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La France en Chine du XVIIe siècle à nos jours. Par Bernard Brizay

« Les mathématiciens du Roi »

L’auteur est impressionné par la somme de talents que représentaient les Jésuites français en Chine et la quantité de travail qu’ils consentirent pour mériter la confiance des souverains chinois. Dans un chapitre intitulé « les premiers sinologues », citant Virgile Pinot, auteur d’une thèse de doctorat sur « la formation de l’esprit philosophique en France » - Paris 1932 -, il explique comment les missionnaires « ont donné à l’Europe une image nouvelle de l’Orient et déterminé vers les pays exotiques un mouvement général de sympathie et d’attention ».

Suit une longue description assortie de brefs commentaires des œuvres laissées à la postérité, sur Confucius (Père Philippe Couplet), sur la situation générale de la Chine (Père Lecomte : « Nouveaux mémoires sur l’état présent de la Chine »), sur Sun Zi (Père Amiot) et sur les fameuses « Lettres édifiantes et curieuses », « monument épistolaire à l’origine de presque tout ce qui s’écrit sur la Chine au XVIIIe siècle ». Au passage Brizay fait justice des constants reproches adressés aux Jésuites d’avoir « toiletté » la réalité chinoise. « Le tableau est loin d’être rose. Il y est question de l’infanticide, de l’alcoolisme, de la luxure des bonzes, des pratiques magiques et de la croyance aux démons ».

A ces sommes, il faut encore ajouter entre autres l’énorme compilation du travail de 27 missionnaires, dont 22 Français, par le Père Jean-Baptiste Du Halde, publiée à Paris en 1735, dont l’influence sur les philosophes français, et en premier lieu de Voltaire est considérable. Là se situe la récupération du travail des Jésuites par les philosophes des lumières qui voyaient la Chine par le viseur unique de l’anticléricalisme pour justifier, par l’exemple chinois au demeurant pas tout à fait bien compris, la possibilité et la pertinence d’un pouvoir politique légitimé en dehors de la religion, sous la forme « du despotisme éclairé qui permettrait au contrat social confucéen de s’épanouir ». Il s’agit bien sûr d’une perception biaisée du mythe confucéen et de sa sagesse, dont la force en Chine a toujours contribué à conforter le pouvoir impérial.

Les déboires de « la fille aînée de l’Église »

Déjà tendus par les persécutions des religieux qui s’accélérèrent sous l’Empereur Qianlong, les échanges franco-chinois progressivement placés sous la pression des ambitions commerciales britanniques où la France a toujours accusé plusieurs longueurs de retard, tourneront bientôt à l’aigre. Avec Paris, plus porté vers le Maghreb et l’Afrique noire, hésitant sans cesse entre la prudence et l’activisme militaire, notre aventure chinoise porte souvent la marque d’une entreprise velléitaire, sans idée maîtresse où certaines initiatives malheureuses furent la conséquence de luttes politiques et idéologiques internes qui traversaient le microcosme parisien.

En fond de tableau il y eut le choix de la France, « fille aînée de l’Eglise », de se porter systématiquement, très souvent sans moyens, au secours de tous les missionnaires persécutés qui donna à notre entreprise un parfum d’altruisme détaché des cupidités britanniques, mais n’en était pas pour autant dénué d’arrières pensées politiques et commerciales. Ce qui ajouta à l’ambivalence de l’engagement.

L’affichage en faveur des missions religieuses dont certains peuvent penser qu’il était à la fois brave et généreux, était en réalité téméraire puisqu’il ne s’appuyait que sur des moyens militaires réduits. Il créa de ce fait d’importantes vulnérabilités, nous plaçant dans la position équivoque et sensible d’avoir à prêter main forte avec de faibles capacités de riposte, au prosélytisme religieux des missions de plus en plus réprouvé par la dynastie Qing et rejeté par une population superstitieuse, manipulée par les tendances xénophobes.

Cet arrière plan de sourde hostilité populaire à la présence étrangère attisée par les conservateurs humiliés par les défaites successives de la Chine fut en juin 1870, à l’origine du massacre du Consul de France et des religieuses de Saint Vincent-de-Paul à Tianjin (Tientsin), auquel Bernard Brizay consacre tout un chapitre. Il y souligne la vindicte particulière dont sont victimes les Français : « La foule se répand aux cris de : tuez d’abord les Français, et ensuite les autres étrangers ».

Le Consul Fontanier et son chancelier Simon, dix religieuses françaises de Saint-Vincent de Paul et quarante convertis chinois furent massacrés ou gravement mutilés, en même temps que deux prêtres lazaristes, trois négociants russes et plusieurs autres étrangers. Les rescapés ne durent leur survie qu’au secours de plusieurs canonnières des « puissances étrangères dépêchées sur les lieux du crime ».

De fait, alors que les premiers contacts furent riches et apaisés, la relation devint très conflictuelle au XIXe siècle, marquée par trois guerres et le sac du Palais d’été avec les Anglais, à quoi il faut ajouter notre participation avec les coalisés au « viol de Pékin », au cours des premiers mois du XXe siècle. Déclenché en représailles des « 55 jours de Pékin », durant lesquels les Boxers prirent en otage le corps diplomatique et assassinèrent l’ambassadeur d’Allemagne, le pillage de la capitale chinoise reste un épisode mal connu au cours duquel les troupes alliées n’eurent pas à se battre, puisque les Boxers s’étaient repliés. Ils en profitèrent pour mettre la ville à sac.

Brizay raconte que l’épisode peu glorieux valut au Général Frey, commandant des troupes françaises, de perdre publiquement la face, quand les caisses qu’il avait fait envoyer de Chine furent saisies par le gouvernement français à Marseille.

Au total, la vision offerte par l’auteur des relations franco-chinoises est globalement – il le dit lui-même -, plutôt négative. En dépit de la somme des dithyrambes qu’on entend quelques fois dans les discours des diplomates, l’appréciation renvoie à une réalité que chacun appréciera, à la mesure de de ses propres expériences, mais qui n’est pas dénuée d’arguments. Le ton est d’ailleurs donné dès les premières lignes quand Brizay raconte dès l’introduction de son livre comment, en 2008, l’ambassadeur Wu Jianmin refroidit l’ardeur amicale de J.P. Elkabach en lui rappelant que les relations franco-chinoises n’avaient pas commencé en 1964 par la reconnaissance de la Chine par le Général De Gaulle, mais que les Chinois n’avaient pas oublié le sac du palais d’été, deux siècles et demi avant.

La conclusion qui développe les arguments irrationnels des bons sentiments réciproques, tarte à la crème des discours convenus, tente d’adoucir, sans y parvenir vraiment l’impression générale d’une aventure traversée par quantité d’à-coups et marquée, du côté français, à quelques trop rares exceptions près, par une vision gravement infirme du long terme.


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