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Violence des échanges sino-américains.
Le lendemain 11 juin, c’était au tour du ministre de la défense américain Lloyd J. Austin de développer avec insistance les mêmes thèmes de la nécessaire cohésion des alliances [1] et de la défense de la liberté de navigation dans une zone dont il a répété qu’elle était toujours le cœur des soucis stratégiques de Washington, en même temps que l’un des principaux moteurs de l’économie globale.
Lui aussi s’inquiétait de la contagion violente de la guerre en Ukraine et du non-respect du droit dont les effets se dilateraient en Asie.
Après avoir rappelé la puissance des alliances et des stationnements militaires américains dans la zone et souligné les investissements du budget de la défense pour les armes et les technologies de défense modernes [2], il a sans surprise condamné Moscou : « l’invasion de l’Ukraine par la Russie est ce qui se passe lorsque les oppresseurs bafouent les règles qui nous protègent tous ».
Après quoi, sans oublier la menace portée par les missiles balistiques nord-coréens, il a directement élargi l’analyse aux actions de la Chine en Asie-Pacifique qu’il a, désignant nommément l’APL, considérées comme les manifestations « des appétits impériaux » de Pékin.
Au cœur de ses énumérations, l’augmentation des interceptions aériennes conduites par la chasse chinoise, la violation de la convention du droit de la mer en mer de Chine du sud dénoncée par le Tribunal arbitral de La Haye en 2016 dont le jugement est rejeté par Pékin [3] et les défis posés par les inflexibles intentions de Pékin dans le Détroit de Taïwan.
A ce sujet, Austin a accusé Pékin de vouloir modifier le statuquo que Washington rappelant son attachement formel à la « Politique d’une seule Chine », dit vouloir préserver coûte que coûte. La réalité est cependant plus complexe.
Depuis 2016, année de l’arrivée au pouvoir de la mouvance de Tsai Ing-wen portant une intention de rupture avec le Continent, la Direction politique chinoise a alourdi ses pressions sur l’Île quand bien même Taipei continuait à réaffirmer son attachement au statuquo.
En même temps, le Parti a accentué sa rhétorique de réunification inéluctable au point d’en faire un élément à part entière de la sécurité nationale et une condition indispensable de la réalisation du « rêve chinois » de retour de puissance dont il a fixé l’échéance en 2049, au centième anniversaire de l’avènement du Parti à la tête de la Chine.
Alors que, pour échapper au face-à-face avec le Continent, l’Île se pose en symbole global de la défense de la démocratie menacée par la Chine autocrate, Washington a, depuis Donald Trump, entamé avec Pékin un bras de fer, dont les effets d’engagement direct éloignent les États-Unis des promesses des « trois communiqués » (lire : Les nouvelles eaux mal balisées de la question de Taïwan).
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Compte-tenu de la hauteur symbolique à laquelle le Parti place la question de la réunification avec Taïwan, c’est essentiellement autour de ce sujet que Wei Fenghe, le ministre de la défense chinois présent à Singapour a choisi de construire son intervention presque entièrement adressée à Washington.
Wei, 魏凤和, 68 ans, ancien commandant la composante des missiles stratégiques, membre du Comité Central et de la Commission Militaire Centrale depuis 2017, qui, contrairement à ses collègues Xu Qiliang (Armée de l’air) et Zhang Youxia (Armée de terre) respectivement n°11 et 18 du BP, n’est pas membre des plus hautes sphères du Parti ni le plus haut responsable militaire de l’APL, a répondu avec une verve dont la virulence a étonné la plupart des observateurs.
Passant sous silence l’ampleur considérable des réclamations territoriales de Pékin en mer de Chine du sud et après avoir rejeté la responsabilité des tensions en Asie-Pacifique sur l’Amérique intrusive et provocante dont la présence militaire dans la région n’a plus lieu d’être, il accusé Washington de créer les conditions d’un conflit par ses alliances anti-chinoises. « Aucun pays ne devrait imposer sa volonté aux autres, ou intimider les autres sous couvert de multilatéralisme ».
Enfin, adoptant un ton solennel à propos de Taïwan, il a déclaré que « Personne ne devrait jamais sous-estimer la détermination et la capacité des forces armées chinoises à sauvegarder l’intégrité territoriale ». Il ajouta que « la Chine qui n’avait pas d’autre choix, se battrait jusqu’au bout » (…) Comme si le message n’était pas assez clair, il a tenu à préciser que l’indépendance de Taïwan serait « un chemin vers la mort ».
Le thème d’une Amérique étrangère à la zone comme une des sources des rivalités entre Pékin et Washington attisées par la question taïwanaise est désormais installé comme une constante de la sécurité en Asie. Déjà au premier plan du dialogue de Shangri-La de 2019, il semble confirmer la thèse du « piège de Thucydide ».
La spirale d’affrontement sans concession eut une apogée publique étalée à la face du monde, lors de la rencontre d’Anchorage des 18 et 19 mars 2021. La rencontre faisait suite au jusqu’au-boutisme sans nuances de l’époque de Donald Trump dont on se souvient qu’après avoir cherché les voies d’un accommodement raisonnable avec Pékin, il avait brutalement fait volte-face, déclenchant une offensive tous azimuts, commencée par une violente querelle de taxes aujourd’hui dilatée en une rivalité stratégique globale.
Note(s) :
[1] Austin a non seulement évoqué le « QUAD » comme Kishida, mais également l’AUKUS (Australia, United Kingdom, United States) alliance militaire tripartite anglo-saxonne n’incluant ni le Japon, ni l’Inde, ni la Nouvelle-Zélande, ni le Canada. Rendue publique le 15 septembre 2021, visant directement à contrer l’expansionnisme chinois en Indo-Pacifique, elle affichait ostensiblement l’aide de Washington et de Londres à l’Australie à se doter de sous-marins nucléaires d’attaque. Au passage Canberra dénonçait sans préavis un contrat de 58 Mds de $ portant sur des sous-marins d’attaque classiques en cours de réalisation avec la France.
L’arrière-plan strictement anglo-saxon d’une alliance pilotée par Washington décidée dans le secret infligeant au passage un camouflet à la France augurait mal de la confiance nécessaire au sein du groupe d’alliés confrontés à la menace chinoise. Quant à la Chine, elle y voyait un retour de la guerre froide par une « clique » de pays hostiles à la Chine, en même temps qu’une entrave aux efforts de non-prolifération.
Le Global Times surgeon populiste du Quotidien du Peuple choisissait de mettre en garde Canberra contre toute provocation en mer de Chine du Sud qui, dit le journal, entraînerait une riposte militaire chinoise et « le sacrifice inutile de soldats australiens. »
[2] Il a annoncé 130 Mds de $ de R&D pour les avions furtifs, les drones, les missiles longue distance, les armes lasers anti-missiles à haute énergie et les cyber-technologies.
[3] Pour madame Fu Ying, vice-ministre des Affaire étrangères qui s’exprimait en 2016 « La position de Pékin est claire : refus de l’arbitrage, refus de participer au jugement, refus de l’appliquer » (lire : Arbitrage de la Cour de La Haye. Tensions et perspectives d’apaisement)

