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Bascule de pouvoir aux Etats-Unis. Quelles conséquences pour Taïwan ?

A propos de Taïwan, Joe Biden sera rapidement confronté aux conséquences de la menace d’une agression chinoise en cas de déclaration d’indépendance qui n’a pas cessé depuis 70 ans. Depuis quelque temps a surgi le sentiment que, porté par son nationalisme exacerbé, Pékin pourrait se laisser aller à une attaque pour achever la réunification par la force. Jouant sur la menace que Pékin fait globalement peser sur les démocraties, Tsai Ing-wen appelle les Américains à ne pas « laisser Taïwan devenir une partie de la Chine ».

Dans un article d’Asia Times du 16 novembre, Grant Newsham, chercheur au Forum japonais d’études stratégiques expliquait que les Taïwanais connaissaient à peu près la position du président Trump, et qu’ils l’avaient appréciée.

Ils craignent aujourd’hui qu’une administration Biden pourrait à nouveau considérer Taïwan comme un irritant inutile dans la politique chinoise de Washington. Newsham mettait le doigt sur le défi majeur de Biden : « Si les États-Unis laissaient les 24 millions de Taïwanais sombrer sous la férule autocratique de Pékin, leur influence stratégique en Asie serait définitivement compromise. »


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A Taïwan et aux États-Unis, la bascule du pouvoir à Washington et la très probable persistance des tensions sino-américaines donnent lieu à une longue suite de spéculations stratégiques.

Elles vont des perspectives de conflit militaire dont l’Île, cible d’un dérapage nationaliste de Pékin, serait le principal enjeu, à l’espoir du retour d’un modus-vivendi articulé à la prévalence des affaires et de coopérations sectorielles ciblées, y compris entre les appareils de défense, tandis qu’à Taïwan on s’efforcerait, à la suite de Tsai Ing-wen, de privilégier le statuquo, sous garantie directe des États-Unis.

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Robert Kagan, porteur de la version pure et dure de la pensée néo-conservatrice américaine explicite sans ambages le défi posé à Washington, Pékin et Taipei.

Dans une analyse publiée en août dernier dans le Washington Post et reprise par la Brookings, il anticipait une frappe des missiles de la 2e Artillerie contre l’Île, après quoi Taipei n’aurait plus que le choix « entre capituler ou espérer que les Américains arrivent à temps pour empêcher une annihilation totale ».

Il ajoutait que, compte tenu de la proximité des liens entre Washington et Taipei encore resserrés par l’administration Trump, le succès d’une réunification par le biais d’une action de force, « provoquerait un bouleversement stratégique d’ampleur globale ». (…)

« Le Japon, la Corée et d’autres acteurs régionaux repenseraient probablement leurs relations avec les États-Unis. (…) ; tandis que, rebattant les cartes de l’équation mondiale, une Chine ayant récupéré Taiwan serait en passe de dominer l’Asie de l’Est et le Pacifique occidental comme jamais auparavant. »

Kagan tempérait cependant la brutalité de la perspective en se mettant à la place du Parti communiste chinois hésitant devant les risques : « L’échec d’une tentative de réunification par une action armée menacerait la survie même du régime ».

L’hypothèse militaire contre laquelle les plus éminents stratèges chinois mettent en garde, est en effet improbable tant que l’Île se tiendra à distance de l’aventure d’une rupture. En Chine, où le Parti est placé dans l’inconfortable situation d’avoir à freiner ses tentations militaires face à un pouvoir indépendantiste, l’hypothèse catastrophique de Kagan a le mérite de préciser les périls posés par un emballement nationaliste.

A Taipei, son analyse incite à mesurer la portée de la protection stratégique offerte par Washington et la signification réelle du rapprochement opéré par l’administration Trump, qui, violant les promesses des « Trois communiqués - 三个联合公报 » [1], envoyait dans l’Île des responsables de haut niveau.

