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›› Société

Chine de l’Est, encore un attentat au couteau

Scène de chaos à Longyan où un bus dont le chauffeur a été attaqué par un homme armé d’un couteau, a foncé dans la circulation tuant 8 personnes et en blessant 22 autres, dont au moins une femme est dans un état grave. Selon la télévision locale du Fujian, avant d’embarquer dans le bus, le forcené avait d’abord tué un fonctionnaire et égorgé un policier lui aussi décédé.


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Le 25 décembre à Longyan (2,5 millions d’habitants), dans le Fujian, 130 km à l’ouest de Xiamen aux limites nord de la province de Canton, huit personnes dont un policier ont été tuées et 22 autres blessées par l’embardée d’un bus dont le conducteur avait été pris en otage par un homme brandissant un couteau. Selon les autorités, relayées par la télévision d’État, le jour même de l’incident, le forcené, un homme au chômage âgé de 48 ans, maîtrisé par la police, aurait eu une altercation avec le comité de quartier.

Très récemment plusieurs incidents du même type ont eu lieu, tous provoqués par des individus désespérés, sur lesquels le pouvoir communique peu. Souvent, les faits impliquent des agressions contre des enfants dans des jardins d’enfants ou des écoles maternelles. A la fin novembre, dans le Liaoning une voiture folle a foncé sur un groupe d’écoliers dont 5 ont été tués et une vingtaine d’autres blessés.

Le 26 octobre, à Chongqing une femme de 39 ans avait poignardé 14 enfants d’une école maternelle. Deux jours plus tard, le 28 octobre, toujours à Chongqing une femme a attaqué au couteau le conducteur d’un bus après que ce dernier ait manqué son arrêt, ce qui précipita le véhicule dans le Yangzi 70 mètres plus bas, tuant 15 passagers.

Quelques semaines plus tôt, dans le Zhejiang, un homme avait lacéré au couteau un passant avant de lancer sa voiture sur la foule, tuant 3 personnes. En septembre, un autre avait précipité son camion sur les passants qu’il a ensuite attaqués à coups de pelle. Le 15 juin 2017, une bombe artisanale avait explosé en face d’un jardin d’enfants à Xuzhou, dans le district de Fengxian près de Shanghai, tuant 8 personnes et en blessant 65 autres.

Alors que les armes à feu sont strictement contrôlées en Chine, c’est à l’arme blanche que s’expriment la folie furieuse des rancœurs sociales ou politiques. Souvent, mais pas toujours, les cibles sont des enfants des écoles. Depuis une dizaine d’années, la liste est longue, avec une recrudescence notable depuis 2010.

Une épidémie d’agressions à l’arme blanche.

Devant une école maternelle, la souffrance d’une maman dont le fils a été poignardée à mort à l’école.


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Le 23 mars 2010 à Nanping dans le Fujian Zheng Minsheng qui fut ensuite condamné à mort et exécuté par fusillade le 28 avril, assassina 8 enfants d’une école élémentaire, après une déception sentimentale ;

Le jour même de l’exécution de Zheng, à Leizhou dans la province de Canton, 50 km au sud de Zhenjiang, le professeur Chen Kangbing, 33 ans, soigné pour désordres mentaux, blessait au couteau 16 étudiants et leur professeur ; le lendemain 29 avril 2010, à Taixing dans la grande banlieue de Shanghai, Xu Yuyuan, 47 ans propriétaire d’une échoppe de photocopies, poignardait 28 jeunes enfants âgés en moyenne de 4 ans, ainsi que leur instituteur et un garde de sécurité ;

Le 30 avril, à Weifang dans le Shandong, Wang Yonglai, un fermier en conflit avec l’administration qui menaçait de détruire sa maison construite sans permis, s’immolait par le feu après avoir attaqué au marteau des enfants d’une école maternelle ;

