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›› Taiwan
Harcèlements au Yuan Législatif. Le nouveau visage ambigu du KMT. Quelles perspectives ?
La photo publiée par Reuters en juillet 2025 illustre les malentendus taiwanais alimentant les tumultes au Yuan Législatif.
Alors que 180 pays dans le monde dont tous les membres permanents du Conseil de Sécurité, d’où Taiwan a été expulsé le 26 octobre 1971, reconnaissent le « Principe d’Une seule Chine », les manifestants protestent au cri de « Indépendance pour Taiwan 臺灣 獨立 », contre la guérilla menée par les députés de l’alliance du KMT et du PPT pour restreindre les pouvoirs de l’exécutif.
Cinq mois plus tard, les harcèlements de l’opposition accusée par le DPP d’être la « cinquième colonne » infiltrée du PCC, se sont cristallisés pour rejeter la hausse du budget de la défense et paralyser le Conseil Constitutionnel. En fond de tableau, persistent à la fois le malaise du KMT, humilié d’avoir perdu le pouvoir et la frustration des Taiwanais dont l’avenir est réduit au non-sens stratégique du « statuquo ».
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Au moment même où, à Washington, contredisant les hésitations de D. Trump à réaffirmer son indéfectible soutien à Taïwan, le Congrès votait en faveur d’une des plus vastes livraisons d’armes à l’Île de ces dernières années, d’une valeur de 11 Milliards de $, le parlement taïwanais 立法院, est le théâtre de violentes controverses.
Alors qu’accompagnant l’annonce, le Pentagone expliquait que cette nouvelle gamme d’équipements serait en mesure de faire dérailler une tentative de débarquement de l’armée chinoise, les blocages budgétaires du Yuan Législatif et la paralysie du Conseil constitutionnel par l’opposition qui durent depuis près d’un an, ont provoqué des réactions inquiètes parmi un vaste éventail des alliés de Taïwan.
Restés pour la plupart anonymes compte tenu de la sensibilité du sujet face aux susceptibilités de Pékin, ils estiment que l’immobilisme politique provoqué par les harcèlements du KMT (52 sièges) et du Parti du Peuple Taiwanais 台灣民眾黨 (8 sièges), jettent un doute sur la volonté réelle de l’Île de se défendre contre les pressions chinoises.
Selon un responsable américain, interrogé par Thomson Chau, 周浩霖 - Zhou Haolin – président du Foreign Correspondant Club de Taiwan, journaliste à Nikkei Asia, « si les différends à Taipei continuaient à fragiliser les programmes de sécurité-défense et la stabilité politique de l’Île, il ne faudrait pas longtemps avant que certains gouvernements lui réduisent leur soutien. »
De fait, depuis l’été 2024, au Lifayuan 立法院, la coalition d’opposition menée par le Président Han Kuo Yu élu le 1er février 2024, qui contrôle de justesse le corps législatif, a déclenché une guérilla contre le Président Lai Qing De en adoptant une série de projets de loi controversés, dont la plupart ont été déclarées inconstitutionnels. Lire : Le KMT devient-il une « cinquième colonne » pro-Pékin ?.
Alors que la tension dans le Détroit ne cesse de monter (lire : Dans le détroit, la tension monte), la controverse au Yuan législatif (lire : Tumultes au parlement et dans les rues) s’est en partie focalisée sur l’ampleur du budget de la défense.
En août, le gouvernement prévoyait d’augmenter le budget de la défense 2026 de 22,9% par rapport à 2025, soit un total de 31,18 milliards de $ US. Incluant l’allocation aux garde-côtes et aux pensions, il représenterait 3,32% du PIB.
Ce n’est pas tout. Le 19 décembre, dans une tribune publiée fin novembre dans le Washington Post, le président Lai Ching-te, affirmant que la hausse des moyens de la défense de l’Île était destinée à protéger la démocratie, mettait en garde contre une augmentation sans précédent des capacités militaires chinoises.
