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« La société chinoise est une société de basse confiance. »

Obtenir un prêt auprès d’une banque chinoise est presque impossible

Question : Nous parlons du financement de l’actif étranger, quel problème cela peut poser en Chine ? Quelles vont être les pièges à éviter pour une entreprise française en Chine ?

Stéphane Grand : Quand une WFOE (wholly-foreign owned entreprise) ou une joint-venture étrangère, s’implante légalement en Chine, elle doit donner à l’administration de l’industrie et du commerce un dossier incluant un plan de financement précisant le montant du capital enregistré.

En fonction du montant de ce capital, l’administration chinoise accorde à la société une capacité d’emprunt à l’étranger en monnaie étrangère permettant à la société établie en Chine, d’obtenir du fond de roulement pour faire fonctionner son activité sans avoir à bloquer les sommes dans un capital enregistré.

Par exemple, vous créez une société de production avec un million d’€ quelque part en Chine qui vous ouvre la possibilité de demander à l’administration de l’industrie du commerce l’autorisation d’emprunter quatre cent mille € en devise. Vous utilisez ce million d’euro pour acheter des machines et de l’immobilier ainsi que payer le loyer du terrain et réorganiser l’usine. Ensuite il vous faut quatre cent mille euros d’emprunt pour payer les salaires, les matières premières, etc. L’argent est viré en Chine.

Mais si avez encore besoin par exemple de trois cent milles euros cela devient très compliqué : les banques chinoises, qui sont les seules autorisées à prêter de l’argent directement à des sociétés commerciales, ne prêtent en général pas à de petites sociétés étrangères.

Une question culturelle et une règle tacite

Question : Les banques chinoises ne prêtent-elles vraiment jamais aux entreprises étrangères ?

Stéphane Grand : Attention, il n’y a pas de règlementation contre cela. Si vous approchez une banque commerciale chinoise, elle vous demandera de remplir des documents, de préparer des plans de trésorerie, des plans de financements etc. Mais, j’en suis sûr à 100%, elle ne vous donnera pas accès à un prêt. Je vous dis ça avec une certaine certitude, bien qu’il n’y ait rien d’écrit là-dessus.

Nous avons fait un test, il y a quelques années de ça, avec deux sociétés étrangères, qui étaient à la recherche de financements. Et nous avons présenté à différentes banques les dossiers, sachant qu’il n’y avait aucune chance de réussir quoi que ce soit. Nous voulions juste tester les systèmes. Et ces tests ont montré que nous avions raison, c’est-à-dire, les banques chinoises ne prêtent pas à des PME étrangères.

Question : Comment explique t-on cela ? Est-ce que c’est une règle tacite, ou cela reste-t-il du cas par cas ?

Stéphane Grand : C’est une règle tacite. La société chinoise est structurée d’une telle façon que les relations personnelles sont beaucoup plus fortes que les relations d’autorité ou les relations commerciales. Sachant qu’il y a très peu de possibilités d’exécutions obtenues en justice, comme par exemple celle de forcer l’exécution d’une dette par les moyens légaux, les banques préfèreraient ne pas prêter. Elles se contentent de recevoir des dépôts, d’ailleurs très mal rémunérés, tout en tirant profit du différentiel de la rémunération qu’elles peuvent elles-mêmes obtenir sur ces dépôts en les plaçant ailleurs.

Seulement, les gens qui travaillent dans les grandes banques, quels que soient les niveaux, sont fonctionnaires personnellement liés à des gens plus ou moins du même niveau au sein des grandes entreprises publiques. Quand le patron de ZTE (ndlr : entreprise de télécoms, concurrente de Huawei) sollicite un prêt, il n’est pas accordé sur la base de la viabilité ou de la pertinence stratégique du projet, mais sur la base de sa relation personnelle avec son interlocuteur.

Telles sont les raisons pour lesquelles les banques chinoises ont eu, et ont peut-être encore aujourd’hui de très mauvaise performances. Lorsque ABC, l’Agricultural Bank of China, a été cotée sur une place financière étrangère, il est apparu que 25% de créances étaient douteuses ! Un quart ! C’est énorme, c’est absolument incroyable !

Une logique différente

Question : On voit très bien cette importance moindre accordé au rationnel et au pragmatisme en comparaison des banques occidentales.

Stéphane Grand : C’est pour ces raisons qu’il ne faut pas confondre les systèmes. C’est un monde complètement différent. Un monde où les aspects financiers ou opérationnels, si importants en Occident n’ont pas le même sens logique pour les chinois. Les étrangers arrivent souvent très confiants pour ces demandes de prêt : « je vais pouvoir obtenir mon prêt et produire avec un partenaire chinois, parce que c’est bien pour tout le monde ; pour le système ; pour le pays pour la banque qui va me prêter de l’argent. » Sauf que les Chinois ne pensent pas de cette façon.

Bien sûr, ils reconnaissent qu’il y a beaucoup plus d’intérêts à financer un entrepreneur qui a une bonne idée ou quelqu’un qui a une société, déjà stable avec des contrats stables etc., que de prêter de l’argent à une société d’État, qui de toute façon le perd.

Mais c’est un système qui, dans la réalité, est basé sur les relations personnelles, beaucoup plus fortes que toutes les règlementations et tous les mots d’ordre idéologiques ; plus puissantes que les lois et les administrations. Un exemple : 15 et 20% du produit national brut chinois est basé sur la fabrication et la distribution de produits contrefaits aujourd’hui. Il faut qu’il y ait quand même à la base des relations personnelles qui permettent la protection de tout ça.

Ce système basé sur les relations interpersonnelles avant toute logique pragmatique est donc un véritable obstacle pour les investisseurs étrangers, qui comprennent très mal ces pratiques.


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