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›› Editorial

En Chine, Cheng Li-wun, accuse Lai Qing De de fomenter la guerre et célèbre la paix « d’Une seule Chine » prônée par Xi Jinping

Le 8 avril, première étape de son voyage en Chine, Cheng Li-wun s’est rendue au mémorial de Sun Yat-sen. Elle y a célébré les racines révolutionnaires communes entre la République de Chine et la République Populaire. En même temps, toute à son désir de se couler dans le narratif mémoriel anti-japonais qui fut celui de Xi Jinping, lors de la grande parade militaire du 3 septembre 2025, elle a, au prix d’une distorsion de l’histoire, décrit le « Père de la Nation chinoise » comme un parangon de la lutte contre l’Empire Nippon.


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Le 7 avril, à l’invitation de Xi Jinping, au moment où, attisant l’inquiétude de Taipei, la pensée stratégique américaine est toute entière focalisée sur la guerre en Iran, et que, le 5 avril, les Taïwanais venaient, comme les Continentaux, de fêter le Qingming jie 清明節, leur « fête des morts », l’avocate Cheng Li-wun, 鄭麗文, 57 ans, la nouvelle et très charismatique Présidente du KMT depuis novembre 2025, est arrivée à Shanghai pour une longue visite de quatre jours jusqu’au 12 avril qui l’a également conduite à Nankin au mausolée de Sun Yat-sen.

Alors que toute l’Île avait les yeux fixés sur son voyage et sa prochaine rencontre avec Xi Jinping, lui-même était, dans l’attente de sa rencontre avec D. Trump, habité sans esprit de recul par le projet de réunification avec Taïwan élevé au rang d’une mission historique du Parti à accomplir, y compris, « par la force si nécessaire ».

Au moment de son départ vers Shanghai et Nankin où elle a honoré la mémoire consensuelle de Sun Yat Sen [1] vénéré sans réserve de part et d’autre du Détroit, la personnalité flamboyante et extravertie de Cheng laissait derrière elle un parlement taiwanais paralysé par la puissante controverse sur l’augmentation du budget de la défense que le KMT refuse de voter.

La tension plonge l’Île dans le débat existentiel d’avoir à choisir entre, d’une part, une posture de défense renforcée par l’augmentation du budget des armées destiné à financer les coûteuses livraisons d’armes américaines, au risque d’attiser la vindicte de Pékin, et, d’autre part, le pari de l’apaisement prôné par Cheng Li-wun, porté par son slogan, « La paix est le véritable amour de Taïwan - 和平才是真愛台灣 » et « la provocation n’apportera pas la paix - 挑釁無法帶來和平 ».

Quand la deuxième partie du slogan critique sans détour la posture de durcissement défensif de l’Île prônée par le parti de Lai Qing De au pouvoir qui table sur l’indéfectible soutien américain, au risque de provoquer le PCC et la guerre, Cheng Li-wun en appelle à ceux des Taïwanais qui, redoutant un conflit dans le Détroit, s’interrogent aussi sur la loyauté de l’allié américain, dont toute l’attention stratégique est focalisée sur l’Iran face auquel le Pentagone a déployé une armada considérable.

En filigrane plane la crainte que Washington ne s’engagerait pas en même temps sur deux fronts d’importance majeure avec la même garantie d’efficacité opérationnelle.

A Taiwan, doutes sur l’engagement de l’Amérique et sévère réquisitoire contre Cheng.

A Taiwan, soulignée par une étude de la RAND corporation, la population commence à douter de l’engagement américain dans la défense de l’Île en cas d’agression chinoise. Cette impression générale doit cependant être nuancée par les promesses américaines de livraison d’armes à l’Île dont l’achat est bloqué au Yuan Législatif par le veto du KMT.


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L’inquiétude sur l’implication des États-Unis, avait été clairement exprimée par une analyse de deux chercheurs de la RAND corporation publiée il y a un an, longtemps avant le déclenchement par D. Trump de la guerre en Iran, le 28 février 2026 : From Strategic Ambiguity to Strategic Anxiety : Taiwan’s Trump Challenge.

Le 26 mars 2025, sous le titre « De l’ambiguïté stratégique à l’anxiété stratégique », Jude Blanchette et Gerard DiPippo, du Centre de recherche Chine de la RAND, analysaient l’inquiétude logiquement fondée des autorités taïwanaises confrontées à deux pressions contraires. Lire : Chine – USA – Taiwan. Les ambiguïtés du Pentagone.