C’est pourquoi il proposait un budget spécial de 1 250 milliards de dollars taïwanais, soit 40 milliards de $ US, dont l’engagement serait échelonné jusqu’en 2033. L’approche nouvelle qui s’apparente à une Loi de programmation n’est pas seulement remarquable par son ampleur. Elle signale une volonté d’inscrire l’effort de défense dans le temps.
En garantissant un niveau de financement prédéterminé pour les huit prochaines années, elle vise à atténuer l’impact perturbant des négociations budgétaires annuelles et des ajustements progressifs dont les interférences politiques ont contribué au sous-investissement chronique de l’Île dans sa défense, cœur des reproches de D. Trump qui en juillet dernier avait déclaré à Bloomberg Businessweek, « Je pense que Taïwan devrait nous payer pour sa défense. » (…) « Vous savez, nous ne sommes pas différents d’une compagnie d’assurance. »
L’approche par budget spécial finançant un vaste programme pluriannuel difficile à intégrer dans le cycle budgétaire annuel, présente aussi l’avantage de ne pas être contraint par la date limite de fin d’année et de pouvoir être financée par des emprunts partiellement exemptés des contraintes habituelles du plafond de la dette.
La profession de foi de Lai dans le Washington Post avait aussi pour but de rassurer le partenaire américain auquel Lai a, au passage, rappelé les textes fondateurs des engagements américains du « Taiwan Relation Act » de 1979 et les « Six Assurances » de 1982 [1].
Pour autant, aujourd’hui, pour l’exécutif la question centrale est de savoir comment le budget pourrait être approuvé par le Yuan Législatif profondément divisé où l’opposition multiplie les obstacles procéduraux qui ralentissent son adoption.
La controverse est loin d’être terminée.
Le KMT à contre-emploi. Symptômes d’un désarroi.
D’un côté le KMT et le Parti Populaire taiwanais, qui, à la suite de Cheng Li-wun 鄭麗文, 56 ans, la toute nouvelle Présidente du KMT depuis octobre, dénoncent les spectaculaires hausses budgétaires. « Non seulement », dit Cheng, « elles dépassent les capacités financières de l’Île » ; Mais en plus, « elles jouent avec le feu et constituent une inutile provocation de la Chine ».
De l’autre, Lai et ses alliés européens et américains jugent que la nouvelle agressivité chinoise exige un dispositif militaire plus dissuasif capable de tenir à distance une attaque de l’Île. Principalement, en Europe et aux États-Unis on s’étonne de l’attitude de l’opposition aujourd’hui : « A quoi joue le KMT ? » interroge un commentateur européen resté anonyme.
La guérilla de l’opposition qui a déjà soumis 3000 propositions de coupes budgétaires, va loin. Après le refus de Premier Ministre Cho Jung-tai 卓榮泰 d’adopter un budget sévèrement amputé, les députés de l’opposition ont fait circuler une pétition pour le destituer. Le 21 décembre, ils ont même envisagé la révocation de Lai, accusé d’avoir un comportement anti-démocratique.
Enfin, marquant une rupture hostile avec l’exécutif, avec lequel un compromis parait pour l’instant impossible, aucun des deux partis d’opposition n’a assisté à la réunion organisée par Lai pour préparer son discours sur le budget du 26 novembre. Leurs arguments sont que Lai qui manque de transparence et envisage de faire des emprunts insoutenables, devrait expliquer plus clairement ses intentions.
La réalité, probablement moins rationnelle et moins avouable, tient au désarroi du KMT.
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Malaise au KMT.
Deux figures féminines opposées du KMT symbolisent les flottements dogmatiques du parti. A droite Weng Hsiao Ling 翁曉玲, 56 ans, juriste docteur en droit, députée élue au scrutin de liste du KMT porte l’ancienne vision impériale de reconquête du Continent contre le PPC, pour une « Grande Chine » comprenant même la Mongolie extérieure.
