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›› Editorial

Les BRICS, la puissante démographie des émergents, le défi anti-américain de la Chine et le déclin de l’Occident

Organisée en visio-conférence depuis Pékin, le 14e sommet des BRICS a affiché à la face du monde que Vladimir Poutine n’était pas ostracisé par des pays non occidentaux représentant 40% de la population du globe. Avec un PNB de 25 600 Mds de $, les cinq, soucieux de se démarquer des États-Unis et de l’Occident, se posent en concurrents potentiels des « démocraties riches » du G-7 dont le PNB total est cependant de 45 000 Mds de $. Pour autant, le déséquilibre au sein des BRICS se lit dans les chiffres, montrant que le PNB chinois, à lui seul de 20 000 Mds de $, équivaut à près de trois fois la somme des quatre autres.


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Avec en arrière-plan, la féroce compétition entre l’Occident et l’alliance sino-russe, sur fond de brutale guerre en Ukraine ponctuée de destructions et de massacres, la géopolitique mondiale en plein ébranlement vient de connaître une succession de forums concurrents.

Les thèmes évoqués, les déclarations et le déroulement des rencontres ne permettent pas d’envisager la fin de l’invasion russe contre son voisin ukrainien, ni même un apaisement des tensions entre les alliés occidentaux européen, américain et japonais, chapeautés par Washington et l’OTAN et le couple sino-russe. Notons que ce dernier est épisodiquement rejoint par l’Inde qui, prudemment, s’applique à garder un pied dans le camp antichinois et un autre dans celui des « émergents » qui conteste l’hégémonie occidentale.

Au passage, alors que Pékin dit ne rien modifier à ses relations économiques normales avec la Russie – ce qui n’est pas tout à fait exact puisque Sinopec a mis à l’arrêt un projet d’usine chimique d’un-demi milliards de dollars -, New-Delhi augmente ses achats de pétrole russe pour en revendre une partie à l’Europe après raffinage.

La salve des réunions a commencé par deux événements organisés successivement par Moscou et Pékin, auxquels le Président chinois a participé en visio-conférence. Organisé du 15 au 18 juin, le 25e Forum économique international de St-Pétersbourg fut suivi le 23 juin, par le sommet des BRICS, présidé par Xi Jinping. Sur grand écran, entouré par une partie du Comité permanent, il accueillait depuis Pékin, Vladimir Poutine, l’Indien Narendra Modi, le Brésilien Jaïr Bolsonaro et le Sud-africain Cyril Ramaphosa.

En plus du message subliminal affirmant à la face du monde que le Président russe n’était pas ostracisé par une large fraction de pays non occidentaux, dont les géants démographiques que sont l’Inde et la Chine, les deux événements donnèrent l’occasion au Président Xi Jinping d’exprimer sa vision immuable de la marche du monde maintes fois répétée, assez souvent en contradiction avec les tendances expansionnistes de Pékin.

Alors que l’armée de l’air chinoise multiplie les démonstrations de force au sud de Taïwan, en réclamant la souveraineté du Continent sur les eaux internationales du Détroit, et, que, par sa nouvelle loi sur la sécurité maritime entrée en vigueur le 1er septembre 2021, Pékin affirme sa souveraineté sur toute la mer de Chine du sud, le n°1 chinois a, une nouvelle fois, par un discours aussi théorique que stéréotypé, plaidé pour les bienfaits d’une « globalisation équitable », source de bénéfices partagés pour, dit-il, l’organisation d’un monde apaisé autour du respect mutuel et de la souveraineté de chacun.

Au passage, Xi Jinping n’a pas oublié de condamner le raidissement des chercheurs américains qui, alertés par les risques posés par le pillage technologique chinois, ont en janvier 2021 suggéré d’opérer un « découplage » dans le partage des données de la recherche au sein du secteur des hautes technologies - 技术转让 -. Lire à ce sujet : Avis de rupture du monde de la high-tech.

