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Du conflit commercial à la rivalité stratégique

La guerre commerciale lancée par Trump pour tenter de résorber le déficit commercial de 375 Mds de $ tourne à l’aigre et commence à révéler une rivalité stratégique de fond entre Pékin et Washington.


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A plus de 45 ans de distance H. Kissinger (95 ans), juif allemand émigré aux États-Unis à l’âge de 15 ans avec son père modeste instituteur et sa mère femme au foyer, naturalisé américain 5 ans plus tard, diplômé de Harvard à 25 ans, peut-il continuer à peser sur les choix stratégiques de la Maison Blanche ?

Promoteur d’une « realpolitik » héritière de Machiavel articulée à la recherche « réaliste » des intérêts nationaux au-delà des sentiments moraux et des clivages idéologiques dont le meilleur exemple au XIXe siècle fut – la référence n’est pas anodine pour un homme d’origine allemande – le chancelier allemand Otto Von Bismark, artisan de l’unité et de la puissance de l’Allemagne -, Kissinger articule ses conseils stratégiques au pragmatisme des faits tels qu’il les observe.

Ainsi a t-il d’abord persuadé les présidents américains de Nixon à Reagan, jouant un rôle majeur dans l’élection de ce dernier, de se rapprocher de la Chine en dépit de leur immense fossé idéologique. Son but était alors double : 1) Faire pièce à l’ennemi stratégique majeur de la guerre froide : l’URSS ; et 2) Tenant compte du passage de la Chine à l’âge adulte stratégique, contrôler l’Eurasie, clé de la domination du monde.

Bouleversement des rapports de forces.

A Washington l’obsession intellectuelle à la mode est « le complexe de Thucydide » dont les représentations de la guerre du Péloponnèse au IVe siècle av. JC et de ses causes décrivent le glissement inéluctable de la déraison des hommes vers la guerre. Sparte, puissance hégémonique établie attaqua Athènes, son rival, dont l’impérialisme montant lui faisait craindre de perdre son magistère. THUCYDIDE, La Guerre du Péloponnèse, Gallimard, 1964, Folio Classiques, 2000, préface de Pierre VIDAL-NAQUET, traduction et édition de Denis ROUSSEL.


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Un demi-siècle plus tard, le paysage mondial bouleversé par la chute de l’URSS et du mur de Berlin, traversé par les crises migratoires, le terrorisme et les angoisses sur le climat, est non plus dominé par l’affrontement Moscou – Washington, mais par l’irrésistible montée en puissance de la Chine qu’aux États-Unis la plupart des conservateurs perçoivent depuis Georges W. Bush comme le plus redoutable adversaire stratégique, tandis que beaucoup continuent à promouvoir l’idée que la relation avec Pékin reste incontournable.

Mais dans l’appareil politique américain, l’évolution de la perception des rapports de forces s’est récemment traduite par une prise de conscience du poids du temps.

Soulignant à la suite de Graham Allison [1], professeur à Harvard qu’au contraire des Américains dont les stratégies ne valent « que pour les dix ans qui viennent, la Chine se projetait dans les “siècles“ », l’Amiral à la retraite Stavridis ancien commandant en chef du flanc sud de l’OTAN à Naples (2009 – 2013) ne prêche pas la confrontation directe avec Pékin.

Ayant même identifié des coopérations possibles dans l’aide médicale et humanitaire en Afrique et en Amérique latine, dans la protection de l’environnement – à propos de laquelle l’administration Trump serait dit-il prête à revoir sa position – dans la corne de l’Afrique où la Chine vient d’installer une base militaire, ses suggestions loin de conseiller un affrontement direct, recommandent à « l’aigle américain » d’apprendre à naviguer « dans la compagnie malaisée du dragon chinois ».

Disant cela Stavridis n’oublie pas les points chauds que sont la mer de Chine du sud, la question de Taïwan, les sévères différends commerciaux dont il espère qu’ils ne dégénèreront pas en « guerre économique totale » - ce qui est cependant en train d’arriver -, à quoi il ajoute l’ambiguïté de la question nord-coréenne où Washington recommence à accuser la Chine de jouer un double jeu tandis que Pékin jure au contraire de sa bonne foi, pourraient coopérer pour l’objectif ultime et commun à tous les deux de dénucléariser de la péninsule.

Le complexe américain de l’hégémonie.

En décembre 2017, la Maison Blanche a publié une synthèse préfacée par D. Trump qui tentait de joindre les deux bouts contradictoires de la relation avec la Chine, balançant entre la perception d’une menace croissante et nécessité d’œuvrer de conserve avec Pékin.

Mais, intitulé « Stratégie de sécurité nationale des États-Unis d’Amérique », le document diffuse surtout le sentiment très clair que la Chine est désormais perçue comme une menace directe à l’hégémonie américaine qui s’habille des atours de la liberté.