A gauche Cheng Li-Wun, 鄭麗文, même âge que Weng, ancienne du DPP, ayant milité pour l’indépendance. Aujourd’hui présidente du KMT, elle fustige la hausse « provocatrice » du budget de la défense « porteuse de guerre » et prône un accommodement apaisé avec le Parti Communiste chinois.
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Pour le KMT prétendant porter l’immémorial héritage culturel chinois, qui fut le maître incontesté de l’Île depuis 1949, y compris après l’ouverture porteuse de démocratie opérée par Jiang Jingguo, le fils de Tchang Kai-chek, qui mit fin à la « terreur blanche », le fait d’être relégué, sans discontinuer depuis 2016, dans l’opposition par un parti aujourd’hui dirigé par Lai Qing De, un ancien tenant de la rupture radicale avec le Continent, est insupportable [2].
(A propos de la pensée de rupture radicale de Lai qu’il a aujourd’hui lui-même amendée, lire aussi les contradictions du candidat Lai Qing De dans notre « Revue des candidats » de juin 2023 dans le § « Lai Qing De l’enfant chéri de l’indépendance : Élections présidentielles du 13 janvier 2024. Revue des candidats).
Le malaise du KMT est aggravé par le sentiment d’avoir été dépassé par l’évolution politique de la société taïwanaise portée par la présidente Tsai Ing-wen (2016-2024), radicalement écologiste, féministe LGBT et anti-nucléaire.
Autre souffrance, celle-là idéologique, pour continuer d’exister politiquement dans l’Île sur le thème « d’Une seule Chine », la bascule du rapport des forces avec le Continent contraint aujourd’hui le vieux parti nationaliste, à épouser les thèses du Parti communiste, son ennemi historique, selon lesquelles, le maintien du DDP au pouvoir conduirait immanquablement à la guerre.
La volte-face dogmatique avec l’ère de Tchang Kai-chek est telle qu’elle nourrit l’accusation que les héritiers politiques de Sun Yat-sen, fondateur de la République de Chine, seraient devenus une « Cinquième colonne » de la République Populaire à l’œuvre dans l’Île, contre la volonté d’émancipation des Taïwanais.
Le soupçon, est objectivement fondé si on considère la volte-face dogmatique qui fut elle-même à l’origine des déboires de Ma Ying-jeou en 2014 (lire : Taïwan : Craquements politiques dans l’accord cadre. Les stratégies chinoises en question). Il y a dix ans, l’empressement prochinois de Ma Ying-jeou, promoteur de « l’Accord cadre » que les Taïwanais jugeaient dangereux, avait, par réaction, ouvert la voie à l’élection de Tsai Ing-wen, le 16 janvier 2016.
La même défiance à l’égard des élus du KMT fut à l’origine de la fausse manœuvre des « révocations collectives », décidée par Lai Qing De après le sérieux recul du DPP aux législatives du 13 janvier 2024 où il avait perdu 10 sièges, quand le KMT d’Éric Chu en avait gagnés 14.
Enfin, impossible de ne pas faire l’hypothèse que le cuisant échec du scrutin de révocations du 26 juillet, à l’issue duquel aucun des 24 parlementaires de l’opposition menacés de destitution n’avait été révoqué, - qui fut un triomphe pour le KMT - nourrit la vigueur et l’enthousiasme de la guérilla contre Lai Qing De menée par le KMT et son allié du Parti Populaire Taïwanais (lire : Le grand ratage des révocations collectives).
L’un des exemples les plus marquants de la radicalité des harcèlements lancés contre le DPP et Lai Qing De est celui de la députée Weng Hsiao Ling 翁曉玲, 56 ans, juriste Docteur en droit de l’Université de Munich, présidente de la Commission des Lois, élue en février 2024 sur la liste proportionnelle du KMT.
En juin 2024, toujours articulée à l’ancienne vision dogmatique du KMT héritier de la Chine impériale, elle était allée jusqu’à accuser le président Lai Ching-te et son ministre de la Défense, Wellington Koo, de trahison, pour avoir omis de tenir à jour des cartes montrant que la Mongolie faisait partie intégrante de la République de Chine.
