Cliquez ici pour générer le PDF de cet article :
›› Société
Angoisse démographique. « L’enfant chinois est, et restera unique. » (*)
(*) Le titre est emprunté à Isabelle Attané démographe et sinologue, directrice de recherche à l’Institut national d’études démographiques et enseignante à Sciences Po Paris. Ses recherches portent sur les évolutions sociales en lien avec les changements démographiques en Chine, dans une perspective de genre. Ses travaux récents s’intéressent aux immigrés chinois en Île-de-France
L’histoire du parti communiste au pouvoir depuis 1949 est marquée par de brutales voltefaces, non seulement sous la férule de Mao Zedong mais également sous le règne de ses successeurs qui cherchèrent à en corriger les effets.
L’un des secteurs les plus bouleversés par l’idéologie, touchant aussi à l’intimité des Chinois et à leur organisation familiale, fut le rapport du Parti à la natalité. Durant l’ère maoïste, jusqu’en 1976, la règle était la « force du nombre ». Avec cependant, au début des années soixante-dix, une première prise de conscience malthusienne du poids de la multitude sur la qualité du développement économique.
Exprimée par la campagne « Wan Xi Shao ». Lancée en 1973, elle recommandait de retarder l’âge du premier enfant, 晚 - wan - ; d’en espacer les naissances 稀 - xi - (mot à mot « diluer ») ; et de faire peu d’enfants 少- shao - .En 1975 , un nouveau slogan commençait à fixer des normes « 一个不算少,两个正好,三个多了 - Un enfant n’est pas trop peu ; Deux sont juste bien ; Trois c’est trop. »
Six ans plus tard et trois années après la disparition de Mao, sous l’égide de Deng Xiaoping, l’appareil mit en place en 1979, la « politique de l’enfant unique », qui selon tous les démographes, fut l’expérience la plus brutale de contrôle des naissances et de la démographie de toute l’histoire des sociétés humaines.
Alors que les ruraux et les minorités ethniques bénéficièrent progressivement d’assouplissements, partout ailleurs le respect de la contrainte fut assuré avec une brutalité inouïe par les comités de quartier qui imposèrent des amendes massives, des avortements et des stérilisations forcés, tandis que les fonctionnaires contrevenants furent licenciés.
A ce sujet lire https://www.questionchine.net/so-long-my-son-de-wang-xiaoshuai , recension du film de Wang Xiaoshuai, longue et douloureuse contrition sur les abus autoritaristes et leurs effets psychologiques et sociaux de la politique de l’enfant unique.
A ce stade, il est nécessaire de s’arrêter à la brutalité de la colossale machine de contrôle et de répression des contrevenants à l’enfant unique dont, rappelons-le, l’objectif orwellien, à la limite de l’eugénisme, était d’améliorer non seulement le niveau de vie, mais également la qualité de la population.
Quand en 1991 l’appareil a ajouté le critère de la réussite de la planification des naissances à la grille d’évaluation des cadres locaux, la « politique de l’enfant unique » a pris la forme d’un vaste rouleau compresseur coercitif institutionnalisé pour réduire par la force les taux de natalité et remodeler entièrement la population chinoise.
Le résultat fut une chape de plomb tentaculaire qui présentait les symptômes d’une fébrilité collective. En 2005, le système devenu un État dans l’État comptait 82 350 bureaux et agences employant plus de 500 000 agents à travers tout le pays. La force de frappe étatique était soutenue par plus d’un million de cadres de terrain.
Œuvrant dans les quartiers et les villages avec les 6 millions de responsables de groupes et 94 millions de membres d’organisations familiales, tout cette armée traquait et réprimait impitoyablement les contrevenants.
Sans la moindre nuance, ni réflexion sur les effets à long terme indésirables et irréparables d’une telle violence, l’heure était aux congratulations. Les adeptes inflexibles du contrôle drastique des naissances affirmaient que les politiques antinatalistes avaient empêché 400 millions de naissance et contribué à la croissance économique soutenue après 1978.
Prise de conscience tardive et coups de barre inverses.
La pyramide des âges en Chine en 2023. A droite en rouge, les femmes dont le nombre est clairement inférieur à celui des hommes. Les encoches chez les hommes et les femmes correspondent aux secousses politiques. A droite chez les femmes, le creux du départ au milieu des années 80 de la campagne pour un seul enfant est clairement marqué.
*
Ce n’est que trente ans après le choix radical de « l’enfant unique » que l’appareil commença à prendre conscience des conséquences sur la démographie du pays d’une ingérence aussi brutale dans l’intimité des Chinois.