Exprimant un clair soutien à Vladimir Poutine, Xi Jinping a fustigé « l’abus des sanctions arbitraires “谴责肆意制裁 », « la mentalité de guerre froide 冷战思维 » et rejeté les « politiques d’hégémonie et de puissance 拒绝霸权主义和强权政治 dont les effets heurtent aussi leurs auteurs 终将损人害, tout en faisant souffrir les peuples du monde 使世界人民遭殃. », dont Pékin s’érige en porte-parole.

De fait, dit le n°1 chinois, « tous s’inquiètent de voir l’économie mondiale tomber dans le bourbier des crises » 大家都在担心, 世界经济会陷入危机的泥潭 ».

Alors que selon la porte-parole du MAE russe Maria Zakharova, l’Argentine et l’Iran tous deux en froid avec Washington ont officiellement posé leur candidature pour rejoindre les BRICS (sur l’Argentine, lire : Au sommet des Amériques à Los Angeles, l’ombre portée de la Chine),Vladimir Poutine a espéré que les « quatre » nés en 2009 puis élargis en 2011 à l’Afrique du sud, capables de faire contrepoids au G-8 (devenu le G-7 en 2014 après l’exclusion de la Russie) prennent l’initiative de créer un système international harmonieux réellement multipolaire, y compris en réduisant la part du Dollar dans les transactions financières et les échanges de biens et services.

Lire à ce sujet : La création d’une monnaie digitale et ses arrière-pensées et Les chiffres contrastés de l’économie à l’aune de la guerre en Ukraine, en gardant en mémoire que plus de 60% des réserves de change mondiales sont encore libellées en $. Les monnaies concurrentes sont l’€ : 20%, le Yen japonais : 5,7% et la livre britannique £ : 4,4%. Seulement 2% des réserves globales sont exprimées en Yuan chinois.

Pour Michael Pettis, professeur d’économie à la Guanghua School of Management de l’Université de Pékin, le dollar est la monnaie la plus largement utilisée dans le commerce international, non seulement en raison des effets de réseau, mais aussi pour d’autres raisons difficiles à reproduire pour d’autres pays, en particulier des pays comme la Chine. Le monde utilise le dollar parce que les États-Unis ont les marchés financiers les plus vastes et les plus flexibles, la gouvernance d’entreprise la plus claire et la plus transparente (malgré les sanctions récentes) et le moins de discrimination entre les résidents nationaux et les étrangers.

Cela signifie que par exemple, pour que le renminbi chinois puisse concurrencer le dollar américain, Pékin devrait être disposé à offrir les mêmes avantages aux étrangers. Cela comprend l’abandon du contrôle de ses comptes courants et de capital et la réduction substantielle de sa capacité à contrôler la croissance du crédit et les passifs de son système financier.

Alliance Chine-Russie quelle résilience ?

Pour Eward Lucas et Bobo Lo, « Le partenariat sino-russe est l’une des histoires les plus remarquables de l’après-guerre froide. Pékin et Moscou ont transcendé des siècles de méfiance, de gueule de bois impériale, d’humiliations nationales, de différences culturelles majeures et ont atteint un niveau et une ampleur de coopération sans précédent. » (…) « Les deux parties identifient d’importants dividendes politiques, sécuritaires, stratégiques, économiques et technologiques attachés à leur coopération. Ce réalisme leur permet de maximiser les gains, de modérer les attentes et de minimiser leurs différends. ». La guerre en Ukraine est cependant une carte sauvage dont l’enlisement pourrait influer négativement sur la sérénité de leur relation. Lire : Q&A : Long-Term Foreign Policy Effects of a Chaotic Withdrawal From Afghanistan.


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Récemment, constatant l’ampleur de la contestation anti-occidentale, plusieurs analyses ont tenté de mesurer la solidité de l’alliance sino-russe. Les doutes s’alimentent de la longue histoire de tensions entre les deux géants, plongeant leurs racines dans l’époque où, avant la révolution bolchevique, l’Empire russe faisait partie de « Huit puissances » qui humilièrent la Chine au XIXe siècle.

