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De plus en plus, le travail à la chaîne recule, remplacé par des robots industriels.
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Récemment, l’exposé public d’un rapport préparé par le Centre de recherches indépendant basé à Washington DC « TIF (Information Technology and Innovation Foundation) » fondé en 2006 avec le parrainage de sénateurs et de députés républicains et démocrates a sonné le branle-bas dans les milieux de la recherche de pointe et des décideurs politiques choqués par les mises au point corrigeant quelques fausses idées reçues sur le retard de l’innovation chinois.
Présenté par Stephen Ezell, Vice-Président de la fondation en charge des politiques d’innovation, un des responsables les plus connus aux États-Unis ayant une longue expérience des stratégies scientifiques et technologiques, familier de la compétitivité et du commerce international, en même temps expert de la fabrication industrielle, le rapport dissipait quelques illusions.
« Dans l’ensemble, nous constatons que même si le système d’innovation chinois n’est pas parfait, il est beaucoup plus solide que nous le pensions auparavant ». Suivait une mise en garde : « Les éléments actuellement disponibles suggèrent que la Chine n’a certes pas encore atteint les sommets dans tous les domaines, mais le fait est qu’elle a pris de l’avance dans certains secteurs et que dans de nombreux autres, d’ici une dizaine d’années, les entreprises chinoises dépasseront leurs rivales occidentales. »
Les point forts du nucléaire, des véhicules électriques et des batteries.
Une centrale construite par Huaneng au Shandong dont le réacteur de IVe génération est refroidi au gaz. Générant 210 MW d’électricité. Il doit remplacer les centrales électriques au charbon. Le but affiché vise à atteindre la neutralité carbone d’ici 2060.
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Évaluant les entreprises en examinant les critères de la R&D, du niveau des personnels, de la présence ou non d’équipes en charge de l’innovation, des brevets déposés et des récompenses internationales obtenues, le rapport établit qu’actuellement la Chine surpasse ses concurrents occidentaux dans les domaines de l’énergie nucléaire, des véhicules électriques et des batteries. En revanche, les progrès d’innovation du secteur des microprocesseurs restent modestes.
Mais la Chine a probablement 10 à 15 ans d’avance sur les États-Unis en matière de déploiement à grande échelle de réacteurs nucléaires de quatrième génération. Alors qu’elle construit aujourd’hui plus de réacteurs nucléaires que le reste du monde réuni, elle est devenue le nº1 mondial des réacteurs avancés dotés de systèmes de sécurité passive. D’ici 2030, sa production d’énergie nucléaire aura dépassé celle des États-Unis (lire : Avenir du nucléaire. Le choix difficile des neutrons rapides).
Dans le domaine de l’industrie automobile, Ezell souligne les gigantesques progrès de la Chine qui au milieu des années quatre-vingt produisait à peine plus de 5000 voitures, quand en 2024 elle prévoit d’en fabriquer 26,8 millions, ce qui représentera 21% de la production mondiale, sur la voie des 30% d’ici 2030. Si on réduit la focale aux véhicules électriques et aux batteries, les impressionnants pourcentages fabriqués en Chine atteignent respectivement 62 et 77%.
En biopharmacie la Chine toujours à la traîne des groupes occidentaux rattrape rapidement son retard. Entre 2002 et 2019, sa part dans la valeur ajoutée mondiale du secteur a été multipliée par quatre et les groupes chinois en représentent aujourd’hui 25%.
En robotique, les Chinois ne sont pas aussi innovants que les Occidentaux, les Sud-coréens ou les Japonais, mais ils compensent par la généralisation rapide des chaînes de productions automatisées, en passe de se généraliser dans tout le tissu manufacturier.
La féroce guerre des microprocesseurs.
Malgré ses efforts de recherche et ses investissements la Chine a deux à trois ans de retards dans le secteur des puces.
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Dans le secteur clé des microprocesseurs, l’analyse recoupe les estimations de QC (lire : Est-ce le réveil des microprocesseurs chinois ? & « Micro-puces » et droit de propriété. La violente riposte américaine contre la Chine et ses contrefeux).
Alors que la guerre technologique fait rage et que Pékin a injecté plusieurs centaines de milliards de $ dans le secteur, l’industrie des puces chinoises et notamment son champion Huawei accuse un retard de deux à cinq ans.
