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Guerre froide sino-américaine. Pékin riposte aux embargos de Washington en interdisant le géant MICRON

Les captations chinoises de technologies sur la sellette.

En 2020, au milieu de relations d’affaires et de R&D profondément interpénétrées, entre la Chine, Taïwan et les États-Unis, eut lieu devant la justice américaine une des apogées de la guerre juridico-commerciale en cours depuis 2018, impliquant MICRON.

Le Taiwanais United Microelectronics Corp (UMC), 4e fabricant mondial de microprocesseurs sous contrat, allié au Chinois Jinhua Group soutenu par Pékin, acceptait de payer une amende de 60 millions de $ pour régler l’accusation d’espionnage industriel portée contre lui par MICRON.

Un article de Nikkei Asia du 29 octobre 2020, précisait aussi qu’en plus de l’amende, UMC acceptait de coopérer avec le gouvernement américain « dans l’enquête et la poursuite de son co-accusé, Jinhua Group  ». En même temps, il abandonnait son projet d’implanter à Shanghai une filiale par laquelle il espérait tirer profit de l’inflation des prix des microprocesseurs conséquence de la guerre technologique en cours.

Mais, signe que les R&D et les affaires sont profondément interpénétrés, que les groupes américains ou coréens, n’ont, pas plus que les Chinois ou les Taïwanais, intérêt au jeu à somme nulle des « attaque-ripostes », l’amende dont nombre de commentateurs soulignèrent l’importance était cependant très en dessous du maximum encouru aux termes de la loi américaine de 20 milliards de $, représentant soixante fois les revenus nets d’UMC en 2019.

Alors que MICRON a remporté une bataille juridique contre les captations de technologies par UMC et Jinhua et qu’aujourd’hui il prend ses dispositions pour quitter au moins officiellement le marché chinois, la décision rendue publique le 21 mai par Pékin de frapper brutalement le groupe américain d’embargo – une première dans un contexte où les pressions contre groupes étrangers étaient jusqu’à présent exercées de manière oblique par des harcèlements administratifs ou douaniers - est en réalité d’abord une posture politique.

Riposte politique et fragilités de l’industrie chinoise des « puces ».

Mettant en scène une riposte destinée à l’opinion chinoise, l’embargo affirme l’inflexibilité de Pékin face à Washington, au milieu des restrictions infligées par l’administration américaine aux exportations de microprocesseurs à la Chine. En même temps et au-delà de la posture, la manœuvre est vue à Pékin comme une incitation à accélérer les progrès des « puces » chinoises, même si, de l’avis des ingénieurs chinois eux-mêmes, le compte n’y est pas encore.

Malgré l’augmentation massive des crédits généraux de R&D de 7% par an et la hausse des investissements dans la fabrication des microprocesseurs pour rendre la ressource moins dépendante des États-Unis [1] (lire Les efforts « techno-nationalistes » de Pékin), les meilleurs observateurs chinois restent lucides.

Xiang Ligang, entrepreneur à la tête d’un consortium technologique, conseiller du gouvernement chinois reconnaît que pour l’instant, les objectifs ont été réduits à la fabrication de produits de la gamme moyenne équipant l’électronique grand public et le parc automobile échappant aux restrictions de Washington.

« Il n’est peut-être pas possible ou nécessaire de remplacer complètement tous les produits étrangers par des produits nationaux, mais nous sommes capables de développer des produits de base, pour éviter d’être trop dépendants ».

Il reste que, si on considère le sommet de la hiérarchie technologique mondiale touchant à tous les secteurs de pointe, les handicaps ne sont pas minces.

Yole Group, une société d’études de marché, estime que, s’il est vrai que seulement moins de 1% de tous les semi-conducteurs en Chine se situent dans le haut de gamme de l’industrie soumis aux contrôles américains, les difficultés d’accès de l’industrie aux équipements haut de gamme de fabrication des « puces » handicapent pour l’instant les secteurs de pointe comme l’Intelligence artificielle et l’aérospatiale.

Selon la société de conseil « International Business Strategies », citée par le New-York Times du 11 mai 2023, les perspectives de rattrapage qualitatif rapide ne sont pas bonnes.

En août 2022, le groupe Yangtze Memory Technologies Corp. (YMTC) avait espéré concurrencer MICRON par un triplement de sa part dans la production mondiale de microprocesseurs pour atteindre 13% du marché global en 2027. Aujourd’hui, confronté à une baisse des investissements étrangers et à des difficultés pour construire sa deuxième usine, le groupe a réduit ses objectifs à seulement 3% du marché global.

Dans ce contexte où en Chine, le secteur des microprocesseurs haut de gamme est toujours sérieusement handicapé par les restrictions américaines, tandis que, même le niveau intermédiaire équipant l’électronique grand public accuse une baisse passagère de sa productivité, certains analystes avancent que la décision d’embargo contre Micron, ayant d’abord une portée d’affichage politique, pourrait être à l’origine d’importants retours de flamme.

Ironiquement, le contrecoup aurait lieu alors même que les dommages infligés à MICRON seront sensiblement réduits par la baisse de la part chinoise de ses revenus globaux, passée de 50% en 2017, à 11% en 2022, soit 3,3 Mds de $. La drastique réduction de l’implication de MICRON en Chine, montre que le groupe américain a bien été ciblé par Pékin en connaissance de cause et après le calcul de l’impact d’éventuels chocs en retour.

Selon Reuters, comparée à celle des autres géants américains du secteur présents en Chine, la dépendance moyenne de MICRON au marché chinois mesurée sur les cinq dernières années (2018 à 2022) est nettement plus faible que celle de Qualcomm (60%), de Broadcom (35%), d’ Intel (27%), d’AMD (22%), et même de NVIDIA (21%). Au demeurant, au cours de l’histoire récente, MICRON n’est pas le seul groupe américain à avoir été ciblé par Pékin (lire : La chambre de commerce de l’UE en Chine proteste contre la campagne anti-trust).

Note(s) :

[1Le branle-le-bas national vient d’en haut. Xi Jinping et tout l’appareil font le lien entre les embargos américains sur les microprocesseurs et les efforts occidentaux pour « endiguer complètement la Chine. ». Les médias chinois ont tous raconté qu’en marge de la dernière réunion de l’ANP en mars 2023, le président a interrompu la présentation d’un délégué à l’assemblée, fabricant de grues. « Les puces à l’intérieur de vos grues sont-elles d’origine locale ? ».

A la suite de Xi Jinping, toutes les provinces se mettent sur les rangs. Récemment – ce n’est qu’un exemple – 21 Mds de $ ont été affectés par la province de Canton pour la fabrication de semi-conducteurs et autres projets technologiques, y compris ceux qui tentent de remplacer les fournisseurs occidentaux d’équipements nécessaires à la fabrication des « puces », comme le Hollandais ASML implanté aux Pays Bas, aux États-Unis et à Taïwan.


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