De même quand Lai Qing De avait expliqué que « les deux rives du Détroit n’étaient pas subordonnées l’une à l’autre », elle avait publiquement interrogé Lai, si, au fond, sa déclaration ne revenait pas à « reconnaître la Chine communiste. »
Pour faire bonne mesure, elle ajoutait « En tant que président de la République de Chine, de telles déclarations de Lai Qing De, portent atteinte au statut de la République de Chine, bafouent son intégrité territoriale et fournissent à la République populaire de Chine un prétexte pour « récupérer » Taïwan. Le président Lai qui reconnait la RPC porte gravement préjudice à la République de Chine, est ainsi perçu comme un traître. »
Cheng Li Wun. Une pensée opportuniste prochinoise assumée.
Toujours au KMT, mais à la tête de la nouvelle mouvance du parti, rapprochée de la Chine, indiquant par contraste à quel point la pensée du KMT flotte, Cheng Li Wun citée plus haut, qui a succédé au modéré Éric Chu le 18 octobre dernier à la tête du parti, n’a récemment pas hésité à déclarer que le fauteur de guerre dans le Détroit n’était pas la Chine, mais le parti de Lai.
Pour accréditer sa volonté d’apaisement, elle a, peu après son élection, déclaré qu’elle était prête à rencontrer Xi Jinping, comme l’avait fait il y a vingt ans, Lien Chan, 連戰 reçu par Hu Jintao à Pékin, le 26 février 2005. Lire : Retrouvailles des frères ennemis, symboles et arrières pensées.
Troisième successeur de Ch’iang Kai-Shek à la tête du KMT (2000-2005), après Jiang Jing Guo, le fils du Généralissime et Lee Teng Hui, Lien Chan était lui aussi dans l’opposition taïwanaise, sous la présidence de Chen Shui-bian.
Pour prendre la mesure des désarrois du KMT, on notera au passage que la trajectoire politique de Lee Teng-hui (lire : Le « père de la démocratie taïwanaise » est mort), le prédécesseur de Lien Chan à la tête du KMT, il y a un quart de siècle, fut exactement inverse de celle de Cheng Li-wun, aujourd’hui.
Commencée au KMT en 1971, dont il a assumé la présidence, elle s’est terminée dans la mouvance indépendantiste qu’il a rejoint après ses deux mandats présidentiels (1988-2000), au point qu’il fut exclu du KMT en 2001, trente ans après y avoir adhéré.
Cheng à l’inverse avait commencé à militer pour l’indépendance de l’Île au sein du DPP, à 180º de ses actuelles convictions affichées. Elle avait claqué la porte du parti en 2002 – pendant l’ère Chen Shui Bian – avant de rappeler dans ses discours à son nouveau Parti en 2005, que le « Consensus d’une seule Chine » était inscrit dans la Constitution de l’Île qui n’avait jamais été amendée.
Ses adversaires politiques à Taiwan et ceux à l’étranger, restés anonymes, estiment en revanche que les sous-investissements dans la défense de l’Île qu’elle préconise, affaiblissent les conditions du dialogue et ouvrent la voie à encore plus d’intimidations militaires par l’APL.
Enfin, faisant feu de tout bois, ayant perçu que l’exécutif ripostait à l’avalanche des amendements et propositions de coupes budgétaires en questionnant leur conformité constitutionnelle, l’opposition parlementaire a, depuis près d’un an, réussi à neutraliser la Cour Suprême.
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Guérilla contre la Cour suprême. Et armes américaines.
La panoplie d’armes dont la vente à Taiwan a été autorisée par le Congrès le 17 décembre souligne le soutien de Washington à la défense de Taiwan à un moment où Pékin intensifie sa pression diplomatique et son activité militaire autour l’île.