Toujours en 2010, le 12 mai, à Hanzhong dans le Shaanxi, à 40 km de la frontière du Sichuan, en conflit avec son administrateur, Wu Huanming, 48 ans, armé d’un hachoir à viande, tuait 7 enfants et deux adultes d’un école maternelle privée dont il était propriétaire, puis se suicida ;

Moins d’une semaine plus tard, à Haikou, au nord de l’île de Hainan, une dizaine d’hommes pénétrèrent dans une école professionnelle armés de couteaux et blessèrent 9 étudiants pour se venger d’une altercation ayant eu lieu la veille, en ville ;

En août 2010, à Zibo dans le Shandong, Fang Jiantang, 26 ans, tuait au couteau sans raison apparente, 3 enfants d’un jardin d’enfants et en blessait 3 autres en même temps que 4 instituteurs ;

Un an plus tard, dans le district de Minhang près de Shanghai, une femme mentalement dérangée travaillant dans une garderie pour enfants de migrants, blessait 8 jeunes pensionnaires du centre avec un cutter ; en septembre 2011, dans une école maternelle de Gongyi sur la rive sud du Yangzi dans le Henan, Wang Hongbin, une femme de 30 ans tuait à la hache une jeune enfant et en blessa une autre en même temps que 3 parents d’élèves ; le 14 décembre 2012, à Chenpeng dans le Henan un villageois de 36 ans poignarda 23 enfants et une adulte d’une école maternelle ;

A cette liste qui n’est pas exhaustive s’ajoutent plusieurs attaques au couteau ou à l’explosif, identifiées comme des actes « terroristes » par le pouvoir.

Attaques terroristes. Arme blanche et explosifs

<pictureLeft2338ft|legend=Déploiement de police à la gare de Kunming dans le Yunnan le 1er mars 2014 quand des passagers avaient été agressés par une troupe d’une dizaines de personnes que Pékin avait tout de suite reliées à la mouvance indépendantiste ouïghour « attisée de l’extérieur ». L’attaque au couteau avait coûté la vie à 29 personnes et blessé 130 autres plus ou moins gravement. Lire : Kunming : le choc terroriste.>

Le 28 octobre 2013, l’incendie d’un 4x4 fou ayant percuté la foule sous la photo de Mao à la porte sud de la Cité interdite avait fait 5 morts dont 3 terroristes à bord de la voiture et 2 touristes ; le 1er mars 2014 à la gare de Kunming une dizaine de personnes avaient attaqué les passagers à l’arme blanche, faisant 29 morts et 130 blessés. Des scènes identiques se reproduisirent le 30 avril 2014 à la gare d’Urumqi (3 morts 79 blessés) et le 6 mai suivant à la gare de Canton (7 blessés).

A ces agressions s’ajoutèrent plusieurs attaques dans la région d’Aksu au Xinjiang, 600 km au sud-ouest d’Urumqi : en août 2010, 2 morts et 6 blessés ; en janvier et février 2014, 14 morts parmi les assaillants d’un commissariat au cours des deux attaques ; et le 18 septembre 2015, 50 morts dont des policiers et de nombreux blessés. Lire : Grave attentat dans une mine de charbon d’Aksu.

En dehors des explications terroristes ou psychiatriques soulignant la folie des auteurs, le pouvoir n’a jamais communiqué ouvertement sur les raisons profondes de ces attaques au couteau qui parfois provoquent d’importantes psychoses chez les parents de jeunes enfants et le personnel d’encadrement des maternelles.

Le 9 mai 2010, Xinhua avait publié le point de vue d’un psychiatre américain expert en désordres post-traumatiques, pour qui l’épidémie d’attaques au couteau pouvait être le résultat de la rapidité des changements sociaux propres à créer des tensions et des trouble psychiques.

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Analyse des causes.