D’une part à l’intensification des pressions de l’APL dont la puissance dépasse désormais de loin les capacités militaires de l’Île et, d’autre part, à l’incertitude pesant sur les relations avec leur principal partenaire de sécurité dont les attitudes laissent entendre qu’il « considère le défi taïwanais comme une préoccupation lointaine ».

La conclusion, en deux parties, comparait d’abord la situation de l’Île à celle de l’Europe « contrainte de réévaluer sa relation avec son protecteur historique en matière de sécurité, tandis que la menace de son principal adversaire s’intensifie. ».

Elle énumérait ensuite la liste des mesures à prendre en urgence pour améliorer la résistance de l’Île à un blocus - augmenter les stocks d’énergie, de nourriture et d’eau potable ; accélérer le développement de ses infrastructures de communication sécurisés et redondants par satellite et préparer la population aux mesures de protection civile, etc.

Enfin, les dernières lignes de l’analyse soulignaient que les rivalités partisanes au Yuan Législatif constituaient désormais une menace manifeste pour la prospérité et la sécurité futures de Taïwan.

C’est peu dire qu’à Taipei, les députés DPP et les organes du pouvoir fustigent Cheng Li-wun.

Le 9 avril, Liang Wen-chieh, 梁文傑 nº2 de la Commission des affaires du Continent 大陸 委員會, l’accusait de s’être alignée sur le discours du PCC lors de sa visite au Mausolée de Sun Yat-sen. « Visiter le continent est une chose, mais on ne devrait pas s’y rendre pour reprendre le discours du Parti communiste chinois (PCC) à propos de Taïwan ce qui nous met dans une situation très dangereuse. »

Il réagissait aux propos de Cheng qui, comme Xi Jinping célébrait la victoire sur le militarisme japonais dont, dit Cheng, les Taiwanais gardaient un souvenir amer. « À ce jour, les deux rives du détroit de Taïwan restent incapables de panser la plaie béante infligée par l’impérialisme japonais durant la première guerre sino-japonaise, il y a 130 ans ».

A quoi Liang répliqua par une leçon d’histoire : « Présenter Sun Yat-sen comme un dirigeant opposé au militarisme japonais et interpréter les problèmes transdétroit comme des séquelles de la première guerre sino-japonaise, est pour le moins « “surprenant“  » (…)

(…) « Compte tenu des liens étroits qu’entretenait Sun Yat-sen avec le Japon durant sa carrière révolutionnaire, notamment au moment de la création du Tongmenghui (同盟會) à Tokyo, qui contribua à la chute de la dynastie Qing, dépeindre Sun Yat-sen comme un ennemi du militarisme et du colonialisme japonais constitue une grave distorsion de l’histoire.  »

Pour remettre l’histoire à l’endroit en prise avec l’actualité, il a rappelé à Cheng, qu’aujourd’hui les Taïwanais ne s’inquiétaient pas du militarisme japonais d’il y a un siècle, mais de la Chine et du régime autoritaire du PCC qui menaçait l’Île d’une action de force.

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A son arrivée à Shanghai, le 7 avril 2026, Cheng a été accueillie par un dîner de gala offert par Song Tao, le Directeur du Bureau des Affaires taiwanaises. (Photo KMT - AP).


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Xi Jinping en embuscade fait feu de tous bois.

Pour le Président chinois, l’épisode le voyage de Cheng est un aubaine politique vertueuse, quoique loin d’être exceptionnelle.

S’il est exact que le long périple en Chine de la nouvelle présidente du KMT est, tous les médias le répètent, le premier depuis dix ans, les contacts entre les têtes du régime chinois et les élites du KMT, y compris à un bien meilleur niveau que celui de Cheng Li-wun, ont été fréquents au cours des vingt dernières années.

Ils vont de la rencontre entre Lien Chan et Hu Jintao en 2005 (lire : Retrouvailles des frères ennemis, symboles et arrières pensées) jusqu’à la visite en Chine, le 18 décembre 2024, de Ma Ying-jeou à la retraite, conduisant un groupe d’étudiants taïwanais, en passant par la rencontre de Ma avec Xi Jinping à Singapour, le 7 novembre 2015, alors qu’il était le président en exercice de la République de Chine (lire : Pour la première fois un président chinois rencontre le chef de l’exécutif taïwanais en exercice).

