›› Chronique
La brutalité des taxes infligées par D. Trump aux produits chinois produira des réactions en chaîne qui impacteront les deux économies. Une chose est certaine, Pékin qui cherche déjà des appuis en Asie du Sud-est et en Afrique n’acceptera pas de négocier avec Washington sous la pression de menaces publiques. La prévalence accordée par les deux parties aux émotions d’orgueil national augmente les risques d’un affrontement militaire direct.
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Le 11 avril, la Chine portait les droits de douane sur les produits américains à +125% en riposte à la dernière salve de +145% de Donald Trump frappant les exportations chinoises aux États-Unis.
La mesure entrait en vigueur alors même que la Maison Blanche confrontée à les cordes de rappel de la chute de la bourse, d’une épidémie de ventes de bons du trésor et de la hausse des taux d’intérêt aggravant la charge de la dette, sur la voie de 1700 Mds de $ en 2025, annonçait une trêve de 90 jours pour le reste de la planète.
Avant d’exempter de taxes les « smartphones » et les ordinateurs portables fabriqués en Chine et exportés aux États-Unis, elle maintenait cependant une taxation universelle +10%, à l’exception du Mexique et du Canada qui, selon le porte-parole de la Maison Blanche, continueront à être soumis à des droits de douane de +25% « à moins qu’ils respectent l’accord États-Unis-Mexique-Canada », conclu en 2018 – 2020.
De quoi s’agit-il ?
Ayant amendé et précisé l’accord de libre-échange de l’ALENA (1999), le nouvel Accord Canada - États-Unis – Mexique – ACEUM -, conclu en juillet 2020, comporte des clauses sociales de respect du droit du travail et une disposition politique clairement dirigée contre la Chine imposant aux trois partenaires de « s’avertir mutuellement » s’ils entamaient des négociations commerciales avec une “économie non marchande” ». Pékin avait protesté en invoquant « l’intention hégémonique » de Washington.
La hausse des taxes à ce niveau inédit était publiquement motivée par D. Trump qui, dans un « tweet », accusait Pékin de s’être « depuis de longues années affranchi des règles du commerce mondial. » La charge était sévère : « J’espère que, dans un avenir proche, la Chine comprendra que “l’extorsion“ – « ripping off » dans le texte - infligée aux États-Unis et à d’autres pays ne sera plus tenable ni acceptable ».
Le 11 avril, prenant pour la première fois la parole depuis l’escalade de la guerre commerciale, Xi Jinping déclarait que la Chine n’avait « pas peur ». En même temps, le porte-parole du ministère du commerce, suggérant que Pékin n’avait pas l’intention de continuer à la surenchère du « jeu du poulet » [1], indiquait qu’il n’avait pas l’intention d’aller au-delà de 125 %, affirmant qu’une nouvelle surenchère serait vaine.
Pékin réfléchit à d’autres moyens de riposter, dont la recherche d’une contre-offensive par des concertations déjà en cours avec la Corée du sud, le Japon et plusieurs pays d’Asie du Sud-est.
Le 10 avril, s’adressant au Premier Ministre espagnol Pedro Shanchez en visite à Pékin après une escale au Vietnam la veille, Xi Jinping a exploré une voie de compromis avec l’UE avec laquelle les relations commerciales ne sont cependant pas non plus au beau fixe.
Idéalisant quelque peu la nature de la coopération Bruxelles à peine sorties de graves tensions, Pékin n’ayant jamais considéré l’Union comme un partenaire crédible de premier plan, préférant les relations bilatérales entre États, le Président Xi s’est avancé sur la voie d’une fraternité sino-européenne pouvant faire contre contrepoids à la brutalité douanière de Washington.
« La Chine a toujours considéré l’UE comme un pôle important dans un monde multipolaire ; elle est l’un des principaux pays soutenant fermement l’unité et la croissance de l’UE ». Et « La Chine et l’UE doivent assumer leurs responsabilités internationales, sauvegarder conjointement la tendance de la mondialisation économique et l’environnement commercial international, et s’opposer ensemble aux actes d’intimidation unilatéraux ».
Alors qu’en 2021, au milieu des controverses sur la déferlante de voitures électriques chinoises, les tensions sino-européennes avaient atteint un niveau inédit de brutalité et de défiance réciproques aujourd’hui, les risques posés par la variable Trump catalysent la stratégie chinoise d’une riposte concertée avec l’UE contre le protectionnisme vindicatif de l’Amérique.
Sur les défiances sino-européennes et les tensions commerciales autour des véhicules électriques chinois : lire Chine-UE. Misère de l’Europe puissance, rapports de forces et faux-semblants et Véhicules électriques. La puissante déferlante chinois.
L’improbable capitulation chinoise.
