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Controverses globales autour du traitement des Ouïghour. Pékin rallie un soutien hétéroclite et brouille la solidarité des musulmans

Pékin, l’Afrique et le Monde arabe, sur fond anti-occidental.

En février dernier, Mohammed Ben Salmane, prince héritier d’Arabie saoudite, en froid avec l’Occident suite à l’assassinat du journaliste dissident Jamal Khashoggi avait fait étape à Pékin où Xi Jinping lui avait déroulé le tapis rouge.


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L’analyse de la liste des pays ayant signé la lettre disculpant Pékin en dit long sur les trajectoires d’influence de la Chine semblant en partie renouer avec la stratégie maoïste de ralliement du Tiers Monde à la cause de Pékin, cette fois non pas au nom du marxisme léniniste, mais en vertu du modèle autocratique des « caractéristiques chinoises », diffusées à coups de prêts financiers aux pays en mal de capitaux, le long des nouvelles routes de la soie.

En arrière-plan, de Moscou à Pékin, en passant par l’Afrique, le Moyen Orient et à des degrés divers les pays arabes, continue de résonner une lancinante musique anti-occidentale parfois violemment anti-américaine venant des pays d’Amérique Latine comme Cuba, la Bolivie et le Venezuela ou, en revanche, Pékin est omniprésent avec cependant des succès divers. (lire : Venezuela : de la « Realpolitik » aux rapports de forces. Les « caractéristiques chinoises » à l’épreuve.)

Une autre réalité est une claire absence de solidarité avec les Ouïghour chinois du monde musulman dont tous les pays du foyer religieux de la péninsule arabique, de Bahrain aux Émirats en passant par le Koweit, Oman, le Qatar et l’Arabie Saoudite, se sont rangés derrière Pékin pour riposter aux accusations occidentales.

Cité par CNN, Azeem Ibrahim, américain d’origine égyptienne professeur à l’école de guerre américaine, directeur du « Center for Global Policy », basé à Washington se dit « étonné » que les pays musulmans soient allés jusqu’à apposer leurs signatures sur un tel document félicitant ouvertement la Chine pour le traitement qu’elle inflige à des Musulmans. « C’est une chose de garder le silence et de s’abstenir. C’en est une autre de soutenir ouvertement alors quand ils n’avaient pas besoin de le faire. »

Pour le Monde arabe, les Ouïghour ne sont pas un sujet.

Attendant une rétribution économique de la Chine, la plupart des pays arabes se gardent de critiquer la politique chinoise au Xinjiang. Récemment ils ont même signé une lettre de 37 pays justifiant les camps de déradicalisation.


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S’il est vrai que la connivence entre la Chine et le monde arabe n’est pas récente, l’affichage sans complexe derrière Pékin est peut-être le résultat de la convergence de deux recherches d’influence anti-occidentales, celle de Pékin et celle Mohammed ben Salmane auquel le roi a conféré le statut de Prince héritier de la famille royale saoudienne contre la ligne de succession normale.

Lui-même sérieusement mis en cause à l’Ouest après le meurtre en octobre 2018 à l’ambassade d’Arabie saoudite d’Istanbul du journaliste dissident Jamal Khashoggi, son opposant déclaré, le Prince héritier, un moment fragilisé, est au printemps 2019 allé chercher un appui politique en Chine qui lui a déroulé le tapis rouge. A ce moment, il avait, selon Xinhua, clairement exprimé son soutien à la politique de Pékin au Xinjiang visant à « prendre des mesures antiterroristes et anti-extrémistes pour préserver la sécurité nationale ».

Après la prise de position à Pékin du président turc Erdogan, ayant le 2 juillet dernier sérieusement baissé le ton de ses anciennes critiques contre le traitement réservé par Pékin aux Ouïghour, le ralliement de quelques pays arabes majeurs semblant passer la population musulmane d’origine turque du Xinjiang par pertes et profits, jette un doute sur la solidarité transnationale du monde musulman.

Dénonçant régulièrement les abus des droits en Arabie Saoudite et récemment la peine de mort requise contre le jeune Shiite Murtaja Qureiris (18 ans), en prison depuis son 13e anniversaire pour avoir participé à des manifestations en faveur des droits, Tamara Qiblawi estimait le 17 juillet sur CNN que « la solidarité musulmane était un mythe. »

Le moins qu’on puisse dire est qu’elle est sérieusement brouillée par les stratégies chinoises faisant feu de tout bois pour tenir à distance les critiques occidentales.

Une longue liste d’absents. Prudence et pragmatisme.

En dépit des manifestations – ici devant le siège des NU à Genève – les États-Unis se sont abstenus de critiquer la Chine pour sa politique au Xinjiang.


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L’analyse de la liste des pays ayant préféré se tenir à distance de la polémique et absents des deux listes n’est pas moins intéressante. En premier lieu, « éléphant dans la pièce occidentale », Washington qui, le 20 juin dernier, avait quitté avec fracas le Conseil des droits de l’homme, est absent de la cohorte des censeurs de Pékin.