Le 6e recensement organisé en 2010, sous l’égide de Hu Jintao et Wen Jiabao, révéla les prémisses du vieillissement accéléré avec 180 millions de personnes âgées de plus de 60 ans (13,26 % de la population - 3 points de plus qu’en 2000 - ) ; l’effondrement des naissances avec la part des 0-14 ans en recul de 16,6% et le déséquilibre massif entre sexes marqué par un déficit catastrophique de femmes compris entre 30 et 40 millions.
Ce déséquilibre des sexes dont les chiffres furent publiés par le « China Quaterly » et l’ONU sont le résultat direct de la prévalence culturelle accordée par les familles aux enfants mâles ayant entrainé des millions d’avortement sélectifs et même des infanticides. Presque toujours, l’éducation des fillettes était négligée. https://www.questionchine.net/le-grave-desequilibre-des-sexes-source-de-tensions-sociales-et-de-trafics
Après ces premières alertes, la suite des décisions fut à la fois un chapelet de nouveaux « coups de barre », violentes voltes-faces tournant le dos à l’enfant unique et la démonstration que la lourdeur de l’inertie démographique exprimant la mémoire temporelle des populations humaines, s’accommode mal des brutalités idéologiques.
En 2013, le PCC autorisa deux enfants si l’un des deux parents était lui-même enfant unique. En 2015, il mettait officiellement fin à la politique de l’enfant unique. Tous les couples mariés furent autorisés à avoir deux enfants. En 2021, face à l’absence de rebond des naissances, le plafond était relevé à trois enfants.
Aujourd’hui, le parti qui traite la natalité non comme un choix privé, mais comme un outil économique et politique au service de la puissance de l’État, cherche par tous les moyens à encourager les naissances par une avalanche de mesures natalistes (allègements fiscaux, congés de maternité, contrôle des avortements non médicaux).
Rien n’y fait. En 2025, le pays accusait le taux de natalité le plus bas de son histoire, avec un indice de fécondité tombé à un enfant par femme dramatiquement en-dessous du taux de renouvellement de 2,1, tandis que les 11 millions de décès dépassaient largement les 7,92 millions de naissances.
Là encore, la réaction politique fut brutale.
Alors qu’il y a vingt ans la pression s’abattait sans pitié sur les contrevenants à l’enfant unique parfois dénoncés par les voisins ou même les proches, provoquant de graves traumatismes familiaux, aujourd’hui c’est l’inverse.
La vindicte de l’administration cible les tendances à l’émancipation hors des normes natalistes. Les premières victimes en sont les femmes. Saisies par le désir d’indépendance et cherchant à échapper aux cadres familiaux traditionnelles, elles sont harcelées par leurs familles, au travail et sur les réseaux sociaux.
Quant aux militantes féministes, l’État les traque et les censure. (Lire : https://www.questionchine.net/les-sheng-nu-laissees-pour-compte-et-le-renforcement-du-patriarcat )
Récemment le réseau social WeiBo a été le théâtre d’une polémique dont le sujet était le harcèlement politique d’une femme ouïghoure célibataire ayant eu l’impudence coupable, alors qu’elle était malade, de se réjouir de n’être pas mariée et chargée de famille.
Peu avant le Nouvel An chinois, l’humoriste ouïghoure connue sous le nom de Xiao Pa, s’est plainte sur WeiBo d’être alitée depuis deux jours et d’avoir une forte fièvre. En même temps elle se félicitait de n’être pas mère au foyer. « Soudain, ça m’a frappée », a-t-elle plaisanté, « si j’avais un mari et des enfants, je me traînerais hors du lit, accrochée au mur, juste pour leur préparer à manger. »
La simple remarque somme toute anodine avait aussitôt entrainé une réaction brutale du régulateur. Le compte de Xiao Pa a été fermé au nom de la « décence » et du « nettoyage » des réseaux sociaux, objets de « la campagne spéciale de l’administration du contrôle du cyberespace pour le nouvel an chinois 2026 »
Le motif officiel invoqué pour cette décision était que le commentaire de Xiao Pa avait « incité à l’hostilité envers les femmes et créé des angoisses concernant le mariage et la maternité, en violation des lois et réglementations en vigueur et des exigences de la campagne spéciale de nettoyage des réseaux sociaux ».
Le régulateur a ensuite « exhorté tous les utilisateurs à s’abstenir de d’évoquer délibérément les questions de genre, de créer la haine entre groupes ou de mettre en ligne des commentaires conflictuels lorsqu’ils participent à des discussions publiques ».
++++
Patricia Thorton. Le piège auto-construit d’une démographie effondrée.