Mais la réactivité du groupe de Shenzhen impressionne. Alors qu’en 2020, Washington lui avait infligé un embargo sur plusieurs composants essentiels des semi-conducteurs, en 2023, il a étonné ses concurrents Américains en mettant sur le marché plusieurs portables équipé d’un microprocesseurs produits en Chine.
Son nouveau smartphone « Mate XT » concurrence directement la série des iPhone 16. Vendu 20% moins cher, il a obligé Apple à baisser ses prix (à ce sujet, lire, à la page 2, le § : Le fleuron Huawei relève la tête.).
La guerre n’a pas de cesse. En septembre, le département américain du Commerce a annoncé de nouveaux contrôles à l’exportation sur l’informatique quantique et les outils avancés de fabrication de puces. L’embargo conçu pour protéger l’avance américaine fait suite aux restrictions mises en œuvre en 2022 qui limitaient l’export en Chine des puces avancées dont les premiers effets furent de handicaper à la fois la maintenance des ordinateurs quantiques et la fabrication des microprocesseurs haut de gamme.
Les blocages n’ont cependant pas tué le commerce. Le groupe Nvidia nº1 mondial des logiciels de calcul informatique qui réalise 17% de ses revenus en Chine, en baisse de 8% depuis les restrictions, a créé des versions de semi-conducteurs bas de gamme passant sous les restrictions qualitatives de la Maison Blanche.
Selon Rick Switzer, expert en technologies de pointe, ancien du Département d’État, la Chine s’est hissée à la tête des utilisateurs des puces tout venant équipant non seulement les appareils électroménagers ou les voitures, mais également les systèmes de défense. Si les Etats-Unis laissent la Chine investir complètement ce secteur, dit-il, ils finiront par perdre le contrôle des technologies du secteur informatique.
Enfin, d’un récent voyage en Chine Switzer tire les mêmes conclusions que l’ITIF, soulignant notamment que certains mythes comme celui de la copie systématique par les Chinois des technologies occidentales n’avaient plus cours.
Embargos américains et l’avantage chinois d’une ferveur nationale.
En juin dernier, au Grand Palais du Peuple, pour promouvoir l’esprit d’innovation, Xi Jinping, Li Qiang et Cai Qi saluaient quelques lauréats de prix scientifiques.
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Une délégation du Groupe Américain Ford en Chine avait notamment constaté que les véhicules électriques chinois étaient non seulement moins chers mais aussi « plus innovants » que les modèles occidentaux. « La Chine peut innover. Elle innove tout le temps et travaille dur pour rester au niveau. »
Récemment Tesla en a concrètement mesuré les capacités. En 2023, BYD est devenu le premier fabricant mondial de véhicules électriques, vendant environ 3 millions de voitures, tandis que la même année, la société d’Elon Musk n’en a vendu que 1,81 million (lire : Spectaculaires succès des véhicules BYD).
La réaction de Washington fut brutale. En mai dernier, Joe Biden a interdit les investissements américains dans les hautes technologies et imposé des droits de douane de 100% sur les véhicules électriques chinois. En même temps, il déclarait vouloir que d’ici 2030, l’Amérique produise des batteries pour véhicules électriques sans aucun apport des minéraux critiques chinois.
Mais selon Switzer l’essentiel est ailleurs. L’écosystème des échanges universitaires a changé. Pour des raisons nationalistes, la plupart des étudiants chinois aux États-Unis rentrent désormais en Chine, en maitrisant les techniques de « rétro-ingénierie » permettant de comprendre comment une pièce a été conçue afin de la reproduire, de la modifier et de plus en plus souvent de l’améliorer.
Ce nouveau paradigme, dit Switzer, permet à la Chine de rester innovante, d’avoir de solides capacités de se maintenir au meilleur niveau et, assez souvent, de prendre la tête de certains secteurs.
Enfin il y a plus, pour Emily Jin experte des relations sino-américaines, ancien membre du Centre pour une nouvelle architecture de sécurité américaine (CNAS), l’environnement idéologique du pays est « moins contesté que celui des États-Unis aujourd’hui ». Plus précisément, elle estime qu’en Chine il existe autour de l’innovation « une ferveur idéologique sans faille qui est loin d’exister aux États-Unis. »