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›› Politique intérieure

La pensée politique normative

Han Fei 韩 非, premier des penseurs légalistes chinois (279 – 233 av JC), inspirateur du premier empereur Qin. Souvent cité par Xi Jinping – qui se réfère cependant aussi à Confucius – Han Fei prenait le contrepied de la philosophie de « bénévolence » confucéenne d’obédience familiale vertueuse rapportée au gouvernement d’un État « Un fils aimant et respectant son père peut aussi être un traitre au souverain ». Contrairement aux préceptes spéculant sur la vertu confucéenne du prince, sa conception du pouvoir reposait sur trois valeurs essentielles : l’autorité 势 (shi) ; les techniques de gouvernement 術 (shu) et la loi 法 (fa), épines dorsales d’un gouvernement s’articulant aux récompenses et aux sanctions brutales sans état d’âme.


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Depuis Edouard Chavannes et Henri Maspero, de Marcel Granet, Paul Pelliot et Paul Demiéville à Jean Lévi et Jacques Gernet en passant par Jacques Pimpaneau, Pierre Etienne Will, Yves Chevrier, Anne Cheng, et bien d’autres, ils sont nombreux ceux qui étudièrent à travers les textes classiques les ressorts de la pensée politique chinoise, à la fois normative et morale, aux prédicats vertueux et exemplaires.

Dans cette conception de l’État, dit Yves Chevrier, « la souveraineté fait du politique plus que l’exercice d’une autorité légitime, bien plus même qu’une technique de gestion administrative de la société, mais la civilisation opposée en bloc au chaos. ».

Il ne s’agit pas d’une vision contingente du rapport de pouvoir à la société, contestable et révocable par les urnes, mais du « pouvoir d’ordonner le monde confondu intégralement avec le pouvoir de commander aux hommes. Il n’y a ni spirituel, ni temporel, ni sacré, ni profane, qui puisse lui échapper (…). Le territorial, le militaire, l’administratif, sont seconds par rapport à la souveraineté, et sur le même plan que le religieux et le rituel. » (Yves Chevrier, L’historien du politique et la Chine quelques réflexions, journal des anthropologues 92–93, 2003).

Marcel Granet disait la même chose : « C’est grâce à une participation active des humains et par l’effet d’une sorte de discipline civilisatrice que se réalise l’Ordre universel. À la place d’une science ayant pour objet la connaissance du Monde, les Chinois ont conçu une étiquette de la vie qu’ils supposent efficace pour instaurer un ordre total ». La pensée chinoise. Marcel Granet. Albin Michel. 1934.

Dans la même veine, Anne Cheng, explore les ressorts rituels de la pensée politique articulée à la morale confucéenne assurant le fonctionnement normé de la société en référence à l’immanence de l’ordre naturel des choses (Li 理).

C’est à tout cet arrière plan culturel et politique où les rites, la morale et les techniques de gouvernement concentrées autour d’un pouvoir fort appuyé sur l’immanence d’un ordre naturel que le régime chinois fait référence quand il évoque les « caractéristiques chinoises ».

Dans cette vision normative englobant tout, de l’économie, à la justice, à histoire et à la culture, en passant par les études académiques également sommées de se « conformer », c’est le projet collectif de cohésion et de « renouveau » de la Chine qui prend clairement le pas sur les aspirations individuelles, épines dorsales aujourd’hui très envahissantes de nos sociétés démocratiques en crise.

C’est aussi, entre autres, à ce cadre culturel où l’individu est placé face à sa responsabilité collective dans l’harmonie de l’ensemble, où on stigmatise les déviants, les rebelles et les fauteurs de troubles condamnés par une justice également placée sous le boisseau de la norme politique, que Xi Jinping faisait allusion quand, le 27 avril il a, au milieu des bonnes paroles diplomatiques de contrôle des tensions sino-indiennes sur les frontières contestées de l’Himalaya, invité Narendra Modi venu en visite informelle à Wuhan, à s’engager avec lui « au renouveau de la civilisation orientale 共同 努力于东方 文明复兴 - Gongtong Nuli Yu Dongfang Wenming Fuxing ».

Le rappel succinct des arrières plans de la pensée politique chinoise dont il faut s’empresser de dire qu’ils dépassent la seule philosophie morale confucéenne pour, par le Taoïsme, déborder vers la métaphysique (voir la note de contexte) éclaire les errements politiques en cours marqués par l’exacerbation du contrôle et de la mise aux normes.

Mise aux normes politique et efficacité technique.

La Chine a installé 20 millions de caméras sophistiquées reliées aux bases de données de la police et conférant au système, grâce à l’intelligence artificielle, une capacité de reconnaissance faciale.


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L’efficacité de la maîtrise et du quadrillage de la société dont QC avait rendu compte à l’issue d’une mission en Chine à l’automne 2017 est aujourd’hui puissamment amplifiée par les propriétés infinies et ultra-rapides des nouvelles technologies de stockage et d’organisation des données individuelles décuplant la mémoire des services de police.

Ajoutons que, dans l’esprit des dirigeants chinois actuels, la mise aux normes est articulée au présupposé vertueux de la nécessaire correction des dérapages en tous genres ayant brouillé l’image morale de la Chine depuis l’ouverture.

Dans ce nouveau paradigme de contrôle politique et social augmenté, les caméras de surveillance, les logiciels informatiques et les capacités de la reconnaissance faciale où les progrès des scientifiques chinois sont très rapides, jouent un rôle éminent.

Le sujet est exploré en France par une enquête de l’Express en avril au milieu de quelques autres dont celle du China Policy Insitute de Yongshun Cai, Docteur de l’Université de Standford, analysant le contrôle de la société en réseau, auxquels s’ajoutent nombre d’articles de la presse occidentale dont celui publié par le site en ligne de la Deutsche Welle glosant sur le dérapage normatif du « Big Brother » orwellien chinois.

Interrogé par l’Express, François Godement explique que l’approche normative du pouvoir qui répond au besoin des chinois de sécurité et de restauration de la confiance civique, explore « un champ d’expérience illimité ». Ajoutant que la vaste étendue potentielle du projet est favorisée par le fait que les Chinois ne s’embarrassent pas encore de l’éthique de la protection des données individuelles, celle-là même qui vient de mettre en porte à faux Marck Zuckerberg.


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