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La Chine, miroir de nos défaillances. Une occasion manquée ?
A bien des égards la prise de conscience des lacunes et des travers de notre relation avec la Chine, cet espace géographique au-delà des mers et de l’Himalaya (Jacques Gernet) où s’est exprimée une civilisation d’une essence si différente, nous renvoie aux outrances et à quelques illusions de notre entreprise coloniale. Le livre semble exprimer un regret d’avoir manqué un rapprochement enrichissant avec une terre inconnue que Rudyard Kipling croyait impossible et que Simon Leys considérait comme « l’autre pole de l’expérience humaine ».
Une vision proche de celle de Segalen auquel Brizay consacre un chapitre entier et qui affirmait que la civilisation chinoise présentait « l’irrésistible fascination de ce qui est totalement autre ». A quoi notre médecin de marine ajoutait, non sans emphase, que « seul ce qui est totalement autre, peut inspirer l’amour le plus profond en même temps qu’un puissant désir de le connaître ».
Restons modestes. Le « désir de connaître » pourrait ne pas suffire. La Chine foisonne toujours de pièges multiples, d’artifices, de faux semblants et de mystères. Aux tentatives d’approches rationnelles ou passionnelles, elle répond invariablement par un ajustement rassurant mais ambigu, insondable et inaccessible quant-à-soi dont se nourrissent les malentendus, face à un pays aux contours psychologiques et culturels flous complexes, jamais à court de trouvailles ou de séductions.
Les plus malins et les plus érudits s’y sont trompés. Brizay cite à plusieurs reprises Etiemble, infatigable virtuose de la Chine ancienne, savant expert de Confucius et du Dao. Mais il omet de signaler qu’il s’est pourtant longuement fourvoyé avec Mao. Dans son sillage il en a désorienté bien d’autres. Et ceux qui, en 1976, glosèrent sur sa méritoire et courageuse repentance en forme d’autodérision se trompèrent aussi quand ils refusèrent, malgré les évidences, d’abandonner le rêve maoïste, dont les délires créèrent tant de souffrances et firent perdre de si précieuses années à la Chine.
Puisqu’il est question des efforts de connaissance à déployer pour mieux comprendre la Chine, on aurait souhaité que l’auteur s’appesantisse un peu plus sur ceux qui, au moment du trou noir de la relation entre 1949 et 1964, et en dépit des difficultés d’une machine politique opaque, experte dans l’art de la déception, ont œuvré pour tenter de comprendre les soubresauts qui agitaient le réveil du vieil empire.
Ainsi des attachés militaires en poste à Hong Kong dont les rapports insistants furent parmi les premiers à soulever le voile du désastre du grand bond en avant, et de Jacques Guillermaz, officier infatigable, passionné par l’observation autant que par l’analyse, extraordinaire aventurier de la Chine moderne qu’il a côtoyée dans toutes ses contradictions à plusieurs reprises depuis 1937 jusqu’à son poste à Pékin en 1964, comme Attaché de Défense de l’Ambassadeur Paye.
Son parcours chinois effectué avec lucidité et distance, à la rencontre de Chang Kai Chek, de Zhou En Lai ou de De Lattre lui permit d’écrire deux livres essentiels que Brizay ne mentionne pas, mais qui font autorité, sur le naissance du Parti Communiste et sur sa pratique du pouvoir. « Histoire du parti communiste chinois des origines à la conquête du pouvoir (1921-1949), et « Le Parti Communiste chinois au pouvoir » de 1949 à 1978. Jacques Guillermaz Payot. 2004.
Analysant avec lucidité et sans complaisance un pays dominé par l’écrasante personnalité de Mao, ces livres offrent un panorama complet de la Chine pendant le demi-siècle d’une période peu connue, souvent délaissée par le sinologues et mal interprétée par les fervents du maoïsme.
Les vastes expériences de Jacques Guillermaz, sa connaissance de la langue et de la culture chinoise lui permirent aussi d’œuvrer efficacement pour la connaissance de la Chine du XXe siècle avec le Centre d’Etudes sur la Chine moderne et contemporaine qu’il créa au sein de l’Ecole des Hautes Etudes des Sciences sociales.
Belles rencontres et belles histoires.
En tous cas, Bernard Brizay a le mérite d’apporter sa pierre à la connaissance de notre histoire en Chine et à notre parcours avec elle. Il y montre une France tour à tour flamboyante, généreuse, auréolée de panache, parfois arrogante ou chimérique et, à l’inverse, étriquée, pusillanime, bureaucratique, querelleuse, politicarde et tristement administrative. Le récit qui se lit comme une aventure à rebondissements, comporte des « arrêts sur image » fonctionnant comme un puzzle dont les pièces multicolores se mettent progressivement en place.
On y croise les grandes figures bien connues comme le père Dominique Parrenin déjà cité et, un siècle plus tard, le Père Huc, le truculent Lazariste. Plus tard encore, les grands consuls courageux solitaires et efficaces comme Charles de Montigny, fondateur de la concession française de Shanghai, Auguste François – le mandarin blanc -, diplomate altier, rebelle et indépendant, Paul Claudel observateur précis de l’économie chinoise, toujours à la recherche d’un ailleurs, très critique de la présence occidentale. Dans l’ouvrage de Brizay ce dernier précède Segalen, poète d’une Chine rêvée et obscure, ethnographe et archéologue que Simon Leys considère comme une référence artistique et « exotique », fasciné par les voyages et par la Chine, « cet Autre fondamental sans lequel l’Occident ne saurait devenir vraiment conscient de lui-même ».
D’autres coups de projecteurs montrent les héros de l’aventure entre l’Indochine et la Chine. Sont mis à l’honneur les officiers de marine Doudard de Lagrée, Francis Garnier et Henri Rivière, les deux derniers morts au combat à Hanoi à 10 ans à d’intervalle, au même lieu dit du « pont de papier » et contre le même ennemi : les pavillons noirs chinois.
La correspondance d’Henri Rivière qui aurait mérité d’être citée dans la somme de Brizay, montre à la fois le courage, le détachement et la sérénité de tous ces hommes d’exception, en même temps que l’absence de directives parisiennes : « J’ai fait ce que je devais. Je compte ce calme de conscience comme un élément de bonheur. Je fais de la marine, de la politique, de la guerre. Cela ne me dérange pas, me distrait un peu… J’ai une philosophie tranquille qui s’attend à tout et qui s’y résigne. Comme ce gouvernement, qui ne se décidait à rien, avait eu l’imprudence de m’envoyer 500 hommes, je me suis mis à faire ce qu’il ne se décidait pas à me faire faire. »
Photo : Le Consul Auguste François en 1902 à Yuannanfu (Kunming) avec le Général SU.

