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›› Editorial

De l’humiliation au « dialogue des puissances ». La force de l’orgueil souverain et le poids de la rancœur

Sous des dehors bonhommes, Xi Jinping s’est souvent montré agressif, notamment à l’égard de Tsai Ing-wen, la présidente taïwanaise qui, rebelle au projet de réunification, ne reconnaît pas le principe « d’une seule Chine ». Comme ses prédécesseurs, mais avec plus de véhémence, il menace d’utiliser la force armée en cas de déclaration d’indépendance. Depuis plusieurs années, l’appareil et l’armée - par ses démonstrations de forces dans les parages du Détroit -, distillent l’idée qu’au plus tard à l’échéance du centenaire de la règle du Parti en 2049, l’Île et le Continent devront être réunifiés, si nécessaire par une invasion armée. L’incandescence du discours souverainiste nourrit (photo de droite) les hyperboles nationalistes sans nuance de l’opinion. En arrière-plan, les réminiscences des humiliations subies par la Chine contribuent à attiser les braises de la rancœur contre l’Occident.


*

La fureur des derniers échanges sino-américains en Alaska, les 18 et 19 mars a tout de même fait apparaître la double évidence que la Chine se considérait désormais à hauteur de la puissance américaine et qu’il était important pour elle que le dialogue à ce niveau ne soit pas rompu. En arrière-plan pourtant flotte toujours le tourment de la rancune.

L’imaginaire ancestral de la Chine des Han est toujours là. Puissance centrale, il y a vingt siècles, elle se voyait déjà en référence globale et parlait de l’Empire romain, à cette époque pourtant bien plus vaste, comme du « Grand Han de l’Ouest ».

Et, depuis la réunion d’Anchorage, filmée par les caméras de la planète et scruté par les Chinois comme l’épisode d’un feuilleton à grand spectacle, il était capital de faire résonner cet imaginaire enraciné dans la vieille histoire à la conscience de l’opinion publique chinoise. Les deux grands du monde se parlent d’égal à égal et, tout en n’acceptant plus les remontrances occidentales d’un Occident qui n’a plus de leçons à donner, le Vieil Empire chinois parangon de l’harmonie confucéenne, ne refuse pas le dialogue.

Au milieu des aigreurs exprimées par son intervention fleuve, face à A. Blinken dont le moins qu’on puisse dire est qu’il n’a pas retenu ses coups, Yang Jiechi, 70 ans, n°16 du Bureau Politique [1] – dont l’interprète Zhang Jin fait aujourd’hui la une des réseaux sociaux – [2], a plusieurs fois rappelé qu’il situait le dialogue avec Washington à un niveau de puissance égale.

Alors que, pour l’heure, l’Amérique, toujours embarquée à la suite de D. Trump dans une stratégie de riposte à l’élargissement de l’empreinte chinoise, ne voyait le dialogue dans ce lieu excentré que comme une passe d’armes exploratoire, Pékin insistait pour le ranger dans la catégorie des dialogues stratégiques de haut niveau. 高级战略对话.

En même temps, à l’abri des caméras, derrière le rideau, s’est dessinée une marge de manœuvre.

En dépit des acrimonies de la rencontre où Blinken et Yang se sont jetés à la face de très désagréables allégations d’où était évacuée la plus élémentaire réserve diplomatique, les Américains, qualifièrent le dialogue de « substantiel », mentionnant des « secteurs d’intérêts communs » dont, tout le monde en parle, les questions climatiques. Mais au fond, le sujet est accessoire.

A la recherche d’un dialogue par le climat.

John Kerry avec son homologue chinois pour le climat, Xi Zhenhua lors de la conférence du Bourget, prologue à la COP 21 à Paris en 2015.


*

L’important est que les deux considèrent sérieusement l’exigence de se parler. L’appréciation américaine trouva aussitôt un écho chez Yang Jiechi dont l’appréciation, tout en confinant à une litote « Bien sûr il reste des différends », décrivit la rencontre, pourtant l’une des plus brutales et des plus directes dans la forme de toute l’histoire de la relation sino-américaine depuis 1979, comme « constructive, sincère et positive ».

