›› Politique intérieure
Quête de stabilité politique. Sécurité énergétique et alimentaire. Croissance et objectifs écologiques revus à la baisse.
Bien que très courte, la séquence des deux sessions qui fut émaillée de rencontres et de déclarations de Xi Jinping lui-même en marge des réunions stéréotypées, résiste à la synthèse, tant furent nombreuses les déclarations sur une myriade de sujets divers. L’impression générale reste tout de même la quête de stabilité.
Idée maîtresse du rapport annuel de Li Keqiang, sur le travail du gouvernement approuvé par 2752 délégués, seulement trois votes contre et trois abstentions, le souci d’une prudente continuité sans à coups politiques s’est exprimé dans plusieurs domaines clés. En miroir, ils traduisent quelques inquiétudes du pouvoir.
La projection de croissance économique a été limitée à 5,5%, tout de même au-dessus des prévisions à 4,8% du FMI. En arrière-plan l’ambition est de résister aux risques portés par la crise immobilière en cours et d’une croissance mondiale impactée par la guerre en Ukraine.
Le souci de stabilité s’est également traduit dans les secteurs de l’alimentation et de l’énergie. Exprimée par Xi Jinping lui-même en marge des sessions, il s’est traduit par l’affirmation répétée en écho aux réticences de l’appareil signalées par notre article du 13 février : Volontarisme politique et difficultés de la transition énergétique. En substance, la réduction des émissions carbone ne pouvait pas se faire aux dépens de la sécurité énergétique et alimentaire au point d’impacter la vie quotidienne des Chinois.
Lors de la conférence de presse du 11 mars, Li Keqiang est revenu sur la position chinoise affirmant que, malgré un développement économique rapide au cours des dernières décennies, la Chine est toujours un pays en développement ». (…) « L’écart villes – campagnes reste important et l’amélioration des services publics dans les zones rurales est un “processus de long terme“ ».
Alors que le risque existe d’une aggravation des tensions avec l’Amérique, l’objectif de croissance arrêté à huis-clos par le Comité permanent en décembre dernier paraît optimiste à nombre d’observateurs. Li Keqiang lui-même a conscience que, décidé avant la résurgence épidémique à Hong Kong et la déflagration de la guerre en Ukraine dont l’impact sur le marché de l’énergie et la fluidité des relations internationales auront un effet sur la croissance, l’objectif sera difficile à atteindre. C’est pourquoi l’appareil n’a pas lésiné sur les aides ciblées.
Une longue suite de mesures de soutien. L’improbable chimère de l’autarcie.
Certaines politiques de soutien sont à l’œuvre depuis janvier. Un quota de 3650 Mds de Yuan (577 Milliards de $) a été fixé obligeant les gouvernements locaux à financer des travaux d’infrastructure ; la mesure de relance a été suivie par des réductions de taxes d’une valeur totale de 2500 milliards de Yuan (395 Mds de $) et le lancement de 102 méga-projets d’infrastructures.
Alors que se déroulaient les sessions raccourcies des deux assemblées, la Banque centrale annonçait qu’elle engagerait 1000 Mds de $ de relance, ponctionnées sur ses réserves. Interrogé sur l’ouverture de l’économie chinoise aux investissements étrangers que la mise aux normes de Xi Jinping semble mettre en danger, Li Keqiang a assuré que la politique d’accueil des entreprises étrangères « n’avait pas été et ne sera pas modifiée ». La récente mise au pas n’avait pour but que de démanteler les monopoles et la financiarisation incontrôlée de l’économie et d’obliger les entreprises à se conformer aux lois. Lire : Une reprise en main politique plus qu’une réforme économique.
En même temps, Xi Jinping diffusait une nuance de frugalité, tout de même empreinte de la volonté des réduire la dépendance alimentaire à l’étranger. S’exprimant en marge de la CCPC, face à des acteurs du secteur agricole, il a fait la promotion d’une industrie chinoise des protéines alternatives (steak végétal, lait à base d’algues, viande in vitro etc.). Revenant sur le souci d’auto-suffisance, il exhortait l’appareil à s’assurer que « les bols de riz des Chinois soient d’abord remplis de céréales chinoises 确保中国人的饭碗 主要装中国粮 ».
Un discours stéréotypé sur Hong Kong, sur le Xinjiang et sur les minorités.
Autres priorités toujours liés à la stabilité politique, ayant cette fois un impact sur les relations internationales, où la Chine est critiquée pour son traitement des minorités, Xi Jinping, décidément omniprésent, s’exprimant face à des délégués de Mongolie intérieure, évoquait l’exigence « d’unité et d’harmonie ethnique 民族团结和谐 ».
Dans la même veine, au cours de sa conférence de presse de fin de session, Li Keqiang qui s’est dit très préoccupé par l’explosion de cas de Covid à Hong Kong, a confirmé que, tout en respectant le schéma « Un pays deux systèmes », Pékin s’en tiendrait à l’exigence patriotique de n’autoriser aux élections locales que des candidats ayant fait la preuve de leur allégeance politique à Pékin.