La Chine connaît l’un des vieillissements démographiques les plus rapides au monde. La population des personnes âgées de plus de 63 ans devrait atteindre 39 % d’ici 2050. Lors de son discours à l’ANP sur le travail du gouvernement en mars 2026, Li Qiang avait clairement évoqué ce défi.
*
Pour y faire face le 15e Plan prévoit la « Silver économie 银发经济 ». Li Qiang dit qu’elle offrira des opportunités d’affaires. Il passait sous silence les dimensions colossales de l’aide au 3e âge qui occasionneront une charge financière évaluée à 30 000 milliards de Yuans (4400 milliards de $) d’ci 2035, soit 18% du PIB estimé en 2030 (23 800 milliards de $).
En juin 2026, Patricia Thorton professeure au Département de science politique et de relations internationales au Centre Dickson Poon pour la Chine et membre du Merton College de l’Université d’Oxford, publiait dans China Leadership Monitor une longue analyse des causes profondes du recul démographique chinois.
Pour elle, la mise au pas de la blogueuse ouïghoure Xiao Pa qu’elle cite d’emblée, est le signe d’une alerte qui dépasse le simple souci démographique. Elle montre en réalité que, pour l’appareil, la question démographique figure en tête des priorités du pouvoir à un rang très élevé. L’importance se lit dans le niveau des institutions et des publications officielles qui l’évoquent.
En 2018, un long article du Quotidien du Peuple affirmait : « À une époque où les intentions de natalité sont faibles et les coûts de la fécondité élevée, la naissance d’un enfant n’est pas seulement une affaire personnelle, mais aussi un enjeu majeur pour la stabilité à long terme du pays. »
En mars 2025, la question était intégrée au rapport annuel d’activités du PM LI Qiang qui détaillait les promesses de subventions pour les gardes d’enfants et les nombreux mécanismes de soutien à la natalité.
En mai 2025, le Livre Blanc sur la sécurité nationale dans la nouvelle ère 新时代国家安全白皮书mentionnait explicitement les stratégies d’aide la natalité dont les budgets cumulés se montait à près de 180 milliards de Yuan (25,8 milliards de $) provenant des caisses de l’État.
En pure perte.
Pour la quatrième année consécutive les naissances en 2025 chutaient de 17 % supplémentaires à 7,92 millions contre 9,54 millions en 2024, soit le niveau le plus bas depuis le début des relevés en 1949. Yi Fuxian chercheur émérite sino-américain à l’Université du Wisconsin-Madison, ajoutant à la sècheresse pessimiste du constat, déclarait, « les naissances en 2025 sont à peu près au même niveau qu’en 1738, lorsque la population chinoise n’était que d’environ 150 millions. »
Même les incitations directes des administration locales décidées il y a dix ans n’eurent pas l’effet de long terme escompté.
En septembre 2016, le Département de la santé et de la planification familiale de la municipalité d’Yichang au Hubei, avait publié une lettre ouverte sur son site web, appelant tous les membres du Parti et de la Ligue de la jeunesse communiste d’Yichang à montrer l’exemple en ayant un deuxième enfant.
Un rapport de novembre 2023 concernant la communauté de Lukou, dans le district de Yutang, à Xiangtan, exhortait explicitement les membres et les cadres du Parti à « diffuser efficacement, orienter, prendre l’initiative de la mise en œuvre et appliquer consciemment la politique nationale d’optimisation des naissances afin de contribuer à un développement démographique équilibré à long terme. »
En juillet 2024, la commission municipale de la santé de la municipalité de Quanzhou, dans le Fujian, publia une note interne qui a fuité en ligne, indiquant que « les membres du parti, les cadres à tous les niveaux, les entreprises d’État et les institutions publiques devraient prendre l’initiative dans la mise en œuvre de la politique des trois enfants ».
Mais la réalité est que la succession des coups de barre brutaux manipulant sans mesure un levier aussi intime que la natalité des couples a d’abord profondément entamé la confiance dans les discours du Parti. En même temps, les volte-face ont bouleversé la structure traditionnelle des familles.
Aujourd’hui, sur les réseaux sociaux, les mesures d’incitation à la procréation sont presque toujours tournées en dérision. La mode du sarcasme laisse peu d’espoir que les jeunes couples se conforment aux injonctions, même assorties de sanctions de carrière infligées à ceux qui ne fondent pas une famille dans les délais impartis par leurs employeurs ou leurs supérieurs hiérarchiques.
Il y a pire. En 1990, le durcissement de la politique de l’enfant unique a gravement bousculé l’architecture intime des familles et détruit le sentiment de sécurité qu’elles inspiraient à l’ombre des patriarches, au milieu d’un environnement socio-économique de plus en plus marchandisé, précaire et risqué.
Le modèle familial traditionnel gravement bouleversé. Explosion du coût de l’éducation.