La photo montre Xi jinping saluant par vidéo les membres d’une réunion au sommet de l’ASEAN en novembre 2021. La tournée d’avril 2025, décidée en réaction à la guerre des taxes lancée par D. Trump l’a conduit au Vietnam, en Malaisie et au Cambodge. Arrivé à Phnom-Penh, le 17 avril, 50e anniversaire de la prise de la ville par les Khmers Rouges, qui furent puissamment aidés par Chine de Mao, Xi Jinping a renforcé les liens avec le Royaume Khmer où la marine chinoise a récemment complété l’installation d’une base navale à Ream, près de Sihanoukville.
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La réalité est que l’agressivité teintée d’une très grossière absence de nuance de D. Trump qui dit publiquement attendre que Xi Jinping vienne à Canossa négocier un accommodement à sa brutalité douanière, heurte les Chinois. Elle n’a aucune chance de faire plier Pékin.
Non seulement la stratégie de l’épreuve de force est répulsive pour l’opinion publique chinoise en ces temps où depuis 2013, Xi Jinping agite le nationalisme anti-occidental du pays sur le thème de la mémoire des humiliations infligées à la Chine durant les guerres de l’opium au milieu du XIXe siècle.
Mais de surcroît, s’il est exact que le volume des ventes chinoises à l’Amérique est considérable en valeur absolue – 512, 22 Mds de $, entre janvier 2024 et février 2025 –, en réalité il ne compte que pour 2% du PIB du pays et, annuellement, pour seulement 12% du total des exportations globales chinoises dont le montant a atteint 3600 Mds de $ en 2024.
En somme, pour l’instant, la Chine n’est pas le dos au mur, même s’il est clair que l’appareil confronté à de soucis domestiques se serait bien passé de cette joute politique et commerciale publiquement étalée à la face du monde [2].
Alors que ses ripostes douanières infligeront des dommages à l’économie américaine, tandis que l’avalanche de taxes heurtera le tissu industriel interconnecté des sous-traitants américains impactant la compétitivité de leurs exportations, Xi Jinping commence des le 14 avril une tournée en Asie du Sud-est, au Vietnam - 14 et 15 avril - en Malaisie - 15 et 16 avril - et au Cambodge - 16 et 17 avril -, également durement touchés par d’importants droits de douane (Lire : La Chine et le reste du monde contre la forteresse TRUMP).
Au passage, on notera que Xi Jinping arrivera au Cambodge le 17 avril, jour du cinquantième anniversaire de la prise de Phnom-Penh, le 17 avril 1975 par les Khmers Rouges, dont la victoire sur la République Khmère soutenue par les Américains avait été assurée grâce à la logistique chinoise de l’ère maoïste. Dès le 17 avril après-midi, Phnom-Penh fut vidée des ses habitants utilisés comme travailleurs forcés dans les campagnes. Ainsi commença un des plus épouvantables épisodes de l’histoire du Royaume qui, sous Pol Pot, expérimenta le socialisme agraire radical, qui provoqua la mort de 1,5 à 2 millions de Cambodgiens.
Dans le même temps, cultivant avec assiduité le « Sud global » plusieurs émissaires chinois se sont rendus en Afrique du Sud en Arabie Saoudite et en Inde. Quant au ministre des Affaires étrangères Wang Yi, il a, dans la continuité des longues stratégies chinoises en Afrique, visité la Namibie, la République du Congo, le Tchad et le Nigeria. Lire nos articles : L’Afrique, la Chine et l’Europe et La Chine-Afrique mobilise le « Sud Global » contre l’Occident.
Enfin, cette revue des compétitions globales entre la Chine et les États-Unis ne serait pas complète si elle n’évoquait pas les très préoccupants discours à l’emporte-pièce américains et leurs ripostes chinoises. Ayant récemment creusé encore plus la fracture émotionnelle entre les deux pays, ils ravivent objectivement l’hypothèse d’un risque d’accident stratégique irrationnel.
Surgissement des émotions. Le danger de l’irrationnel.
La guerre des taxes qui installe un puissant protectionnisme, s’accompagne de la montée des émotions nationalistes augmentant les risques de conflits.
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Le 3 avril, dernier le Vice-Président J.D. Vance, dont le sens de la nuance complexe ni la courtoisie internationale ne sont pas les premières qualités, faisant entre autres allusion aux achats chinois de bons du Trésor américain, affirmait publiquement sur Fox News, que « les États-Unis empruntaient de l’argent aux paysans chinois pour acheter des produits que produisent les paysans chinois. » [3]
Dans un pays où les robots industriels deviennent la norme dans les centres de production des zones les plus développées de l’Est et du Sud-Est, au milieu des avalanches de tollés outrés des internautes chinois, la diplomatie chinoise a réagi le 8 avril par la voix du porte-parole Lin Jian : « La pression, les menaces et le chantage ne sont pas la bonne façon de traiter avec la Chine » et Il est surprenant et triste d’entendre de tels mots ignorants et impolis de la part de ce vice-président. »
En même temps, sans qu’il soit possible d’en déterminer l’origine exacte – initiatives de particuliers ou pilotées par l’appareil – sur les réseaux sociaux chinois amplement reprises en Occident, des vidéos générées par l’IA, montrent des images de chaînes de montages américaines mises en œuvre par des ouvriers obèses aux gestes empruntés et lents.