Prononcé « Qiou », ce caractère imaginaire a fait fureur sur les réseaux en Chine en 2018. Il est une combinaison de 穷 – Qiong qui signifie « pauvre », de 丑 – chou utilisé pour décrire la laideur et de 土 – tu – terre - qui peut renvoyer aux souffrances de la paysannerie ou/et à la poussière des sols pauvres. Le combiné est une synthèse de ce que les Chinois ressentent face à l’aggravation des différences de revenus, que Wen Jiabao avait décrit comme « l’augmentation des problèmes sociaux » pouvant être en partie à l’origine de l’épidémie d’agressions au couteau en 2010.


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Dans une émission débat de CCTV le professeur Miller qui eut à traiter des patients après l’attentat du 11 septembre à New-York, notait que la puissance des phénomènes migratoires, l’augmentation des écarts de niveau de vie, l’affaiblissement des traditions sont autant de facteurs pouvant perturber l’équilibre mental d’une population.

Dans la même émission, Han Buxin, chercheur à l’Institut de psychologie de l’Académie des Sciences Sociales approuvait le diagnostic de Miller ajoutant que, selon ses observations 2 à 3% des Chinois étaient atteints de désordres mentaux, ce qui, dit Han, situe le nombre de patients à traiter hors de portée du système de soins mentaux du pays.

En 2017, selon l’OMS, 54 millions de Chinois étaient atteints de dépression. (4,2% de la population). Mais en 2012, le célèbre The Lancet estimait que plus de 170 millions de Chinois souffraient de désordres mentaux dont seulement 15 millions bénéficiaient d’un traitement.

Allons plus loin sur la voie de l’explication psychologique mêlée à celle de la rancœur sociale. En 2010, face à une extraordinaire épidémie d’attaques au couteau (cf. plus haut), Wen Jiabao avait vaguement évoqué des « tensions sociales ». A l’époque celles-ci étaient assez bien documentées par des études publiées librement par l’Académie des Sciences Sociales.

Depuis 2014, elles sont sous le boisseau de la censure et seulement accessibles aux hauts responsables du Parti (lire : Feu sur les « excroissances méningées du Parti » et reprise en main idéologique.). Il reste que les inégalités persistent et s’aggravent, que les fermiers sont toujours aux prises avec des captations de terres mal dédommagées, tandis les prix de l’immobilier flambent.

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Explorant les causes psychologiques au-delà des raisons sociales, certains suggèrent que les accès de violence individuelle, dont Han Buxin dit avec raison qu’ils ne sont pas coordonnés, sont peut-être le prix à payer pour la mise aux normes répondant, non seulement au besoin de sécurité de la classe moyenne effrayée par la perspective du chaos, mais aussi à l’exigence de sérénité politique du régime tenant tous les bouts d’une situation dont il prétend contrôler le moindre aléa social.

Dans ce paysage quadrillé par les caméras de reconnaissance faciale et le redressement infligé par le « crédit social », on peut proposer l’hypothèse, mais les études sérieuses sur ce thème restent à faire, que les entraves à toute déviance même légère finiraient, comme le suggère Robert Foyle Hunwick, consultant à Pékin qui prépare un livre sur « Les vices et les crimes dans la Chine moderne », par créer de telles frustrations que la moindre étincelle, qu’il s’agisse d’un chômage soudain, d’une insulte, ou même de la crainte qu’un intrus ou un inconnu pourrait perturber son « Fengshui », suffirait à provoquer une déflagration.

De fait, il arrive souvent qu’après leur « coup de folie » meurtrier les auteurs se plaignent d’avoir été mal traités par l’administration, un voisin, le chauffeur du bus ou un « petit chef » dans leur travail.

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Mais, dans un contexte général où, ailleurs, selon l’ONU, le nombre des crimes violents y compris par arme blanche augmente, tandis qu’aux États-Unis les tueries par arme à feu se succèdent, on ne peut manquer de s’interroger sur les raisons poussant certains chinois à poignarder les enfants innocents dans les maternelles.