A la mi-mai 2021, le gouvernement chinois avait tenté de réduire le cout de l’éducation en interdisant le tutorat privé. En pure perte. La mesure eut en réalité l’effet inverse. 90% des officines de tutorat ont officiellement été fermées. Mais beaucoup, tirant profit de la demande des parents qui n’a pas disparu, ont continué à exercer clandestinement en augmentant leurs tarifs.
*
Au début des années 2000, conséquence directe d’un nouveau discours national sur l’amélioration de la « qualité de la population », le modèle familial traditionnel, centré sur les parents, a été littéralement bouleversé.
Supprimant la fratrie, la nouvelle structure « inversée » des familles sur le modèle 4 - 2 -1 (quatre grands parents, deux parents, un enfant unique) a concentré l’attention sur l’enfant unique, centralisant les attentes de tous sur un seul individu.
Toutes les responsabilités financières, morales et d’assistance aux personnes âgées, autrefois réparties sur plusieurs enfants (aînés et cadets), reposent désormais sur les épaules d’un seul et unique individu dont la vision du passage à l’âge adulte est traversée par une légitime angoisse.
La focalisation de toutes les charges de ce qui n’est plus un « clan » rassurant sur la génération des enfants uniques, qui plus est confrontés à un décalage entre les offres d’emploi et leurs qualifications universitaires, crée dans une partie de la jeunesse un effondrement brutal du sens des responsabilités qui prend l’allure d’un nihilisme désabusé sur lequel les slogans natalistes de l’appareil n’ont plus de prise. Lire notre article d’août 2023 : https://www.questionchine.net/les-quatre-indesires-de-la-jeunesse
A ces profondes perturbations d’ordre psychologique qui dessinent des failles sévères dans le sentiment d’adhésion politique à un système devenu à la fois ultra compétitif et peu soucieux de la qualité de vie des personnes, s’ajoute le coût exorbitant de l’éducation de l’enfant unique.
Thorton cite l’explosion des charges d’éducation pointée du doigt dans un rapport national publié en 2024 sur les dépenses liées à la fécondité - 中国生育成本报告2024版 -. Véritable cause répulsive dissuadant les couples de faire plus d’enfants, le coût moyen pour élever un enfant jusqu’à l’âge de 17 ans était évalué dans le rapport à environ 538 000 yuans (80 000 $), soit en moyenne plus de 30 000 yuans (4400 $) par an, tandis que le revenu disponible par habitant n’était que de 41 314 yuans (6000 $).
Par conséquent, ajoute Thorton, « en 2024, élever un enfant coûtait généralement plus que le salaire d’un parent seul travaillant à temps plein. Les charges d’éducation d’un enfant sont encore alourdies par la course à la qualité incitant les parents à faire appel au tutorat extrascolaire privé dont les coûts clandestins ont encore grimpé tirés vers le haut par la répression du pouvoir. »
A ce sujet lire l’analyse de Jean-Paul Yacine qui en octobre 2024, proposait une synthèse appuyée sur le vif des réseaux sociaux, du désenchantement de la jeunesse et des parents tout en faisant le point de la persistance des officines de tutorat malgré leur interdiction officielle. https://www.questionchine.net/la-desherence-d-une-jeunesse-laissee-pour-compte-et-desenchantee
Lire aussi l’analyse de la rédaction qui, dès 2021, décrivait à la fois la mise aux normes idéologique des programmes scolaires et l’interdiction du tutorat privé : https://www.questionchine.net/mise-aux-normes-des-ecoles-privees-une-page-se-tourne
La conclusion de Thorton est sans appel. En substance, elle relève que l’arrogance sans nuance et brutale de l’appareil uniquement focalisée sur l’effet économique de rattrapage de puissance par la limitation des naissances a mis en œuvre un projet d’ingénierie sociale intrusif et brutal.
A bien des égards, efficace, la politique a construit un piège de faible fécondité dont l’appareil ne parviendra peut-être jamais à se libérer.
• À lire dans la même rubrique
Plus de 80 morts dans un accident de mine au Shanxi. Graves manquements aux règles de sécurité
[25 mai 2026] • Jean-Paul Yacine
Le homard, nouvel enthousiasme des adeptes de la haute-technologie subventionnée par le pouvoir
[22 avril 2026] • Jean-Paul Yacine
Guerre en Iran. Que disent les réseaux sociaux ?
[17 mars 2026] • Jean-Paul Yacine
SHEIN, une invasion chinoise face à une Europe entravée
[19 novembre 2025] • Jean-Paul Yacine
Pied de nez à la police et au parti
[11 septembre 2025] • Jean-Paul Yacine