affrontement militaire. Et Taïwan vient d’organiser des exercices de défense civile en cas de débarquement de troupes communistes ...
Ce contexte permet-il d’imaginer que les deux gouvernements s’accorderont sur ce dossier, dans un avenir proche et surtout un délai qui permettrait la relance pour vingt années de quatre des six réacteurs de TPC ? Qui est en fait - je le rappelle - votre principale sinon exclusive perspective.
RV Ce ne serait pas une négociation entre les deux gouvernements, même si les gouvernement seront évidemment plus qu’attentifs à la négociation entre deux industriels.
Les gouvernements auront à la fois à donner le feu vert à la rédaction rapide d’un MoU, puis auront l’absolu contrôle de la décision ultime - comme ce fut le cas précédemment pour le câble sous-marin en fibre optique qui contribue - abondamment et avec profit - au très actif internet au travers du Détroit ; et tant d’autres accords et projets bilatéraux, tellement rentables …
Pour que le concept aboutisse, il doit demeurer au niveau des industriels, négocié de manière non-gouvernementale, non-confidentielle, publique et ouverte, compréhensible par tous, faisant le bonheur conjoint des pro et des anti nucléaires taïwanais. Et, bien-sûr, sans go-between, ni inutiles intermédiaires.
Il y a juste besoin d’une banque non-chinoise, non-taïwanaise, indépendante des parties, qui servirait modestement de notaire pour la transaction, à meilleure date, des 20 contrats de 250 tonnes, pour chaque rotation du navire de PNTL.
FD Dans quel délai ?
RV Il faut aller vite pour la première cargaison, qui prouvera en bougeant l’efficacité réaliste du concept et en offrant une très réelle et sérieuse opportunité de remettre en route un, puis le deuxième réacteur de KuoSheng.
Quitte à utiliser pour cette première cargaison de simples “châteaux de transport” comme ceux d’un modèle ancien, de seconde main, qu’Orano pourrait sans délai fournir, « retrofités » intérieurement aux spécifications des assemblages de combustibles BWR (NDLR : Réacteur à eau bouillante) de KuoSheng.
FD Votre éloquence vous entraine, vite et loin. Mais revenons aux coupures de presse qui parlent de possible ou probable conflit armé.
RV : Oui mais tout indique que l’appareil chinois qui considère que la carte d’une invasion est trop lourde pour qu’il s’y risque, ne lancera pas une attaque directe contre l’Île.
Il en simule régulièrement la gestuelle agressive pour ne pas avoir à réagir à une déclaration d’indépendance dont d’ailleurs la perspective qui ne serait pas appuyée par Washington, n’est pas probable. Depuis quelques années, espérant que l’Amérique ne réagira pas, Pékin semble plutôt s’exercer à installer un blocus.
Il faut cependant avoir conscience que les forces armées taïwanaises réagiraient instantanément et violemment à un blocus, déclenchant sans délai une guerre ouverte, plusieurs crans au dessus, dans son espace vital maritime, qui forcerait Washington (et pas seulement Washington) à s’impliquer.
Donc, malgré l’apparence de l’agressivité chinoise, le créneau actuel est heureusement propice à une nouvelle et pacifique poignée de mains industrielle, plutôt qu’à rejouer à la guerre civile avec des instruments d’extermination très modernes.
FD Comptez-vous les avions militaires chinois régulièrement repérés et médiatisés qui égratignant la ligne de démarcation au mitan du Détroit de Formose ?
RV J’en prends note. Mais ils sont en bien plus petit nombre que les quelques 500 avions, gros porteurs chinois et taïwanais qui, chaque semaine, assurent dans les deux sens - sans la moindre anicroche - des vols commerciaux bourrés à craquer de passagers et de fret.
Si vous voulez me faire avouer qu’il y a des risques de guerre, je ne le conteste pas - puisque même le Figaro en parle (après avoir interdit - quand Peyrefitte le dirigeait - qu’on imprime le mot Taïwan).
Mais nous ne sommes pas dans la situation de la Russie en « vraie » guerre avec l’Ukraine, et ses innombrables cadavres de militaires et de civils. Une guerre où le précédent président russe menace formellement l’Europe de l’emploi d’armes nucléaires. Pour l’instant Taïwan, se plaindrait surtout que la Chine n’envoie plus trois millions de touristes par an, comme avant la Covid.
FD Pékin, de son coté, regrette que les deux millions de Taïwanais implantés en Chine — qui assuraient 40% des exportations chinoises — ne soient plus qu’un million en permanence. La part de la Chine dans le commerce extérieur de Taïwan avait atteint 55 % — plus qu’avec le reste du monde ! Elle est redescendue à un peu moins de 40% : mais cela reste considérable.
RV Je crois que 20% du chiffre d’affaires de TSMC se fait encore et toujours avec la Chine, soit à peu près le pourcentage du Trésor taïwanais investi dans le capital de cette entreprise. Mais je pense que le marché chinois pour Taïwan représente bien plus que 20% du bénéfice de TSMC et des autres entreprises de semi-conducteurs.