La dérision par le montage artificiel factice n’en met pas moins l’accent sur une réalité soulignée par Anne-Laure Delatte, Directrice de recherches au CNRS, rattachée à l’université Paris-Dauphine PSL, dans un article d’Alternatives économiques du 10 avril.
En substance, alors que le prix des composants importés augmente, tandis que l’avalanche de droits de douane infligés par la Chine en riposte à l’Amérique provoqueront des pertes de marchés à l’origine de manques à gagner et de réductions d’emplois, la réindustrialisation de l’Amérique sera longue et coûteuse et le retour au plein emploi, contre la tendance globale à la robotisation est, pour l’heure, une chimère.
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Enfin, en haussant l’analyse d’un étage, au moment même où la Chine ne cesse d’afficher par ses démonstrations de forces dans le détroit de Taïwan, sa détermination à retrouver sa souveraineté sur l’Île, y compris par la force, tandis que montent les rumeurs d’une reprise militaire par Washington du contrôle du canal de Panama, on ne peut que s’alerter du retour explosif des émotions dans les relations internationales.
Le constat de l’illusion de la paix par la morale de la loi et par le Droit international renvoie à l’école des stratèges réalistes occidentaux qui, de Thucydide à Raymond Aron et son contemporain Hans Morgenthau, en passant par Nicholas Machiavel et Thomas Hobbes qui tous ne voyaient la paix possible, non par la sagesse des hommes et le droit, mais seulement par l’équilibre des forces.
A l’ère nucléaire, Raymond espérait cependant que face au risque d’enchaînement apocalyptique, la paix serait préservée par la « sagesse de la mesure » des hommes refusant la « dialectique de l’inexorable » échappant à leur volonté.
Avec en tête l’idée de l’intérêt commun à ne pas s’entredétruire, chaque belligérant renoncerait à la victoire totale, laissant la porte ouverte à un règlement négocié. Pour une plongée dans le détail compliqué de la pensée de Raymond Aron, lire l’analyse de Stanley Hoffmann : Raymond Aron et la théorie des relations internationales.
Note(s) :
[1] Le nom « poulet » trouve son origine dans un jeu dans lequel deux conducteurs se dirigent l’un vers l’autre sur une trajectoire de collision. L’un doit faire un écart, sinon les deux peuvent mourir dans l’accident. Si l’un des conducteurs fait un écart et l’autre non, celui qui a cédé sera appelé un « poulet – chicken », c’est-à-dire un lâche.
La métaphore est utilisée pour décrire une situation dans laquelle deux parties se livrent à une confrontation sans rien gagner, et où seule « la fierté » les empêche de reculer.
Au fond, cette réalité où une émotion gouverne les relations internationales, confirme la vision de Raymond Aron dans « Guerre et Paix entre les Nations ». En substance, l’ouvrage analyse que les rapports entre les Nations ne sont pas gouvernés par la raison, mais par des sentiments vertueux ou non « Volonté de puissance et désir de revanche ; rivalités ; amertumes historiques ; Désir de domination, ambition prosélyte etc… »
[2] A l’intérieur, l’appareil est confronté au ralentissement de la croissance, au chômage des jeunes, à la faible consommation des ménages, à l’accumulation des dettes locales et au marasme immobilier qui s’ajoutent à une vaste défiance datant des ratés de la gestion épidémique en 2020 (Lire : De la toute puissance à la crise politique. L’itinéraire de l’affaiblissement de Xi Jinping).
[3] Selon CNN, les extraits de l’interview de Vance ont été partagés par 140 millions d’internautes heurtés dans leur orgueil national. L’un d’eux écrit : « Nous sommes peut-être des paysans, mais nous sommes impressionnants. Nous disposons du meilleur réseau ferroviaire à grande vitesse au monde, des capacités logistiques les plus performantes et des technologies de pointe en matière d’IA, de conduite autonome et de drones. »
Parlant de Vance, Hu Xijin, l’ancien rédacteur en chef du Global Times, postait, « Ce véritable paysan issu de l’Amérique rurale semble manquer de perspective. Nombreux sont ceux qui l’exhortent à venir découvrir la Chine par lui-même ».