Confirmant les constants efforts du KMT pour cultiver les liens avec le PCC, y compris sous la présidence du DPP avec qui Pékin avait coupé tous contacts dès 2016, Tsai Ing-wen ayant refusé de reconnaître le consensus d’une seule Chine de 1992, on ajoutera que le voyage de Ma YIng-jeou en 2024, faisait suite à une visite à Taïwan de responsables politiques chinois de Shanghai à l’occasion d’un forum annuel organisé par le gouvernement de la ville de Taipei, dirigé par le Kuomintang.

L’échange des chercheurs avait eu lieu juste avant un déploiement de forces record de l’APL autour de l’Île qui réagissait furieusement au discours du « Double Dix » de Lai Qing De (lire : « Double dix » : Sur fond de connivence sino-russe, ripostant au discours du Président Lai, Pékin met en scène le blocage militaire de l’Île).

Cette fois, le 10 avril, Xi Jinping a reçu Cheng Li-wun dans l’une des salles du Grand Palais du Peuple, alors que tous les liens officiels avec Taïwan avaient été coupés en mars 2016 après la victoire de Tsai Ing-wen et du DPP aux élections présidentielles de janvier 2016, où la candidate du Parti pour le progrès démocratique 民進黨 avait, avec 56,12% des voix, sèchement battu ses concurrents du KMT Eric Chu et du « Premier parti » James Soong, qui ne recueillirent respectivement que 31,04% et 12,84% des suffrages.

La dernière rencontre entre Xi Jinping et un président du KMT en exercice - alors la très controversée Hung Hsiu-chu (洪秀柱) à qui le Parti avait retiré son investiture pour la présidentielle de 2016 pour cause de sondages catastrophiques -, eut lieu en novembre 2016 à Pékin, une année exactement après la rencontre à Singapour avec Ma Ying-jeou, alors président de l’Île en exercice.

Signe que, sous la surface, continuait à fermenter la contestation de la règle du KMT qui pêchait par autoritarisme, il faut se souvenir qu’au printemps 2014, le deuxième mandat de Ma Ying-jeou (2012 - 2016) avait été sévèrement percuté par le « Mouvement des tournesols  » qui fut un spectaculaire hiatus de sa trajectoire de rapprochement pacifique avec le Continent. Lire : Taïwan : Craquements politiques dans l’accord cadre. Les stratégies chinoises en question.

Le 12 mars 2016, huit mois avant la rencontre avec Hung, survivante du KMT reléguée dans l’opposition à la nouvelle présidente Tsai Ing-wen, Xi Jinping avait déclaré que le « Consensus de 1992, d’Une seule Chine [中國共識》- refusé par Tsai Ing-wen -] était la base politique minimum 最低政治基礎 pour le développement des relations pacifiques dans le Détroit.

Depuis cette date, l’Île dont la présidence a sans interruption été tenue par le DPP portant une intention de rupture avec le Continent, est l’objet de campagnes répétées de harcèlements militaires par déploiements aéronavals et tirs récurrents de missiles à ses abords maritimes et aériens dont l’ampleur semble préparer un blocus de l’ancien fief de Tchang Kai-chek.

Les démonstrations de force se produisent chaque fois que Taipei sort du cadre contraint de sa soumission souveraine à la Chine qui lui interdit toute affirmation d’une politique étrangère autonome, notamment dans ls sillage de Washington.

Dans la brèche ouverte par la fin de l’hégémonie du Min Jin Dang.

Le 10 avril Xi Jinping a reçu Cheng Li-wun, au Grand Palais du Peuple. Alors que le President chinois répétait contre l’évidence des sondages, que la tendance historique intangible dans le Détroit était « le rapprochement compatriotes des deux côtés du Détroit », la visite de Cheng en Chine a suscité un débat dans l’Île où ses détracteurs l’ont accusée d’être « pro-Pékin ».

Le voyage de Cheng a eu lieu un mois avant la visite prévue du président américain Donald Trump à Pékin pour un sommet avec Xi Jinping alors que Washington exerce une forte pression sur les parlementaires de l’opposition taiwanaise du KMT et du Parti du Peuple afin qu’ils lèvent leur veto à l’augmentation du budget de la défense de l’Île.

