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« Double Dix », les discours croisés des héritiers de Sun Yat-sen

Note de Contexte.
Une longue suite de harcèlements militaires.

Il est exact que la puissance des harcèlements militaires chinois ont récemment augmenté, attisés par la présence au pouvoir d’une mouvance d’essence indépendantiste. Quand bien même elle est nuancée par la promesse de préserver le « statuquo », dont on voit bien que le concept spéculant sur l’immobilisme est un contresens stratégique, l’opposition radicale à la « politique d’une seule Chine » constitue une provocation insupportable pour Pékin, dont l’ADN politique est nourri à l’aune de l’exigence d’Unité datant du Premier Empire.


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Même si le nationalisme attisé par Xi Jinping crée une situation inflammable, il faut nuancer les surenchères de certains médias qui, au vu des actuelles pressions de l’armée de l’air chinoise, il est vrai en forte augmentation, anticipent une guerre imminente dans le Détroit de Taïwan.

La carte de l’état-major taïwanais qui date du 4 octobre de la 110e année de la République de Chine (comptée depuis 1911, date de l’effondrement du système dynastique, remplacé en 1912 par la République de Chine de Sun Yat-sen, également célébré en Chine communiste) montre que les démonstrations de force de l’armée de l’air chinoise ont lieu, comme le dit le titre en Chinois, 110 年, 10 月 4 日 中共 解放軍 進入 我 西 南 空域 活動 示 意 圖, au sud-ouest de la Zone de défense et d’identification chinoise.

Ce qui situe les incursions en moyenne à 110 nautiques au sud-ouest de la ville de Kaohsiung. Il s’agit certes d’une menace, mais alors que le pouvoir à Taipei, à la fois démocratique, indépendantiste, mais adepte du statuquo par crainte d’un conflit, force le trait pour dénoncer la Chine autocrate, les Taïwanais vaquent à leurs affaires sans lever la tête ni chercher un cave pour s’abriter.

La gauche de la carte précise le type et le nombre d’appareils engagés le 4 octobre : 34 J-16 (copie du Sukhoi-30) ; 2 SU-30 (partie de la série des Sukhoï vendus à la Chine par Moscou dont les derniers modèles Su-35 - au nombre non confirmé de 24 - ont été livrés jusqu’en 2019 ; 2 Y-8 (quadrimoteur de transport tactique dérivé de l’AN-12 soviétique) ; 2 KJ 500 (alerte et contrôle aéroporté de type AWACS, design et conception domestique) ; 12 H-6 (bombardiers construits sous licence Tupolev-16). Soit 52 appareils. Le lendemain 5 octobre, ils étaient 150.

Par ailleurs, les actuelles démonstrations de forces s’inscrivent dans une longue suite de pressions militaires dont la fréquence et l’intensité augmentent. Quand l’état-major taïwanais avait répertorié 380 incursions aériennes en 2020, il en a déjà noté 600 depuis le début de l’année.

Rappel des harcèlements militaires contre l’Île.

La carte montre les îles Matsu 马 祖 au nord et Jinmen 金门 (également nommée Quemoy) au sud. Situées à quelques encablures des côtes du Fujian, elles furent régulièrement soumises à des bombardements intensifs du Continent entre 1950 et 1959.


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Il est vrai qu’aujourd’hui, la démocratisation de l’Île depuis 1988 a changé la donne et placé les enjeux à hauteur d’un défi global posé par un système autocrate menaçant militairement une société libre. Kurt Campbell, diplomate, ancien sous-secrétaire d’État pour l’Asie d’Obama, nommé en janvier 2021 par Joe Biden, coordinateur pour l’Asie-Pacifique ne s’y trompe pas.

Auteur de « The Pivot : The Future of American Statecraft in Asia » (2016), il notait peu après sa prise de fonction que si la Chine parvenait à saisir Taïwan par la force, l’influence stratégique des États-Unis en serait durablement compromise.

Mais Pékin a, dès 1949, fait peser la menace d’une invasion militaire. Gouvernée par Tchang Kai-chek, et seule représentante de la Chine à l’ONU jusqu’en 1971, la dictature taïwanaise a subi plusieurs assauts militaires directs avant l’instauration d’un système démocratique.

Jamais cependant l’Île n’a été directement agressée sur son sol. Chaque fois, les crises ont consisté soit en des démonstrations de force, soit en des bombardements plus ou moins intensifs des îlots taïwanais Jinmen et Matsu, situés dans la « gueule du dragon » à quelques encablures des côtes du Continent.

La première « crise » eut lieu en 1950, alors qu’initialement Washington avait semblé laisser la voie libre à Mao pour l’invasion de Taïwan. L’attaque de la Corée du sud par Kim Il Sung en juin 1950, huit mois après la prise de pouvoir communiste à Pékin, changea la donne. Elle faisait en effet peser la menace mal anticipée par le Pentagone d’une contagion communiste en Asie.

La contre-attaque de Mac Arthur qui, à partir d’Inchon percuta le flanc ouest des troupes nord-coréennes imprudemment engagées jusqu’à l’extrême sud de la péninsule, fut accompagnée par l’envoi de la 7e flotte dans le détroit de Taïwan.

La crise nord-coréenne obligea Mao à abandonner le théâtre taïwanais pour concentrer ses efforts sur le Yalu, son flanc nord-est, à la frontière avec la Corée du Nord. Les autres « crises » toujours des bombardements contre Jinmen (Quemoy) et Matsu eurent lieu après la fin de la guerre de Corée en 1954 – 1955, puis en 1959.