Ces questionnements ayant un rapport direct avec la sécurité de l’Île et les risques de conflit avec la Chine, faisaient l’objet d’un long article d’Eric Yu-Chua Huang 黃裕鈞 [2] publié le 14 décembre sur le site de la Brookings qui analysait les implications des ébranlements politiques en cours pour chacune des forces politiques taïwanaises.

A Taïwan, sous pression chinoise, on regrette D. Trump.

Manifestation à Hong Kong, agitant des drapeaux américains, en faveur de Taïwan lors du « Double dix », la fête nationale taïwanaise. En dépit des analyses expliquant que l’unilatéralisme de D. Trump et son mépris pour la démocratie affaiblissaient la défense de Taïwan, les habitants de l’Île étaient rassurés par la fermeté de l’ancien président à l’égard de Pékin. Réagissant à l’inquiétude palpable dans l’Île à la suite de l’élection de J. Biden, Tsai Ing-wen a déclaré : « Quel que soit le résultat de l’élection américaine, notre politique ne changera pas. Nous continuerons à promouvoir l’approfondissement des liens avec les États-Unis ».


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L’étude de Huang est d’autant plus pertinente que, si l’on en croit les sondages, Taïwan était, avec Israël, l’allié proche de Washington dont les citoyens avaient le plus clairement exprimé un vaste soutien à D. Trump.

La raison la plus communément admise par les commentateurs évoquait les ambitions chinoises, perçues dans l’Île comme une menace directe. Alors que les critiques de Trump l’accusaient d’avoir déséquilibré les relations internationales de l’après-guerre, la majorité des Taïwanais considérèrent que sa politique, entravant les prétentions de Pékin, protégeait Taïwan.

Constatant la montée des crispations chinoises attisées par le durcissement du conflit entre Washington et Pékin, l’analyse laisse flotter l’ancien soupçon à l’égard du DPP, accusé d’avoir, depuis 2016, par sa politique de refus du consensus de 1992, augmenté les tensions dans le Détroit.

Objectivement, la relation de cause à effet est exacte. Depuis la présidence de Tsai Ing-wen en 2016, les nuages s’accumulent entre l’Île et le Continent. L’analyse passe cependant sous silence qu’ils sont avant tout le fait des représailles de Pékin. Elle ignore aussi que, dans le paysage démocratique de l’Île, le « consensus » d’appartenance à la Chine est beaucoup plus la plateforme politique du KMT que le souhait démocratiquement exprimé des citoyens taïwanais.

Selon un sondage réalisé entre janvier et mai derniers par l’Université Nationale Chengchi, moins d’un tiers des Taïwanais seraient favorables à une réunification. Encore faut-il préciser que la proportion faiblit à mesure que Pékin durcit son contrôle politique à Hong Kong.

Depuis les « Trois communiqués », il y a trente ans, s’il est vrai que, sur le Continent, la rigidité normative du Parti est restée l’œil fixé sur le dogme de la réunification, dans l’Île les rapports entre le peuple et le pouvoir ont radicalement évolué.

Eric Huang le reconnaît lui-même, la question taïwanaise ne peut plus être réduite à une revendication territoriale historique purement chinoise. Elle est devenue un symbole global.

Alors qu’à Taïwan, la défiance envers la Chine est sérieusement attisée par les événements de Hong Kong condamnant au silence les partisans de la réunification, l’agressivité de Pékin est désormais perçue non seulement comme une menace pour la sécurité nationale, mais aussi et surtout comme une pression globale contre les principes mêmes de démocratie et de liberté.

Note(s) :

[11972, 1979, 1982. Par le communiqué de 1979, Washington promettait de mettre fin aux relations politiques formelles avec Taipei tout en préservant les relations économiques et culturelles.

[2Eric Huang, 黃裕鈞 professeur de relations internationales et spécialiste des relations avec les Etats-Unis à Tamkang, ancien responsable du KMT en charge des médias et des relations avec Washington du temps de Ma Ying-jeou.


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