Alors que jusqu’à présent les États-Unis étaient critiques à l’égard de la politique chinoise dans la province du Xinjiang, le gouvernement Trump, se désolidarisant de l’Europe, change de stratégie et paraît ménager Pékin sur la question de la lutte anti-terroriste contre l’Islam radical au moment même où il engage contre la Chine une offensive globale.

Il faudra attendre pour savoir s’il s’agit d’une volonté de réchauffement durable de la relation bilatérale exprimée par la Maison Blanche ou d’une simple mesure tactique de D. Trump destinée à ne pas polluer les négociations commerciales par une nouvelle controverse.

En Asie Centrale, rendus prudents par les résonances en politique intérieure de l’écho de la maltraitance des minorités Kazakhs et Kirghiz au Xinjiang, l’Ouzbékistan, le Kazakhstan et le Kirghizstan, sont restés neutres. En Asie, le mutisme de la Malaisie, de l’Inde, du Vietnam du Sri Lanka, du Bangladesh de l’Indonésie et des Maldives signale à la fois la volonté de ménager les opportunités futures de coopération avec la Chine et une prudente prise de distance.

S’il est vrai que la Malaisie n’a pas signé la lettre critiquant le traitement de certains groupes ethniques, Kuala Lumpur a, en 2018, tout de même refusé d’extrader vers la Chine un groupe de Ouïghour.

Le Sri Lanka et les Maldives préfèrent ne pas froisser, mais ils ont récemment été au cœur des controverses critiques sur la viabilité des projets chinois des nouvelles routes de la Soie, ce qui explique leur absence de la liste pro-Pékin. Quant à l’Indonésie, l’Inde, et le Bangladesh respectivement 1er 3e et 4e pays musulmans de la planète, il est clair que le poids de la Chine reste pour eux un invariant économique et stratégique impossible à ignorer.

Sur les 10 pays de l’Asie du Sud-est, seuls le Myanmar, le Laos, le Cambodge et les Philippines ont pris fait et cause pour Pékin pour des raisons diverses.

Le Myanmar est lui aussi confronté à des critiques occidentales pour le traitement qu’il réserve à une communauté musulmane ; Vientiane et Phnom-Penh sont étroitement inféodés à Pékin ; Aux Philippines, sur fond de crise économique, de quête de capitaux et d’hydrocarbures, Rodrigo Duterte est engagé dans un rééquilibrage stratégique acrobatique entre Pékin et Washington.

Les autres dont l’Indonésie citée plus haut sont restés des spectateurs neutres de la controverse. En tête, le Vietnam, pays autocratique pour qui la querelle des Ouïghour n’a pas de sens. Mais, cherchant à l’occasion l’appui de Washington, il reste le rival crispé, mais prudent de Pékin sur les zones d’exploration d’hydrocarbures en mer de Chine du sud.

En Europe Centrale et Orientale enfin, sur l’ensemble des pays ayant noué des liens de coopération avec la Chine dans le schéma 16 + 1 seuls les 3 pays baltes ont signé la lettre critiquant Pékin, les autres dont la liste est citée plus haut se sont abstenus.

A l’ouest de l’Europe, La Grèce et l’Italie sont également restées à distance. L’une et l’autre sont engagées dans une coopération économique avec la Chine, Athènes sur le port du Pirée avec COSCO et Rome dans le cadre de projets d’infrastructures parties des nouvelles routes de la soie, apparues au gouvernement italien comme une planche de salut financière, après le choc de l’effondrement du pont Morandi en août 2018.

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Ainsi se dessine autour de la question Ouïghour, qui renvoie par ricochet et par amalgame aux risques terroristes portés par l’Islam radical, une fracture dans l’éventail des pays entretenant des relations avec Pékin.

D’un côté, cependant gravement amputée par l’absence de Washington, une alliance occidentale dont les arrière-pensées également trempées dans la morale humanitaire sont celles du droit et du respect des individus.

De l’autre, un ensemble disparate de pays venus à la rescousse de la Chine et cautionnant la fermeté brutale de la lutte anti-terroriste. La musique générale des commentateurs entretient l’idée en partie exacte que le soutien apporté à Pékin est homothétique de l’ampleur des bénéfices économiques et commerciaux d’une relation avec la Chine et des promesses de son vaste marché.

L’angle de vue est cependant incomplet. A y regarder de plus près, nombre de pays africains avocats de la stratégie chinoise au Xinjiang cherchent certes l’appui de la substantielle manne financière de Pékin. Il reste qu’eux-mêmes sont sous la menace d’une poussée de l’Islam radical ou au minimum d’une évolution des mœurs vers une religiosité inflexible qui les inquiète.

Alors que la preuve est faite d’une collusion de groupes radicaux du Qatar ou d’Arabie Saoudite avec des organisations terroristes, les dirigeants arabes qui se rapprochent de Pékin ont eux aussi tout à craindre d’une exacerbation religieuse extrême qui menacerait leur pouvoir. Que les Mollahs iraniens se soient tenus à distance de la controverse sur les Ouïghour est une incidence qui mérite attention. Elle ne rassure ni la Chine, ni l’Arabie Saoudite qui vient d’accepter un déploiement sur son sol de troupes américaines.


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