Il s’agit de la deuxième vente d’armes à Taïwan approuvée par l’administration du président Trump. Selon le ministère taïwanais de la Défense, le lot proposé, composé d’équipements mobiles, devrait gêner un débarquement de vive force sur les plages orientales de l’Île. On y trouve, notamment des équipements antichars mobiles Javelin et Tow, des lance-roquettes multiples M 142 HIMARS et des MGM-140 ATACMS dont la portée respective est de 150 et 300 km.
Mais les éléments majeurs de ces livraisons sont des « drones de combat tueurs » de reconnaissance et d’attaques équipés de caméras et capables de lancer des missiles Altius-700M « rôdeurs » fabriqués par Anduril.
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En décembre, profitant de sa courte majorité, la coalition KMT-PPT a adopté une loi relevant à 10 sur 14 le nombre minimum de Juges pour que la Cour puisse statuer. En même temps, ses députés ont veillé à ce qu’aucun candidat proposé par le gouvernement pour combler les fins de mandats, ne soit approuvé par le parlement, provoquant de fait la paralysie de la Cour.
Sur ce sujet les débats s’enflamment et ne sont pas terminés.
Huang Hong-hsia, ancienne juge de la Cour constitutionnelle quoique nommée par l’ancien président Ma Ying-jeou du KMT, ne ménage pas ses critiques contre le KMT et incite la Cour à résister aux tentatives pour la réduire au silence.
« Les récentes modifications de la loi sur les procédures de jugement et de renouvellement de la Cour constitutionnelle violent le principe de séparation des pouvoirs et restreint indûment l’accès des citoyens à la justice constitutionnelle ». Elle ajoutait que « la Cour avait le pouvoir de passer outre ces dispositions législatives inconstitutionnelles et devrait pouvoir continuer à fonctionner ».
Jugeant les initiatives de l’opposition « inacceptables », elle ajoutait « qu’un État démocratique ne pouvait survivre un seul jour sans une Cour constitutionnelle opérationnelle pour interpréter l’esprit de la Constitution, trancher les litiges dans le cadre constitutionnel et protéger les droits fondamentaux des citoyens. »
Alors qu’au LifaYuan, l’opposition poursuit son harcèlement contre le budget de la défense, le 17 décembre dernier, le Congrès des États-Unis donnait son feu vert pour une livraison à l’Île d’une série d’équipements de premier rang à la valeur record de 11 milliards de $.
Empêcher un débarquement de vive-force.
Cette fois, la nature des systèmes d’armes destinés à l’Île marque un tournant.
Au lieu des équipements coûteux - chasseurs F-16 ou navires de combat -, la presque totalité des livraisons se composera d’artillerie et d’armes antichars à forte mobilité, visant à empêcher un débarquement chinois sur les côtes taïwanaises.
Ainsi on dénombre 82 lance-roquettes d’artillerie mobiles (HIMARS) et 420 systèmes de missiles tactiques (ATACMS) d’une valeur de 4,05 milliards de dollars ; 60 obusiers automoteurs et 60 véhicules chenillés de transport de munitions d’une valeur de 4,03 milliards de dollars ; 1 050 systèmes de missiles antichars portables Javelin et équipements associés d’une valeur de 375 millions de dollars ; et 1 545 missiles TOW antichars filoguidés, d’une valeur de 353 millions de dollars.
Surtout, sur la liste figure le système ALTIUS-700M de la société Anduril, fabriquant de munitions dites « rôdeuses » lancées à partir de drones « kamikaze » d’une valeur de 1,1 milliard de dollars, testé avec succès en avril dernier.
Selon le contre-amiral à la retraite de la marine américaine Mark Montgomery, chercheur au sein du groupe de réflexion Foundation for Defense of Democracies, basé à Washington « cette panoplie d’armes regorge de dispositifs qui rendront difficile le débarquement des forces chinoise et gêneront leur maintien dans l’Île ».