L’insistance de Washington a en partie porté ses fruits puisque Cheng Li-wun, toujours opposée à l’augmentation du budget de la défense de 40 milliards de $ répartis sur 8 ans, a tout de même accepté de cautionner l’achat d’équipements militaires américains pour la valeur de 12 milliards de $ avec une option pour des acquisitions ultérieures.


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Les élections législatives de janvier 2024 mirent fin de justesse à huit années de domination sans partage des « progressistes » du 民進黨, avec un seul siège d’écart au profit du KMT d’Eric Chu (52 contre 51 pour le DPP de Lai Qing De).

L’alternance politique a rebattu les cartes de la relation dans le Détroit et mis du vent dans les voiles de Cheng Li-wun, élue à la tête du KMT, en novembre 2025 à la suite d’Eric Chu.

Pour le Président chinois, le surgissement dans le paysage taïwanais de la personnalité charismatique et opportuniste de Cheng Li-wun, conséquence d’un craquement politique dans l’Île, est une aubaine.

Même si elle est loin d’avoir l’assise politique de ses précurseurs, d’abord Lien Chan 連戰, qui fut Vice-président de l’Ile (1996-2000), puis Ma Ying-Jeou 馬英九 ancien président (2008-2016) qui rencontrèrent respectivement Hu Jintao (2005) et Xi Jinping (2015 et 2024), Cheng apporte à Xi Jinping l’opportune confirmation qu’une réunification avec l’Île serait possible sans heurts.

Tel était bien le sillon creusé lors de sa rencontre le 10 avril avec Cheng par le Président Chinois dont le discours faisait écho à la partie de l’électorat taïwanais qui redoute un conflit dans le Détroit.

« Les dirigeants de nos deux partis se rencontrent aujourd’hui afin de préserver 维护 la paix et la stabilité 和平稳定 de notre patrie commune 共同家园 ; de promouvoir 促进 le développement pacifique des relations entre les deux rives du détroit 海峡两岸关系的和平发展 ; et de permettre aux générations futures de partager un avenir radieux et prometteur. 使子孙后代能够共享一个光明美好的未来. »

Rappelant que les populations des deux rives du Détroit sont chinoises 海峡两岸都是中国人 et qu’elles aspirent toutes à la paix, 都渴望和平, il a ajouté que la Chine était disposée à renforcer les échanges et le dialogue 加强交流对话 avec diverses parties, y compris le Kuomintang 包括国民党, à condition toutefois qu’il s’opposent à l’indépendance de Taïwan 必须反对“台独.

Dans sa réponse Cheng Li-wun, dont la démarche, marquée par l’enthousiasme opportuniste, est à l’évidence beaucoup moins prudente que ses prédécesseurs, s’est sans réserve coulée dans le discours de Xi Jinping sur le renouveau de la Chine dans la Nouvelle ère 中国在新时代的复兴 dont un des accomplissements essentiels serait la réunification.

« La renaissance - 复兴- du peuple chinois est une aspiration partagée par les peuples des deux rives du détroit. 这是海峡两岸人民的共同愿望 ; Elle constituera une contribution positive 积极贡献 à la paix mondiale et au progrès humain 为世界和平与人类进步. ».

En mettant en perspective la manière dont le PCC et Xi Jinping considèrent l’actuel président de l’Île issu du DPP et les égards dont a été gratifiée Cheng Li-wun, sa principale opposante, on constate que le contraste est total.

Même si le Président Lai Qing De - dont il faut cependant rappeler qu’il est issu de la mouvance pro-indépendance dure - (Lire : le § Lai Qing-de 賴清德, l’ancien « enfant chéri de l’indépendance » de notre article Élections présidentielles du 13 janvier 2024. Revue des candidats), s’est, à plusieurs reprises, prononcé pour le maintien du « statuquo » stratégique dans le Détroit, le PCC qui refuse d’engager un dialogue formel avec lui, le considère comme un « dangereux séparatiste, 危險的分裂分子 fauteur de troubles et source de conflit 麻煩製造者和戰爭製造者 ».

Dans la foulée de l’aversion qu’il inspire à Pékin, Lai est, selon un rapport du journal conservateur japonais Yomiuri Shimbun, l’objet de campagnes de désinformations en ligne orchestrées depuis décembre 2025 par le PCC pour empêcher sa réélection en 2028.