Pour l’heure le pouvoir se contente d’augmenter la répression et la surveillance. Installant une profusion de caméras vidéo et augmentant le nombre de vigiles dans les écoles, il censure les réseaux sociaux diffusant des témoignages précis des incidents par crainte d’une contagion mimétique.

Certains psychiatres chinois expliquent l’agression des enfants comme un acte « extrême de désespoir niant l’innocence et la promesse d’avenir de la jeunesse, pour attirer l’attention sur leur désarroi, ultime étape avant la tentation morbide du suicide ». De fait, après leur folie criminelle dont ils savent qu’elle les condamnent à mort, plusieurs agresseurs d’enfants ont mis fin à leurs jours.

Les soins psychiatriques en Chine.

Selon Le Dr Wang Gang, Directeur de l’hôpital Anding à Pékin, spécialisé dans les maladies mentales, les bouleversements rapides et profonds dans la société ont accéléré le rythme de vie et augmenté les risques de dépression nerveuse et de troubles psychiques. Selon l’OMS, en Chine 54 millions de personnes souffrent de dépression. Seule une faible proportion d’entre elles est soignée.


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La réflexion sur les causes psychiatriques conduit à examiner la situation du traitement des maladies mentales en Chine.

Selon les études récentes de l’Université de Pékin et les synthèses de China Briefing, s’il est vrai que depuis 10 ans, les pouvoirs publics ont considérablement investi dans les soins psychiatriques, la vérité confirmée par "The Lancet" cité plus haut, oblige à dire que les efforts consentis sont insuffisants.

Les difficultés restent en partie liés à la culture traditionnelle freinant les consultations par crainte de l’opprobre sociale frappant les malades. Du coup, la faiblesse de la demande induit une désaffection des médecins psychiatres qui en dépit de leurs diplômes s’orientent vers des secteurs plus lucratifs. Sur le million de psychiatres formés entre 2009 et 2017, à peine 10% exercent à temps plein dans leur spécialité.

Mais la demande varie en fonction des niveaux de vie. Dans les centres urbains de la côte Est on consulte plus facilement que dans l’arrière-pays.

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Il existe deux niveaux des soins psychiatriques qui globalement progressent lentement. Le premier pour les atteintes graves nécessitant une surveillance hospitalisée dont le fleuron, cependant hors de portée des ressources des Chinois moyens, est l’hôpital privé Kangning à Wenzhou dans le Zhejiang (温州康宁医院). Crée en 1996, et coté en bourse à New-York, il annonce 40 millions de RMB (7 millions de $) de profits nets annuels en hausse moyenne de 62%.

L’autre versant des soins psychiatriques s’adresse aux affections moins sévères accessibles dans les écoles, les entreprises, par les comités de quartiers et par des consultations privées dont le prix varie entre 50 et 100 $ que la moyenne de la population considère comme élevé.

En 2012, était promulguée la première loi chinoise sur le traitement des maladies mentales (traduction en anglais) .

Critiquée par Human Rights Watch qui décèle une insuffisance de garanties pour les malades, elle a clarifié la prise en charge des patients et établi une différence entre les conseils psychologiques et le traitement psychiatrique.

Elle stipule que seuls les patients à risques pour eux-mêmes et pour les autres sont soumis à des traitements obligatoires en milieu hospitalier, sans cependant donner le droit à un patient d’opposer une expertise contradictoire à une décision d’hospitalisation.

Mise à jour le 8 janvier 2019

Le 7 janvier les médias officiels chinois, repris par l’AFP, ont annoncé que le fermier Yan Pengan, auteur en janvier 2017 d’une attaque au couteau contre 12 jeunes enfants d’une école du Guangxi, dont 4 avaient été sérieusement blessés avait été exécuté le 4 janvier 2019.

A l’époque, évitant de plus graves conséquences, l’un des enseignants de l’école s’était interposé, provoquant la fuite du forcené qui s’était ensuite rendu à la police.

 

 

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