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›› Editorial

Du « Devisement du Monde » au « piège de Thucydide »

Forces et ambiguïtés de la connivence sino-russe.

Le photomontage illustre un article du Financial Times du 10 mars 2022, intitulé « The rising costs for China of the friendship with Russia – le prix de plus en lourd pour la Chine de l’amitié sino-russe ».


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Alors que montait en Chine un nationalisme anti-occidental clairement affirmé, Pékin et Moscou se retrouvèrent dans l’ancienne Asie Centrale soviétique pour fonder le « Groupe de Shanghai ». Devenu en 2001 l’Organisation de Coopération de Shanghai, le groupe qui compte aujourd’hui neuf membres dont le Pakistan, l’Inde et l’Iran, constitue une nébuleuse stratégique exprimant une défiance à l’égard de l’Occident.

Malgré les désaccords internes (lire : A Samarkand, les hiatus de la réunion de l’OCS) et le déséquilibre créé par le poids exorbitant de la Chine dix fois plus peuplée que la Russie et dix fois plus riche, dont le PIB est aussi six fois celui de l’Inde et trois fois supérieur à celui des huit autres membres réunis, l’affichage du contrepoids potentiel à l’Occident est impressionnant.

Plus grande organisation régionale du monde, dont le territoire total dépasse 34 millions de km2 (dont 50% sont russes) - soit plus de 60% de l’Eurasie -, sa population de plus de 3 milliards représente près de la moitié de la population mondiale.

Au total, avec ses observateurs et invités, mise en scène les 14 et 15 septembre derniers à Samarkand « la famille élargie » de l’OCS comptait vingt-et-un pays, couvrant trois continents - l’Asie, l’Europe et l’Afrique, avec un PIB global des neuf membres permanents réunis de 19 800 Mds de $, mais dont 75% sont chinois.

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A l’automne 2017, l’année même de la publication du « Piège de Thucydide » par Graham Allions, le 19e congrès du Parti précisa ses intentions en adoptant dans sa constitution la théorie du « socialisme aux caractéristiques chinoises ».

Démarquée des principes démocratiques occidentaux, elle était présentée comme l’épine dorsale « d’une nouvelle ère » de puissance dont l’échéance a été fixée en 2049, au centième anniversaire de la prise du pouvoir du parti, date à laquelle Pékin qui y voit la fin de la guerre civile restée en suspens depuis 1949, devra avoir, coûte que coûte, récupéré l’Île rebelle de Taïwan, conquise en 1683 par l’Empereur Kangxi des Qing, avant que son petit-fils Qianlong s’empare du Xinjiang (1757) et du Tibet (1792).

Enfin, le 1er juillet 2021, lors du centenaire de la naissance du Parti, depuis le balcon de la porte sud de la Cité interdite, Xi Jinping reprenant quelques thèmes de Mao Zedong prononcés du même endroit le 1er octobre 1949, rappela les humiliations passées et mit clairement en scène la défiance historique contre l’Occident.

Le ton était vindicatif et empreint de volonté de revanche, dans la droite ligne de la violence révolutionnaire maoïste qui, à partir de 1921, succéda aux avanies. Après avoir rappelé que le temps des outrages était terminé, « alors que la Chine n’avait jamais oppressé personne », il conclut que « quiconque voudrait intimider la Chine s’écrasera dans un bain de sang contre la Grande Muraille d’acier érigée par plus de 1,4 milliard de Chinois ! ».

La vindicte était prononcée un an et trois mois avant le discours violemment anti-occidental du 30 septembre 2022 au Kremlin de Vladimir Poutine qui présentait l’Occident systématiquement nuisible et prédateur. Le terrible matraquage sans nuance, long de quarante minutes recoupait les principaux thèmes de la repentance des élites occidentales et rappelait toutes les exactions commises par les États-Unis ou/et leurs alliés, y compris l’esclavage, les guerres de l’opium, les attaques nucléaires contre le Japon, les bombardements massifs contre Dresde et le néo-colonialisme.

Perplexité chinoise.

C’est peu dire que la guerre contre l’Ukraine, les annexions et les menaces nucléaires de Poutine mettent Xi Jinping mal à l’aise. La chine aurait à la rigueur, au nom de son « amitié » avec Poutine et de leur défiance commune à l’Amérique, pu admettre la transgression du dogme de l’inviolabilité des frontières si le « Blitzkrieg » de Poutine avait été un succès. Les déboires de l’armée russe et le probable enlisement du conflit sous menace nucléaire changent la donne.