Selon les auteurs – p.46 - « une compétition géopolitique entre, d’une part, la vision d’un ordre mondial articulé à la liberté et celle structurée par la répression se déroule dans la zone “indo-pacifique “ (note de QC : l’appellation, reprise par le Quai d’Orsay et le Ministère de la défense français, a pour but d’intégrer l’Inde, principal rival de la Chine en Asie, en dehors du Japon, dans une nouvelle désignation plus large du théâtre Asie – Pacifique. L’intention est de relativiser l’importance de la Chine). »

« S’étendant des rives occidentales des États-Unis aux côtes occidentales de l’Inde, constituant la partie la plus peuplée et la plus dynamique de la terre, la région est, depuis les premiers jours de la Républicaine américaine, au cœur de ses intérêts qui visent à y promouvoir l’ouverture et la liberté. »

« Tout en cherchant à continuer à coopérer avec la Chine, les États-Unis constatent que Pékin use à la fois de séductions économiques, de stratégie d’influence, de menaces militaires voilées et de sanctions pour persuader les États membres de la région de se conformer à sa vision géopolitique véhiculée par ses investissements et ses projets commerciaux. Ses efforts de militarisation des îlots en mer de Chine du sud menacent la souveraineté des voisins et affaiblissent la sécurité de la région. »

Le passage se conclut par la justification de la présence américaine en contrepoids de la Chine. « Sa montée en puissance militaire vise à limiter l’accès de la marine des États-Unis à la région [2] donnant à la Chine une plus grande liberté de manœuvre. Bien qu’elle présente ses actions comme « mutuellement bénéfiques », sa domination est de nature à affaiblir la souveraineté de nombreux États dans la région qui appellent à une riposte collective sous la direction des États-Unis. »

Difficile retour à la « Realpolitik » de Kissinger.

Le montage montre à droite Kissinger rencontrant Mao en 1973 alors qu’il était secrétaire d’État de Nixon. Il s’était déjà rendu à Pékin en 1971 pour préparer la rencontre Mao Nixon en 1972. A l’époque sa vision de « realpolitik » avait brisé le double tabou communiste et des droits de l’homme. A gauche Kissinger aujourd’hui. Il continue de prôner le même réalisme stratégique. Mais la situation et les rapports de forces ont changé.


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En arrière plan de cette stratégie de résistance aux influences multiples de la Chine resurgit à la Maison Blanche la pensée pragmatique de Kissinger qui se veut articulée, sans artifice moral ou sentimental, à la réalité des situations.

Reçu en mai dernier par Donald Trump, le vieux stratège n’a pu que constater l’essoufflement de l’élan de rapprochement avec la Chine lancé en 1972, tandis que Pékin fait aujourd’hui cause commune avec Moscou contre Washington.

Pour autant, ses recommandations à l’égard de la Chine restent les mêmes, non pas en vue d’en modifier le régime - ce qui n’aurait pour effet que de le crisper - , mais dans le but de trouver un modus vivendi avec l’autoritarisme du Parti en même temps qu’avec Moscou, prix de la stabilité de la région.

Il reste que, compte tenu du cordon ombilical des livraisons massives de gaz russe à la Chine et de la connivence stratégique sino-russe dont l’épine dorsale anti-américaine ne cesse de se renforcer depuis plus d’un quart de siècle, la manœuvre est plus facile à dire qu’à faire.

S’il fallait une preuve de la difficulté de l’entreprise consistant à rétablir un équilibre dans la relation tripartite Moscou - Pékin - Washington -, tel que le suggère Kissinger, il suffirait de se souvenir que l’APL participe avec 3200 soldats, 900 chars et 30 avions de combat à l’exercice Vostok 2018, lancé par Moscou à la fin août.

Selon Sergei Shoigu, plus vaste manœuvre terrestre et aéronavale organisée par Moscou depuis les exercices « Zapad » de 1981, Vostok qui met en scène 100 000 hommes, 1500 chars, 120 aéronefs et 70 navires de combat, se déroulera à travers la Sibérie jusqu’à l’extrême Orient russe où l’APL participera du 11 au 15 septembre à des exercices à tirs réels au camp
de Tsugol à 600 km à l’Est du lac Baïkal.

Notes :

[1Le livre récent « Vouées à la guerre, l’Amérique et la Chine peuvent-elles éviter le piège Thucydide ? - Destined for War. Can America and China escape Thucydide’s Trap ? - » de Graham Allison, professeur à la Kennedy School of Government de Harvard, raconte la longue histoire de la Chine et fait remarquer que « pendant que nous jouons aux dames », les Chinois ne jouent pas simplement aux échecs - ils jouent au jeu complexe de Go.

Alors que nous élaborons une stratégie pour la prochaine décennie, dit-il, (voir la nouvelle stratégie de sécurité nationale de l’administration Donald Trump), la Chine prévoit sont avenir à au moins 20 ans.

[2Cet objectif d’interdiction figure en toutes lettres dans nombre de documents de l’APL. Sa genèse remonte aux crises dans le détroit de Taïwan qui entourèrent la consolidation démocratique dans l’Île à la faveur de l’élection de Lee Teng-hui porté en 1996 à la présidence par le suffrage universel.

A cette époque, la Chine pour qui l’organisation d’un scrutin libre de cette ampleur dans un territoire supposé sous son influence politique et culturelle sonnait une alerte idéologique majeure, avait réagi en tirant deux séries de missiles inertes dans les parages de l’Île et en organisant des manœuvres au large du Fujian.

Mais la faiblesse des équipements missiles et de l’aéronavale chinoises ne purent offrir un contrepoids crédible à la présence autour de l’Île des porte-avions américains dans les parages. Cette situation est aujourd’hui inversée. Les missiles de croisière anti navires et l’arsenal balistique chinois embarqués ou déployés sur le Continent obligent l’US Navy à se tenir distance sauf à risquer une frappe.


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