Sous la surface, les fragilités de Cheng Li-wun et la défiance à la Chine.

Alors que l’opinion taiwanaise reste défiante à l’égard de la Chine et du PCC, le 14 avril le President William Lai, s’est rendu au QG des armées de l’Île pour assister à un exercice de cadres, faisant partie de la manœuvre annuelle Han Kuang. Selon les observateurs, la conduite de la manœuvre qui, dans le passé était avant tout un affichage destiné à rassurer le politique a gagné en réalisme avec des exercices à tirs réels et l’organisation de contrôles permettant de tester l’efficacité opérationnelle des différents sous-ensembles de forces.


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La prochaine indication la plus sérieuse, quoique partielle, de l’état des forces politiques à Taïwan découlera du résultat des scrutins locaux du 28 novembre 2026, qui se tiendront dans six municipalités et seize districts, pour lesquels le KMT et le Parti du Peuple Taiwanais 台灣民眾黨 ont déjà décidé de faire alliance contre le DPP.

En attendant, plusieurs sondages - dont les résultats sont cependant à prendre avec prudence - donnent quelques indications sur la préférence stratégique des Taïwanais au moment où la nouvelle présidente du KMT renouait après six ans de silence les contacts en Chine avec le PCC et le président Xi Jinping.

Selon une enquête organisée au printemps par TVBS Poll Center - 民調 中心 - 77% des Taïwanais interrogés estiment que la proximité avec les États-Unis est importante quand 47% préfèrent la proximité avec la Chine. Par ailleurs, un sondage réalisé par Academia Sinica indique que plus de la moitié des personnes interrogées seraient prêtes à résister à tout prix à une invasion du PCC et sont favorables à l’achat d’armes aux États-Unis.

Quant au détail des positionnements stratégiques des appareils, 82% estiment que le Parti démocrate progressiste (PDP) est pro-américain, tandis que 5% le considèrent anti-américain. En même temps, seulement 26% pensent que le Kuomintang (KMT) est pro-américain, tandis que 48% le croient anti-américain.

Les proportions des opinions sur le positionnement du Parti du Peuple Taiwanais sont comparables. Seulement 24% des sondés estiment qu’il est pro-américain quand 42% le voient prochinois.

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ANNEXE

Le montage de Lin Wei Kai via Mirror Media montre deux photos de Cheng Li-wun, à gauche quand elle militait pour l’indépendance et fustigeait le KMT ; à droite quand, en 2025, elle a été élue à sa tête.


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Cheng Li-wun. Ses ambiguïtés et ses contradictions.

Élue à la tête du KMT, le 18 octobre 2025, Chen Li-Wun 鄭麗文, 57 ans, d’une famille originaire du Yunnan, héritière des troupes de Tchang Kai-chek réfugiées à Taïwan en 1949, avocate diplômée à 22 ans de l’Université Nationale (1991), militante à cette époque au sein du mouvement étudiant des Lys Sauvages 野百合學, elle collectionna aussi les diplômes acquis à l’étranger avant de s’engager dans l’Île avec virulence contre le KMT.

Titulaire d’un « Master » de droit aux États-Unis (1993) et de Science à Cambridge (2000), elle a commencé sa carrière politique en devenant au sein de l’Alliance des Verts une fervente prosélyte de l’indépendance de l’Île.

En 1988, elle avait 19 ans, la loi martiale avait été abrogée depuis un an. Jiang Jing Guo, le fils de Tchang Kai- chek décédé quelques mois plus tôt avait été remplacé à la tête du KMT par Lee Teng Hui, originaire de l’Île et formé au Japon.

Alors que cette succession d’événements témoignait que le vieux parti nationaliste du « Généralissime » était en train d’évoluer, Cheng prit la parole lors d’un mouvement de protestation d’agriculteurs pour accuser le KMT d’être la force politique de gouvernement la plus détestable et la plus tyrannique qu’il était nécessaire de renverser.

Huit ans plus tard, à 26 ans, étoile montante du parti, elle était élue députée au Yuan Législatif sous la bannière du Min Jin Dang.

En 2002, sa trajectoire politique opéra un virage radical.

A gauche, Chen Li-wun, en 2005. Elle avait 36 ans quand Lien Chan, à droite ancien Vice-Président (1996-2000) alors président du KM, l’avait invitée à l’accompagner en Chine pour rencontrer Xi Jinping (montage QC).


