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Lettre de Pyongyang par Rémi Gedoie.
Tous les récits de séjours à Pyongyang que l’on a pu lire jusqu’ici, ne sont pas tout à fait faux mais ne sont plus tout à fait vrais.
On s’attend à trouver un guide hypocrite et des nord-coréens terrorisés et fuyants, mais on rencontre des gens normaux dont le masque inexpressif se transforme aisément en sourire quand on plaisante avec eux. La PAF est gentille et les douaniers sont gentils… voilà pour les toutes premières impressions.
Pyongyang, la capitale des saules, n’est pas ce qu’on pourrait appeler jolie. Le style est stalino-populo-socialiste et les façades des barres d’immeubles manquent de peinture mais la ville paraît joyeuse sous le soleil d’automne. Des cohortes d’ouvriers nettoient la rivière à la pelle et à la main. Les autres balaient les trottoirs... C’est fou comme les régimes socialistes peuvent balayer devant leurs portes. Plutôt qu’une faucille et un marteau c’est deux balais croisés qui auraient dû être leur emblème.
La ville est à la gloire du Grand leader. Les affiches sont à la gloire du Grand Leader. Les monuments sont à la gloire du Grand Leader. Les statues sont à la gloire du Grand Leader... Et les airs que nous a joués l’orchestre national philharmonique de Corée étaient des airs composés par le Grand Leader à sa propre gloire.
Une visite au mausolée du Grand Leader suffit à vous retirer toute envie de plaisanter au sujet de ce phare de l’humanité ; on entre dans ce palais comme on rentre en religion, tout au long d’une longue procession à la fois terrifiante, démesurée, délirante, indescriptible et ineffable. Tout un poème ! Mais les coréens peuvent poèter aussi haut qu’ils ont leur culte… Car on peut bien parler de culte avec le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
Le Père, c’est Kim Il Song ; toujours vivant dans le cœur de ses fidèles. Il est omniprésent, avec un don d’ubiquité bien réel. Il te regarde du revers du veston de ton interlocuteur. Il est déjà accroché au mur quand tu rentres dans une pièce et il trône à chaque carrefour quand tu veux traverser une rue. Il est très fort ; il a battu les japonais ; composé des grandes œuvres musicales, construit des barrages et conseillé de grands chirurgiens. Son regard tendre et attentif te suit dans tous tes déplacements et il écoute avec compassion toutes tes paroles.
Le Fils est plus mal loti ; sa légitimité n’existe que dans l’ombre de son père et toutes les places pour mettre sa statue sont déjà prises. Le Petit-fils aura fort à faire pour se faire une place au soleil.
Le Saint d’esprit, c’est la pensée du Juché, le verbe incarné. Kim Jong Il l’a transformé en Songun en 1998 en donnant la priorité à l’armée. L’armée a accepté avec modestie tous ces privilèges mais il n’est pas certain que le Fils en tire une gloire pour la postérité. Pour le moment, on ne monte pas au monument de la pensée du Juché ; Le grand flambeau rouge qui domine le grand phallus blanc qui s’élance en érection vers le ciel, tombe en miettes.
La sainte trinité part quelque peu en couilles...
Pyongyang, la capitale des saules, est finalement assez ouverte ; fini le temps où les visiteurs ne prenaient que les grands boulevards. Les guides, aujourd’hui n’ont plus peur de nous faire traverser les bas quartiers pour nous mener à bon port, dans les restaurants acceptant les étrangers, contre paiement en devises. Qui sont ces coréens qui partagent avec nous la salle du restaurant ? Nous n’en saurons rien.
D’ailleurs, n’hésitons pas à l’avouer, la plupart de nos questions (il est vrai aussi insidieuses que captieuses) sont restées sans réponses au cours d’une visite que d’aucuns esprits chagrins qualifieront de superficielle. Nos mentors nous ont bien souligné à plusieurs reprises que les temps étaient durs, mais nous n’apprendrons quasiment rien des famines, des campagnes qui souffrent, des pénuries d’énergie, des problèmes économiques et des ascenseurs qui répugnent à monter au sommet de leur immeuble.