Les analyses optimistes en revanche, spéculent sur le pragmatisme des relations d’interdépendance réciproque, notamment par les liens ferroviaires Chine – Europe transitant par la Sibérie [1], et surtout ceux du secteur de l’énergie, gaz et pétrole, baignant dans leur commune contestation de l’hégémonie américaine qui n’a cessé de se renforcer depuis la création en 1996 du « Groupe de Shanghai – 上海 五国 - » devenue en 2001, l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) en 2001.

Avec la Russie, la Chine et les quatre pays d’Asie Centrale fondateurs, l’OCS est aujourd’hui élargie à 21 pays - notamment l’Inde et le Pakistan ralliés en 2017 -. Elle couvre 60% de l’Eurasie, compte 40% de la population mondiale et recèle 38% des réserves mondiales connues de gaz, 20% de celles de pétrole et respectivement 40% et 50% de celles de charbon et d’uranium.

Sans oublier que le déclenchement de la guerre en Ukraine, le 24 février au milieu d’une avalanche de désinformations, ponctuées des émotions d’un conflit armé, avec ses cohortes de destructions, de morts, de massacres et de drames humains, trouble la perception objective de la véritable position chinoise, dissimulée par l’opacité du Bureau Politique et de ce fait, forcément éloignée des déclarations de façade, on retiendra les conclusions de deux travaux.

D’abord la longue étude à multiples entrées financée et réalisée par plusieurs centres de recherche allemands [2] « Russia-China Emerging Alliance or Eternal Rivals ? » (voir l’analyse et le texte complet en ligne).

On résumera cette longue analyse protéiforme par l’appréciation générale (p.203 – 222) de deux des auteurs : Edward Lucas, chercheur au Centre d’analyses des politiques européennes à Washington et Bobo Lo, chercheur associé au Centre Russie de l’IFRI.

« Le partenariat sino-russe est l’une des histoires les plus remarquables de l’après-guerre froide. Pékin et Moscou ont transcendé des siècles de méfiance, de gueule de bois impériale, d’humiliations nationales, de différences culturelles majeures et ont atteint un niveau et une ampleur sans précédent de coopération. Leur partenariat multidimensionnel englobe des liens politiques et institutionnels étroits, et une réflexion sur de nombreux enjeux internationaux, et une complémentarité économique.

Pourtant, leur coopération est aussi une relation classique entre grandes puissances autonomes, avec leurs propres perspectives, priorités et intérêts. Elle n’est pas basée sur l’affection, les valeurs ou même la confiance, mais sur les résultats. Les deux parties identifient d’importants dividendes politiques, sécuritaires, stratégiques, économiques et technologiques attachés à leur coopération. Ce réalisme leur permet de maximiser les gains, de modérer les attentes et de minimiser leurs différends. »

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Le deuxième travail est une enquête récemment conduite par Newsweek auprès de plusieurs chercheurs russes occidentaux et chinois interrogés sur leur estimation de la solidité à terme de l’Alliance, notée de zéro à dix. Le point les plus intéressant de l’enquête est que l’analyse occidentale est clairement plus optimiste que celle des Chinois ou même des Russes.

Pour Bonny Lin, Docteur en sciences politiques, ancienne de la RAND Corporation et du ministère de la défense américain, aujourd’hui Directrice de recherche au Centre d’Études Stratégiques Internationales (CSIS), le Parti considère que, dans le cadre de la rivalité exacerbée entre Pékin et Washington, sa relation avec Moscou constitue un atout. Elle estime que le rapprochement Moscou - Pékin durera avec un niveau de certitude de 8/10.

Bonny Glaser, diplômée de l’Université John Hopkins et Directrice du German Marshall Fund américain, constate que Moscou et Pékin cherchent à la fois à modifier l’ordre international et à affaiblir l’influence américaine. Son appréciation de la solidité de l’alliance sino-russe est de 9/10.