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Toujours à la recherche de la lumière, elle se joignit imprudemment à une vague d’accusateurs qui dénonçaient leur collègue du DPP, le ministre de l’Environnement Twu Shiing-jer, pour harcèlement sexuel lors d’une émission de télévision.

Les allégations s’avérèrent être une calomnie. Le parti la sanctionna. Trois ans plus tard, après avoir échoué comme candidate indépendante à Kaohsiung en 2004, elle quittait officiellement le DPP en 2005 pour rejoindre le KMT, recrutée par Lien Chan 連戰 alors président du Parti, qu’elle accompagna lors de son voyage en Chine pour rencontrer Hu Jintao en avril 2005.

Sa mue politique du DPP vers le KMT eut lieu au moment où palissait l’étoile de Chen Shui Bian, premier président de l’Île non issu du KMT (2000-2008). Portant le projet indépendantiste radical du Min Jin Dang, il fut accusé de corruption à partir de 2006, au milieu de son deuxième mandat (2004-2008).

En 2008, trois ans après son adhésion au parti, Cheng fut élue députée KMT, mais, en 2012, elle échoua à conquérir un siège à Taichung. Après quoi, devenue une des figures les plus en vue du « Camp bleu », seize ans après avoir été l’une des plus actives militantes indépendantistes, elle servit comme porte-parole et directrice de la communication de l’appareil.

Après la Présidence de Ma Ying-jeou, achevée par la défaite du KMT en 2016 au profit de Tsai Ing-wen, elle a, d’août à novembre 2018, occupé le poste de Secrétaire Générale adjointe du Parti avant d’être réélue au Yuan législatif en 2020 où elle a, en 2021, pris la tête du groupe parlementaire du KMT.

Les élections législatives de 2024 qui, pour la première fois depuis 2016, ébranlèrent à un siège près, la domination sans partage du DPP qui, depuis huit ans, contrôlait à la fois l’exécutif et le Yuan législatif ouvrirent pour Cheng un très efficace espace d’auto-promotion en même temps qu’un tremplin interne de la contestation politique de l’exécutif et de Lai Qing De.

L’élan politique dont elle bénéficie désormais a encore été renforcé par l’échec cuisant des scrutins révocatoires de l’été 2025 quand aucun des 24 députés du KMT visés par le DPP ne fut destitué. Lire : Le grand ratage des révocations collectives.

Tirant profit de la nouvelle marge de manœuvre créée par le contrôle du Yuan Législatif et, tout à son ambition politique de contester Lai Qing De, Cheng, adopta sans nuance le discours du PCC sur les risques de guerre dans le Détroit attisés par l’aventurisme militaire américain et ses ventes d’armes à l’Île.

Le poids de l’Amérique.

Le 30 mars, 4 sénateurs américains étaient reçus dans un Institut de recherche de Taoyuan à Taiwan : de gauche à droite Jeanne Shaheen, démocrate du New Hampshire, John Curtis, républicain de l’Utah, Thom Tillis, républicain de Caroline du Nord et Jacky Rosen, démocrate du Nevada.

L’appui des sénateurs américains arrive alors que le 26 décembre Le Yuan législatif a approuvé une motion visant à lancer une procédure de destitution contre le président Lai Ching-te (賴清德), arguant qu’il avait sapé l’ordre constitutionnel et la démocratie taïwanaise. Le motif est le refus de Lai, inédit dans l’histoire contemporaine, de promulguer un amendement voté par le Parlement qui aurait accordé aux collectivités locales une part plus importante des recettes publiques.


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Le contraste des « narratifs » dont l’enjeu est le risque de conflit, s’est exprimé sur le vif quand, le 8 avril, le lendemain même du départ de Cheng Li-wun vers Shanghai et Pékin pour sa visite en Chine qu’elle a présentée comme un « voyage de paix », le Président Lai Qing De accueillait à Taïwan, un groupe bipartisan de sénateurs américains.

Leur objectif était d’exhorter les parlementaires taïwanais à adopter les crédits spéciaux de 40 milliards de $ proposés par l’exécutif étalés sur huit années en appoint du budget de la défense.