Le tournant de la démocratisation

C’est une curiosité. Un écusson de la marine américain cite les 5 bâtiments concernés dont le porte-avions USS Independance, par la crise des missiles de mars 1996. Ne figure pas sur l’écusson le 2e PA engagé qui était l’USS Nimitz. On y voit clairement les zones d’impact des missiles M9 inertes au nord et au sud de l’Île, réaction de la Chine à la démocratisation de l’Île. L’écusson ne dit pas que la 2e artillerie avait perdu un des missiles en route.


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La bascule démocratique de l’Île en 1988 fut l’occasion d’un regain de tensions qui s’exprima en 1996, au moment de l’élection au suffrage universel de Lee Teng-hui, successeur du fils de Tchang Kai-chek à la tête de l’Île.

Connue sous le nom de « troisième crise de Taïwan » (en réalité si on compte celle de 1950, c’était la 4e), elle fut spectaculaire, mais comme les précédentes, elle ne changea pas le statuquo. Il reste qu’entre le 21 juillet 1995 et le 23 mars 1996, le tir par la 2e artillerie de missiles balistiques inertes – la précision est importante - autour de l’Île eut plusieurs effets collatéraux importants.

Outre qu’elle bouscula le trafic maritime de la zone avec des conséquences directes sur l’économie de l’Île, la démonstration de force – cependant à relativiser si on se souvient qu’un des missiles tirés fut perdu en route -. provoqua d’abord des signes de panique.

Les exercices amphibies de l’APL simulant un assaut effectué avec des tirs réels à vue direct des îles taïwanaises des Pescadores (Penghu), situées dans le détroit à 30 nautiques de côtes taïwanaises, provoquèrent un afflux de réservations sur les vols à destination de l’Amérique du Nord.

Les pressions militaires éloignent l’Île du Continent.

La photo (1984) montre Lee Teng-hui, Taïwanais de souche à l’époque Vice-Président de Taïwan saluant Jiang Jingguo, le Président et fils de Tchang Kai-chek. Quatre années plus tard, suite à la mort de Jiang Jingguo, en janvier 1988, il était nommé Président.

Huit années plus tard, en dépit des pressions militaires de Pékin, il devint le premier président de l’Île élu au suffrage universel, confirmant ainsi la démocratisation lancée par Jiang Jingguo lui-même. A l’issue de ses mandats à la tête de l’Île 1988 – 2000, ses convictions politiques qui se sont éloignées de celles du KMT, l’ont clairement conduit dans la mouvance des indépendantistes.


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Mais la conséquence politique immédiate la plus directe fut le succès de l’élection de Lee Tenghui au suffrage universel direct avec 54% des suffrages exprimés et un taux de participation de 76%. Enfin, rarement relevé par les commentateurs, le 2e homme du scrutin fut l’indépendantiste Peng Min-min, avec déjà 21,13% des voix.

La séquence révélait en tous cas que la coercition brutale détachée de l’avis des Taïwanais est contre-productive.

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Le dernier raidissement sans équivoque de l’opinion taïwanaise eut lieu du 23 mars au 10 avril 2014, quand les étudiants du « mouvement des Tournesols » prit d’assaut et occupa les locaux de l’Assemblée Nationale ou Yuan Législatif.

Appuyé par le président de l’assemblée nationale lui-même la protestation protestait contre la trop grande ouverture commerciale et politique offerte à Pékin par « l’accord-cadre sur les services » concocté avec Pékin par le président Ma Ying-jeou.

Appartenant au Guomindang, ce dernier, originaire de Hong Kong, était par conviction favorable à la réunification, mais pas avec une Chine contrôlée par le Parti communiste, l’ennemi historique du parti nationaliste, héritier de la guerre civile. Son action contribua cependant à dégeler la relation dans le Détroit restée figée dans l’hostilité depuis 1949.

Il reste que l’opinion de l’Île prit peur. Pour la première fois, « la rue taïwanaise » qui s’exprimait par les étudiants, les ONG et des universitaires, signalait un désaveu inquiet et sans ambiguïté de la stratégie de rapprochement économique et commerciale des deux rives qui, pour Pékin, devait conduire à un dialogue politique, puis à la réunification pacifique.

La suite logique de cette crise fut l’élection deux années plus tard en janvier 2016 à la présidence de l’Île de l’indépendantiste Tsai Ing-wen, réélue en janvier 2020.

Alors que son audience baissait nettement dans les sondages sa victoire fut, cette fois encore, favorisée par les démonstrations de force de Pékin pour juguler la mouvance démocrate à Hong Kong après les manifestations monstres et nombre d’échauffourées violentes de l’été 2019 qui se prolongèrent jusqu’au 30 juin 2020.

A cette date Pékin fit voter par l’Assemblée Nationale la loi sur la sécurité nationale qui, sans nuance, exclut les démocrates hongkongais du jeu politique.

Depuis, le bras de fer continue dans le Détroit. Il est marqué par les menaces militaires chinoises (manœuvres, incursions aériennes et tir de missiles à partir de Hainan), et les réactions américaines qui font croiser leurs porte-avions dans les parages.

Les tensions sont exacerbées par la présence au pouvoir dans l’Île du mouvement indépendantiste qui refuse becs et ongles de reconnaître la « politique d’une seule Chine », dont Pékin fait, sans esprit de recul, la condition de la reprise d’un dialogue apaisé. De son côté Tsai Ing-wen propose en vain un retour aux négociations, sans le préalable d’une seule Chine, les deux parties ayant un statut équivalent.


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