Dans l’Île où la population consciente des efforts publics en faveur de la défense de l’Île, s’inquiète de la fiabilité de l’allié américain (selon un sondage réalisé en janvier, 59% des Taïwanais craignent que l’administration Trump ne conclue un accord avec Pékin qui porterait atteinte aux intérêts nationaux de Taïwan), ces promesses de livraison sont un soulagement.
En revanche, il n’est pas certain que les obstacles dressés aujourd’hui par l’opposition contre la hausse du budget de la défense n’apparaîtront pas, à terme, comme un jeu politiquement dangereux pour le KMT.
Quelles perspectives ?
A Taïwan, bousculé par la puissance chinoise et les hésitations de D. Trump, les plaques tectoniques des forces politiques et de l’opinion qui bougent de manière spectaculaire, dessinent un avenir de l’Île à l’écart des vieilles références historiques de la guerre civile.
Alors que le DPP, porteur d’une volonté progressiste d’émancipation, mais dont la puissance majoritaire s’est effritée, durcit sa posture de résistance à la Chine, les anciens ennemis de la guerre civile sur le Continent et dans l’Île se rapprochent.
En même temps, l’opportuniste réducteur des débats en cours focalise sur la probabilité ou non d’un très improbable conflit dévastateur dans le Détroit. Pour le KMT nouvelle formule dirigé par Cheng Li-Wun, – lui aussi porteur de l’idée « d’Une Seule Chine » -, le meilleur moyen d’y échapper est de composer avec le Continent ;
Pour Lai Qing De en revanche qui brandit le flambeau de la liberté, le salut réside dans la dissuasion militaire et l’appui des démocraties amies d’une Île qui serait maître de son destin politique.
Mais sous la surface, fermentent de puissants non-dits.
Le premier s’inscrit dans la réalité que plus de 180 pays dans le monde reconnaissent le « Principe d’une seule Chine », et que, dans ce contexte, le mieux que l’Île puisse espérer est le « statuquo » - pas de déclaration d’indépendance de Taïwan, pas d’invasion militaire chinoise.
Le deuxième non-dit est qu’historiquement le DPP porte au fond une pensée de rupture avec la Chine incompatible à la fois avec le consensus « d’Une seule Chine » et un accommodement avec Pékin.
Le troisième non-dit, probablement le plus dangereux, est que le « statuquo » n’est pas un principe stratégique viable. Créant un faux sentiment de sécurité à court terme, il ignore le principe bouddhiste, partie de la pensée chinoise, que « la seule permanence est l’impermanence. »
Pour l’instant en tous cas et contrairement à l’idéal des amis de Taiwan, les lignes de forces convergent dans le sens des accommodements du KMT avec le Parti communiste chinois, pour donner raison à Cheng Li-Wun.
Récemment Jie Gao, chercheuse associée en politique étrangère et sécurité nationale au Centre d’analyse de la Chine (CCA) de l’Asia Society Policy Institute (ASPI), qui réagissait aux projets de livraisons d’armes américaines à l’Île, relevait en substance qu’en dépit de ses protestations, Pékin ne se retirera pas des accords commerciaux conclus entre les deux parties.
Autrement dit, en apparence, même sur le sujet très sensible de Taïwan, Pékin reste sur une ligne d’apaisement avec Washington qui conforte la volte-face du KMT à Taiwan.
Sous la surface fermentent cependant les braises d’une probable aggravation des tensions sino-américaines. Elles sont d’abord commerciales. Alors que le 30 octobre dernier, à Busan Xi Jining et D. Trump, ont signé un « armistice » commercial d’une année, les causes d’un possible déraillement sont nombreuses.
Citons la puissance des rivalités technologiques (semi-conducteurs, intelligence artificielle, logiciels de pointe) ; la tendance chinoise à s’assurer par la coercition le contrôle non seulement des marches mais également des chaînes d’approvisionnement global (terres rares, énergies renouvelables, systèmes de défense.)