Jude Blanchette, du CSIS est sur la même ligne et situe même la pérennité de la connivence sino-russe à 10/10. « Bien que tous les intérêts chinois et russes ne coïncident pas, aucune autre dirigeant de la planète ne partage autant la vaste vision du monde de Xi Jinping que Vladimir Poutine. » Pour le n°1 chinois, rien n’a changé même à la suite « de la guerre de Poutine contre l’Ukraine qu’il qualifie de désastreuse. »

Étrangement, la première nuance vient de Svetlana Krivokhizh, professeure associée au Département d’Études Africaines et Asiatiques de l’Université d’économie (HSE) de Moscou. Elle ne situe sa confiance dans la solidité sino-russe qu’à 7/10 et exprime un doute. « S’il est vrai que le maintien des bonnes relations du couple sino-russe est un choix évident et pragmatique, la capacité des deux pays à gérer l’asymétrie croissante de leurs relations dans les années à venir est un point de grande incertitude ».

Sa collègue Alina Polyakova, présidente du Centre d’analyse des politiques européennes exprime même un scepticisme sans nuance, avec un niveau de conviction d’une rupture à venir à 9/10.

« La relation russo-chinoise n’est pas une alliance durable mais plutôt un partenariat sans substance. » Très critique de l’agression russe contre l’Ukraine, elle ajoute « La guerre désastreuse de la Russie en Ukraine met Pékin dans une position difficile : son intérêt économique est avec l’Occident et le statut d’État paria de la Russie n’aide pas les relations de la Chine avec l’Occident. Pékin devra choisir. »

Le géo-politologue chinois Wang Jisi, président de l’Institut des Études Internationales de l’Université de Pékin, est tout aussi catégorique. Avec un niveau de certitude de 8/10, il ne croit pas aux liens durables entre Moscou et Pékin « Un alignement et une amitié ne sont durables que lorsque les deux parties, non seulement montrent leur solidarité, mais peuvent se permettre de discuter de leurs désaccords franchement et ouvertement. » (…) « L’alliance sino-soviétique des années 1950 était qualifiée “d’indestructible“. Mais lorsque les différends se sont révélés, l’amitié s’est rapidement transformée en hostilité. ».

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Xi Jinping qui, par construction, ne peut se démarquer du discours officiel faisant l’éloge d’une proximité sans faille, réaffirme la « solidité sans limites de l’alliance » avec plus ou moins de conviction anti-américaine, en fonction des péripéties de la bataille. Quand celle-ci se développe en faveur de la Russie, dans le Donbass, il renouvelle son appui à Poutine et lui achète d’autant plus de pétrole, que, tirant profit de l’effondrement des prix produit par l’embargo, il accumule des stocks stratégiques.

Une chose est cependant certaine, alors qu’officiellement Xi Jinping reprend mot pour mot le discours de Vladimir Poutine sur la nécessité que l’Ouest prenne en compte la sécurité de la Russie et l’intégrité de son « glacis » européen, à Pékin le parti considère que le déclenchement de la guerre fut un contrepied ayant en partie entamé la confiance réciproque. Dans ces conditions, l’enlisement s’il a lieu, comme c’est probable, aura des conséquences sur la proximité entre Pékin et Moscou.

Au-delà, la solidité de l’alliance dépend aussi du degré de leur ressentiment anti-américain, dont de nombreux indices récents suggèrent que l’appareil chinois cherche à en atténuer les effets, en dépit de ses postures très offensives dans le détroit de Taïwan, en mer du Japon et en mer de Chine du sud. Autre certitude, la Chine n’acceptera jamais de s’arrimer au projet d’Union eurasiatique de Vladimir Poutine.

Note(s) :

[1Près de 10 000 km de voies ferrées permettent d’acheminer des dizaines de milliers de containers de produits chinois vers l’Europe en passant par la Russie.

[2Dont, entre autres la « Konrad Adenauer Stiftung », « l’Institute for Sicherheits Politik (ISPK) » de l’Université de Kiel et la « Foundation for Science and Democracy » de Hambourg appartenant à une mouvance conservatrice proche de l’Alliance atlantique. Les éditeurs sont Sarah Kirchberger, Directrice du pole Asie-Pacifique de l’ISPK ; Svenjia Sinjen, Directrice du pôle Science et Communication à la Fondation Science et Démocracie et Nils Wörmer, président de la Konrad Adenauer Stiftung (KAS), qu’il représenté à Kaboul de 2013 à 2015.


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