Je ne connais pas le montant de l’impôt collecté au titre des revenus des personnes à Taïwan, mais je suis persuadé que les dividendes du Trésor taïwanais relatifs à ce chiffre d’affaires chinois à hauteur de 20% — pour sa participation de ses 20% dans TSMC — permettraient de supprimer à Taïwan l’impôt sur le revenu des individus et des familles.
FD C’est une image, mais elle est lourde de sens.
RV : Si vous voulez que je donne des conseils à Pékin et Taipei pour se faire la guerre, je manque d’expérience et de crédibilité. Ma valeur ajoutée est ailleurs. Je suis confiné à un rôle plus pacifique où ma très modeste expertise – historique - et mon expérience industrielle — contingente — concerne une remarquable opportunité de coopération, en sus de toutes celles qui, par ailleurs, se passent déjà très bien, sans que j’y prenne part.
Prendre un avion à Taipei pour se rendre à FuZhou, ShangHai,Pékin ou Xi’An, comme je le fais fréquemment depuis de longues années, est infiniment plus agréable et rapide que d’essayer de prendre l’Eurostar dans l’inconfort de la Gare du Nord pour se rendre à Londres. Destination pour laquelle - citoyen français - vous avez désormais besoin d’un visa (sic). Avec mon passeport français, je vais sans visa de Taïwan en Chine, et réciproquement.
Plus d’un million de Taïwanais disposent automatiquement d’un laisser-passer qui leur permet de circuler sans arrêt, comme bon leur semble, au travers du Détroit. L’eau de la célèbre île de JinMen [Quemoy], qui appartient à Taïwan mais est située dans la baie de XiaMen, est fournie par la Chine.
Bref, comme aurait dit Héraclite à Confucius, ce n’est plus la même eau qui coule dans le Détroit de Formose qu’à l’époque de la très réelle guerre de Quemoy en 1958. Le DPP, comme le reste de Taïwan, a bénéficié d’une importante fortune générée par le commerce bilatéral. Il peut désormais en tirer un avantage supplémentaire assez extraordinaire.
FD Diriez vous que la symbiose économique et humaine actuelle est évidente, réelle, entre les deux rives du Détroit. ?
RV Le Taïwanais Foxcon est le premier employeur privé de main-d’œuvre en Chine, avec un million de salariés. J’en passe et des meilleures. Les tensions précitées, à ne pas négliger, ne sont pas des querelles entre voisins, ce ne sont - à ce jour – que des scènes de ménages, charriant les remugles d’une guerre civile fort ancienne, vielle de bientôt cent ans (dans quelques mois, si l’on date son commencement des massacres de ShangHai par le KMT et la mafia de la « bande verte »).
Relisez Harold Isaacs que j’ai publié en chinois en 1974, après l’avoir traduit en français en 1967.
Il faut aussi relire Joshua Liao et se souvenir de la plus célèbre citation du du 三國演義 “ Les Trois royaumes” « 分久必合, 合久必分 ». « Ce qui a longtemps été divisé finira par s’unir ; ce qui a longtemps été uni finira par se diviser. Ainsi en a-t-il toujours été. »
Ce livre est enseigné à Taïwan aux jeunes enfants, même sous l’actuel gouvernement DPP.
FD Cela peut-il revenir - malgré tout - à un nouvel épisode de guerre ouverte ?
RV Certes, il y a des troubles dans les andains. Et certains experts ont plein d’idées pour que cela dégénère.
Mais si vous focalisez sur la très sensible question de l’énergie électrique à Taiwan, une bonne partie de la solution se retrouve de manière optimale dans un accord industriel avec la Chine à propos des combustibles nucléaires usés. Et c’est mon sujet de dissertation aujourd’hui.
Entre 1993 et 1998, j’ai été très près de réussir un contrat, très avantageux pour la France, qui remplissait d’enthousiasme Pékin et Taipei, sous l’œil bienveillant de Washington. Ce sont des Français qui ont fait dérailler cette perspective, comme me le rappellent mes interlocuteurs.
Ils ne sont pas loin de penser, puisqu’ils me disent que, désormais « les Français n’etant plus dans le coup, les relations au travers du Détroit en seront d’autant simplifiées ».
FD Une formule drôle, en chinois, à Taiwan, mais qui ne va pas vous faire des amis en France ! Essayez quand même de vous conserver un rôle dans votre schéma ! Si Orano, par exemple, avait envie de vendre ses remarquables Eagles fabriqués à Cherbourg !
RV Assurément, mais je resterai a minima, à défaut, comme mémorialiste, et dans Question Chine - si vous y avez convenance.
Donc, pour commencer, je vais rédiger et publier un livre bilingue, en anglais et en chinois ; qui - en me permettant de prendre date - développera, avec de nombreuses précisions, notre dialogue d’aujourd’hui.
Note(s) :
[1] NDLR : UF6 : Hexafluorure d’uranium, hautement toxique et corrosif est utilisé pour séparer les isotopes de l’uranium dans le processus d’enrichissement, une étape cruciale pour produire du combustible nucléaire pour les réacteurs et potentiellement pour les armes nucléaires.
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