En parallèle des causes commerciales, les facteurs stratégiques d’une possible aggravation des tensions sont les pressions nationalistes internes aux États-Unis et en Chine ; la course à la domination dans le Pacifique Occidental ; les points chauds de la mer de Chine du sud et de Taïwan ; la surenchère de puissance des appareils militaires y compris des arsenaux nucléaires ; et les contrastes des systèmes politiques fondements du projet sino-russe de refondation de l’ordre mondial qui ne peut pas laisser les Américains, y compris la mouvance MAGA, indifférents.
Note(s) :
[1] Par les « Six assurances », (1982) toujours d’actualité, à l’évidence publiées à l’initiative de D. Reagan pour rassurer à la fois Taïwan et le Congrès après les « Trois Communiqués conjoints » entre Pékin et Washington, les États-Unis garantissaient en substance que Washington « s’opposerait à toute mesure unilatérale de l’une ou l’autre des parties visant à modifier le statu quo dans le détroit de Taïwan, sur la base du principe selon lequel tous les différends concernant l’avenir de l’île devraient être résolus de manière pacifique, par le dialogue, et être acceptables pour le peuple de Taïwan. » (…)
Sans entrer dans le détail des modalités opérationnelles, l’implication de Washington en cas d’agression chinoise de l’Île était clairement rappelée : « Si Pékin venait à violer ce principe [de solution pacifique], tout en encourageant l’Île à poursuivre ses relations constructives à travers le Détroit et appelant la Chine à faire de même, les États-Unis aideraient Taïwan à se défendre, conformément au Taïwan Relations Act. »
Heurtant de plein fouet la position de Pékin selon laquelle Taïwan est l’affaire des seuls Chinois, le consensus bipartisan ajoutait :
« En tant qu’ami fidèle de l’Amérique, Taïwan a mérité notre ferme soutien, notamment le statut d’accord de libre-échange, la vente en temps opportun d’armes défensives, notamment de technologies pour construire des sous-marins diesel, et notre soutien pour une pleine participation à l’Organisation mondiale de la santé, à l’Organisation de l’aviation civile internationale et à d’autres organismes multilatéraux. »
Sans entrer dans le détail des modalités opérationnelles, l’implication de Washington en cas d’agression chinoise de l’Île était clairement rappelée : « Si Pékin venait à violer ce principe [de solution pacifique], tout en encourageant l’Île à poursuivre ses relations constructives à travers le Détroit et appelant la Chine à faire de même, les États-Unis aideraient Taïwan à se défendre, conformément au Taïwan Relations Act. »
[2] Il y eut certes l’intermède des huit années de la présidence progressiste de Chen Shui-bian 陳水扁 (2000-2008), cofondateur du DPP en 1986, aujourd’hui âgé de 75 ans, ayant mis fin à la domination ininterrompue du KMT qui durait depuis 55 ans.
Mais la trace laissée par les mandats de cet avocat de formation qui fut aussi maire de Taipei de 1994 à 1998, dont la pensée fut marquée par le radicalisme de rupture, reste aujourd’hui encore le sujet de controverses.
En 2009, lui et son épouse Wu Shu-chen 吳淑珍, 72 ans cette année, ont été reconnus coupables de deux chefs d’accusation de corruption. Chen a été condamné en appel à 19 ans de prison après un premier jugement qui lui avait infligé la perpétuité. Après quoi il avait, le 5 janvier 2015, bénéficié d’une libération conditionnelle pour raisons médicales. Les partisans de Chen avaient affirmé que son procès et sa condamnation étaient une vengeance politique du Kuomintang pour ses années au pouvoir.
Mais le 14 août 2008, Chen Shui-bian lui-même avait tenu une conférence de presse durant laquelle il avait admis avoir falsifié ses déclarations de dépenses de campagne lors des élections précédentes (deux candidatures à la mairie et deux à la présidence) et avoir fait transférer des fonds de campagne vers des comptes à l’étranger. Chen avait affirmé que ces transferts avaient été effectués par son épouse à son insu.
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