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La longue diatribe de V. Poutine était lancée en pleine guerre à l’intention des Russes, des Chinois, des anciens « non-alignés » et des pays occidentaux, huit mois après le déclenchement de l’agression de l’Ukraine, le 24 février, dont les risques sont aujourd’hui dilatés par les menaces à peine voilées d’une frappe nucléaire tactique.

Alors que depuis cinq ans, tous les géo-politologues de la planète pesaient la pertinence des mises en garde de Graham Allison qui prévenait des risques d’un possible conflit catastrophique entre Washington et Pékin, en Asie, à propos de Taïwan ou en mer de Chine du sud, le « piège de Thucydide » s’est refermé en Europe à trois heures de vol de Paris.

S’il est vrai que, parmi les causes du conflit, on retrouve la « fierté nationale », la « rivalité » et la « défiance » attisée en haine contre les États-Unis et Occident, le schéma de déclenchement qui est celui d’une angoisse existentielle, culturelle et stratégique russe, ne correspond pas à la naissance d’un rival ayant l’ambition de supplanter la puissance dominante.

Déclenché imprudemment, contre un ennemi mieux préparé que prévu, le conflit exprime une volonté de restaurer un sentiment de sécurité et, si possible, de puissance au sein d’un monde où la Russie pèse aujourd’hui moins que l’URSS des années soixante. Pékin cautionne le projet de Moscou d’une nouvelle architecture de sécurité et, sans surprise, condamne les sanctions occidentales.

Mais la guerre et les annexions ont créé un malaise au sein de l’appareil au point que chaque fois qu’il en a l’occasion, Xi Jinping rappelle que Pékin reste attaché au dogme de l’inviolabilité des frontières. Le 22 septembre, Wang Yi, le ministre des Affaires étrangères qui insistait sur l’exigence de respecter la charte des Nations Unies, l’a répété à son homologue ukrainien en marge de l’Assemblée générale des NU : « Tous les pays méritent le respect de leur souveraineté et de leur intégrité territoriale ».

Le 26 septembre, le porte-parole, après avoir dans un point de presse renouvelé ses appels à la désescalade, rappelé la force de l’amitié sino-russe, cautionné l’exigence de Moscou pour une nouvelle architecture de sécurité en Europe et l’opposition de la Chine aux sanctions, a fait un pas de côté. Prenant ses distances avec l’attaque contre l’Ukraine, il a rappelé la proximité « stratégique avec Kiev depuis 30 ans » et l’augmentation de 30% du commerce bilatéral depuis 2021.

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Au plan stratégique, Pékin a toutes les raisons de s’inquiéter. L’agression de l’Ukraine par un allié devenu encombrant dont les armées ne sont plus très efficaces face à une troupe motivée, bien entraînée par les États-Unis et plusieurs pays de l’OTAN, dotée d’armes modernes, a affaibli la position internationale de Chine et troublé la préparation du n°1 chinois à l’échéance du 20e Congrès dans une semaine.

Alors que les protestations de principe de Pékin sont jusqu’à présent restées lettre morte, la brutale annexion en pleine guerre des territoires ukrainiens à l’Est du Dniepr brouille le dogme d’une seule Chine. En même temps, Xi Jinping doit aussi, en pleine préparation du Congrès, peser les risques – même improbables - d’une frappe nucléaire tactique et les conséquences d’une impensable montée aux extrêmes.

Enfin, même si les territoires à l’Est de l’Europe que l’historien américain Scott Snyder, appelle « Les Terres de sang », furent le théâtre de grands massacres dont la mémoire aurait dû inciter à la retenue, il est impossible de ne pas évoquer l’idée que « le piège de Thucydide » a pour l’heure épargné l’Asie parce que les consciences y restent encore imprégnées par la terrible montée aux extrêmes des frappes nucléaires contre le Japon, alors que rien de tel ne s’est jamais produit en Europe.

Comme si, dans ces terres déchirées entre Hitler et Staline, les meurtres politiques de masse de la Shoah par balles, du massacre de Katyn, des famines orchestrées par Staline contre les civils et par les Nazis contre les prisonniers de guerre soviétiques, ne véhiculaient pas une capacité dissuasive aussi puissante que celle d’un cataclysme nucléaire militaire.

En attendant, il faut craindre qu’à force de faire comme si une frappe tactique ne serait qu’un moyen de combat comme un autre, la situation conduise à une banalisation dangereuse du risque d’apocalypse.


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