Actuellement bloqués au Yuan Législatif par le KMT au motif que la Chine considère les ventes d’armes de Washington à l’Île comme une provocation, ils ont fait l’objet d’une déclaration publique de la sénatrice démocrate Jeanne Shaheen qui, pour ne pas démotiver D. Trump et la Maison Blanche, appelait à une meilleure cohésion des Taïwanais face à la menace chinoise « Il est crucial que toutes les parties prenantes à Taïwan s’unissent pour accepter les dépenses de défense supplémentaires ».

Au sein même du KMT, la trajectoire de Cheng d’accommodation sans nuance au discours du PCC fait débat. Certains vont jusqu’à lui reprocher de reconnaitre le « Consensus d’Une seule Chine de 1992 », en omettant de préciser qu’à Taïwan, son interprétation qui diffère de celle de Pékin, n’envisage pas une réunification avec le Continent aussi longtemps qu’il sera contrôlé par le PCC.

D’autres détracteurs qui furent choqués par les félicitations que Xi Jinping lui avait adressées à son arrivée à la tête du Parti, constatent que, dans l’Île le ralliement dont elle se réclame n’a fait qu’attirer les caciques de la base électorale avides de confrontation avec le DPP.

La jeunesse en revanche dont les tendances rebelles à Ma Ying-jeou et à l’autocratisme du KMT s’étaient manifestées lors du Mouvement des tournesols en 2014 cité plus haut (lire : Taïwan : Craquements politiques dans l’accord cadre. Les stratégies chinoises en question), ne semble pas adhérer à son discours passant sous silence à la fois la liberté démocratique développée depuis 1988, l’identité taïwanaise et l’histoire particulière de l’Île.

Dans ce contexte, il n’est pas excessif de dire avec Aleksandrs Gross journaliste indépendant, rattaché à l’Université de Nottingham spécialisé dans l’analyse de l’identité taïwanaise que « pour les jeunes Taïwanais, le leadership actuel de Cheng renforce tout ce qu’ils reprochent déjà au KMT : une identité sino-centrée, une rigidité idéologique et une incapacité à répondre aux difficultés que rencontrent les jeunes Taïwanais pour vivre. »

Pessimiste, il ajoute que « sans un changement radical, sa présidence risque d’accélérer, plutôt que d’inverser, le déclin générationnel du KMT. »

Au total Cheng Li-wun, se signale à la fois par son incontestable charisme, une féroce ambition opportuniste et, après sa volte-face vers le KMT opérée entre 2002 et 2005, une indéniable souplesse politique pouvant aller jusqu’à reprendre sans nuance le discours de l’appareil chinois à propos de Taïwan, sur au moins deux sujets.

Alors qu’elle considère le « Consensus de 1992 d’une seule Chine », du seul point de vue du Parti communiste chinois, elle ignore la version traditionnelle du KMT qui, réfutant toute réunification avec le Continent tant qu’il sera contrôlé par le PCC, propose sa propre version « Une seule Chine, deux interprétations : 一个中国,不同的解读 ».

Comme le PCC, elle laisse entendre que le simple renforcement de la défense de l’Île serait fauteur de troubles, tout en ignorant que Pékin, faisant l’impasse sur leur histoire et leur évolution politique depuis près de quarante ans, assigne aux Taïwanais, au nom de leur appartenance à la culture chinoise, la rigidité d’un destin enfermé dans la seule perspective d’une réunification avec le Continent qui, si nécessaire, s’accomplirait sous la contrainte contre la volonté des Taïwanais.

Note(s) :

[1La figure et l’héritage de Sun Yat-sen sont l’objet d’une déférente vénération de part et d’autre du Détroit.

Ayant renversé la dynastie Qing, fondé la République de Chine, dont il a été le premier président, il a mené la lutte contre les seigneurs de guerre pour stabiliser la Chine (œuvre menée à bien par son protégé Chiang Kai-shek qui, par la suite, a dénaturé son action.)

A Taïwan, officiellement toujours la République de Chine fondée en 1911, Sun Yat-sen est reconnu comme le fondateur - ou « Père de la Nation » - guofu 國父 - et son premier président.

En République populaire de Chine, il est perçu comme un révolutionnaire de la première heure (geming xianxingzhe - 革命先行者 geming xianxingzhe) et un nationaliste chinois, à la tête du premier « Front Uni », précurseur du socialisme par les « Trois Principes du peuple » réinterprétés à l’aune de l’idéologie communiste.

 

 

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