Imprégné de la « démocratie des performances », passant sous silence la quête démocratique, récemment mise sous le boisseau à Hong Kong (lire : Réforme électorale. La mise aux normes politique de Hong Kong se poursuit sans faiblir), Li a assuré la gouverneure Carrie Lam de son soutien dans sa lutte contre l’épidémie. Il a aussi exhorté le gouvernement de la R.A.S à « unir tous les secteurs pour continuer à développer l’économie, améliorer la vie des habitants et garantir statut de la R.A.S comme centre financier et carrefour portuaire de classe internationale ».
Le paysage international échappe à l’idéal de stabilité. La relation avec l’Amérique toujours au rouge vif.
Les questions internationales sensibles, liées aux relations avec l’Occident à propos du Xinjiang et à la guerre en Ukraine ont d’abord été abordées par Zhang Yesui, 69 ans, porte parole de l’ANP, ancien ambassadeur aux NU (2008 – 2010) et aux Etats-Unis (2010 – 2013).
Avant même l’ouverture de la session de l’ANP, il a exhorté l’Union Européenne à ne pas « dramatiser » les tensions entre Pékin et la Lituanie sanctionnée par la Chine qui a expulsé ses diplomates pour avoir autorisé Taïwan à ouvrir une ambassade à Vilnus. Il a aussi violemment fustigé le décret sur la compétitivité de l’Amérique « America Competes Act » voté de justesse par la Chambre des Représentants, dont Zhang considère qu’il est à double tranchant pour l’Amérique.
Selon lui, alors que la relation devrait s’établir selon les principes de coopération et de respect mutuels, le décret américain qui prétend « enfermer la relation derrière des lignes idéologiques 以意识形态划线, et construire des petits cercles 拉“小圈子” incités à la confrontation 搞集团对抗, n’est tout simplement pas faisable. 根本行不通 ».
C’est en effet à propos de la situation internationale que « la quête de stabilité » de l’appareil est le plus clairement mise au défi.
La rivalité stratégique sino-américaine, la situation en mer de Chine du sud, dans le Détroit de Taïwan, la question nord-coréenne et le conflit ukrainien ont été évoqués à plusieurs reprises lors des conférences de presse de Li Keqiang et du Ministre des Affaires étrangères Wang Yi. Dans leurs réponses, les deux ont rappelé l’attachement de la Chine à la paix, au respect de la Charte des Nations Unie et la disponibilité de Pékin à participer à un règlement pacifique du conflit ukrainien.
Alors que Wang Yi qui soulignant aussi les intérêts légitimes de sécurité de la Russie, tout en rappelant la pérennité de leur alliance « solide comme un roc » [2] la tonalité des réponses de Li Keqiang était globalement plus conciliante avec les États-Unis.
Quand le premier ministre qui se dit toujours prêt à travailler avec Washington, rappelait la longue histoire des relations bilatérales depuis la visite en Chine de Richard Nixon et l’ampleur des échanges commerciaux ayant atteint 750 Mds de $ en 2021, en hausse annuelle de 30%, ouvrant, dit-il, en dépit des contrastes entre les système politiques, un vaste potentiel de coopérations bilatérales, Wang Yi, s’est clairement montré plus défiant, même si lui aussi a rappelé le temps des premiers contacts avec l’Amérique dans les années soixante-dix et évoqué le cinquantième anniversaire des relations bilatérales.
Au passage, signalons que, selon la jurisprudence du Parti, les deux, atteints par la limite d’âge devraient quitter leur poste lors du 20e Congrès du Parti à l’automne. Li Keqiang qui aura dépassé de quelques mois les 67 ans, l’a annoncé lors de sa conférence de presse. En revanche Wang YI, qui aura atteint 69 ans, en octobre, soit deux années au-delà de l’âge de départ prévu, n’en a pas soufflé mot. Peut-être aura t-il, comme Xi Jinping qui l’apprécie bien plus que Li Keqiang, l’aval de l’appareil pour rester en poste.
Note(s) :
[2] 中俄友谊“坚如磐石” 时机成熟将参与调解. On notera cependant que l’expression « 中俄友谊 坚如磐石 jianrupanshi - Amitié sino-russe solide comme un roc - » est une expression diplomatique convenue, que Pékin, rompu à la grandiloquence verbale, utilise sans réserves avec d’autres partenaires.
Récemment, lors du 8e Sommet Chine – Afrique en novembre 2021, la diplomatie chinoise avait également parlé de « l‘amitié China Afrique 中非友谊 solide 坚 comme un roc 如 磐石 ». De même, le 4 février dernier lors de la spectaculaire mise en scène de la rencontre entre Xi Jinping et Vladimir Poutine, à l’ouverture des JO d’hiver à Pékin, les médias avaient surévalué le sens de « 老朋友 lao pengyou - viel ami - », l’une des expressions les plus banales des relations sociales en Chine.