A Pékin,vingt-quatre heures après la rencontre, l’appareil ralluma une flamme en annonçant que les deux allaient mettre sur pied un groupe de travail conjoint.

Son objet serait non seulement d’explorer l’éventualité de reprendre la coopération sur le changement climatique où l’avait laissée Trump, mais aussi – avec l’arrière-pensée « de l’intérêt commun » disait la déclaration - d’examiner les différends ayant entraîné en Chine et aux États-Unis la fermeture de consulats et l’expulsion de journalistes. Lire : Chine – États-Unis. Une collision annoncée. Vraiment ?

Une semaine plus tard, John Kerry, 77 ans, ancien candidat à la Maison Blanche battu par Georges Bush en 2004, qui fut le Secrétaire d’État d’Obama (2013 – 2017), aujourd’hui envoyé spécial pour le climat de Joe Biden, entrait en contact par vidéo-conférence avec son homologue chinois, Xie Zhenhua 解振华.

Le 26 mars enfin, Joe Biden invitait Xi Jinping avec 40 autres participants à sommet mondial sur le climat organisé en visioconférence, les 22 et 23 avril. A la rédaction de cette note, soit près de quinze jours après l’invitation lancée par le président américain, le n°1 chinois n’avait pas toujours par répondu. A Pékin les proches de l’appareil affirment qu’il ne peut pas refuser. Mais le fait est qu’il donne le sentiment d’hésiter.

Note(s) :

[1杨洁篪, Yang Jiechi. 70 ans. Membre du Comité Central depuis 2012, entré au Bureau Politique lors du 19e Congrès en octobre 2017, Yang est un diplomate dont l’essentiel de la carrière s’est déroulée en relation avec les États-Unis.

Au total, entre ses divers postes dont le dernier fut celui d’ambassadeur, il aura passé 15 années à Washington. Diplômé de la London School of Economics et titulaire d’un Doctorat d’histoire de l’université de Nanjing, Yang qui fut ministre des Affaires étrangères de 2007 à 2013, est un nationaliste imbu de la puissance de la Chine et un ardent défenseur des intérêts chinois.

Alors qu’il est rare qu’un diplomate accède au Bureau Politique, sa promotion est un signal de l’importance que Pékin accorde à la relation avec les États-Unis, dans un contexte où les causes de tensions bilatérales, commerciales et stratégiques en Corée du nord, en mer de Chine du Sud et à Taïwan ne faiblissent pas.

En 2010, lors d’une réunion de l’Asean Regional Forum (ARF) à Hanoi – dont la dernière session a précisément eu lieu au Vietnam - sa subtilité diplomatique avait été prise en défaut. Évoquant les tensions entre Pékin et les riverains de la mer de Chine du sud, il avait fait remarquer à Hillary Clinton « Que voulez-vous, la Chine est un grand pays, ils sont de petits pays ».

[2Zhang Jing (张京) est devenue une des vedettes des réseaux sociaux chinois après sa traduction de la réponse de Yang Jiechi à Antony Blinken qui dura dix-sept minutes, lors de la réunion du 19 mars. Auparavant, elle avait interrompu Yang qui venait de passer la parole à Wang Yi, le MAE sans se soucier de la traduction « Ne devrais-je pas d’abord traduire ? -我应该先翻译吗 ».

Il n’en a pas fallu plus pour que le hashtag « Dialogue Chine – US, l’interprète Zhang Jing (#中美对话女翻译官张京#) soit vu 200 millions de fois. Pour la petite histoire, ce n’est pas la première fois que Zhang prend la lumière. En mars 2013, lors de la session annuelle de l’Assemblée Nationale, les internautes l’avaient déjà désignée comme « la plus jolie des interprètes 最美丽的翻译 »


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