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›› Editorial

Mise aux normes et malaise des élites

Mise au pas des critiques.

Sun Lijun, 51 ans, vice-ministre de la sécurité a été mis en examen en avril après une mission d’investigation à Wuhan. Tout indique qu’il a été sanctionné pour son franc parler. En privé, les anciens du Part n’ont pas manqué de remarquer qu’en 18 mois deux vice-ministres de la sécurité ont été ciblés par le régime.


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Nommé en mars 2018, Sun, pourtant irréprochable artisan du démantèlement du clan Zhou Yongkang, est en réalité une des premières victimes d’une chasse à l’homme politique contre ceux qui osent s’exprimer librement.

Responsable du secteur très sensible et secret de la stabilité politique du régime, Sun est aussi au fait des questions de santé publique qu’il avait étudiées dans les années 80 en Australie, grâce à une bourse octroyée par l’OMS.

A ce titre, il a en mars 2020, fait partie d’une mission d’investigation à Wuhan dépêchée par Pékin pour éclaircir les circonstances du déclenchement de l’épidémie à l’automne 2019.

Peu après, le 19 avril, Zhao Kezhi, ministre de la sécurité publique depuis 2017 réunissait tous les personnels du ministère pour accuser Sun son subordonné, en des termes non équivoques indiquant qu’on lui reprochait non pas des malversations, mais son indiscipline et son franc parler.

L’accusation mise en ligne sur le site du ministère était explicite : « La mise en examen de Sun Lijun est la conséquence inévitable de son “insolence” (littéralement “qui ne connaît pas la crainte 不知 敬畏 bu zhe jingwei“), de son indiscipline et de son mépris de longue date pour les règles du parti. ».

On ne saurait mieux dire. Sun était accusé d’avoir manqué de respect à Xi Jinping, tandis que Zhao Kezhi appelait à « purifier la police ». Pour « habiller » la destitution du « mouton noir », on l’a même accusé, contre toute évidence, d’avoir fait partie du clan Zhou Yongkang.

La chute de Sun Lijun fut le point de départ d’une nouvelle série de purges qui frappèrent successivement Deng Huilin, 55 ans, chef de la sécurité publique de Chongqing, Gong Daoan, 56 ans, à la tête de la sécurité publique de Shanghai, Wang Like, 56 ans, président de la Commission des Affaires légale du Jiangsu et ancien chef de la sécurité de la province.

Après la charge contre ces responsables locaux de la sécurité publique, tous relativement jeunes promus par Meng Jianzhu, certains craignent que ce dernier, aujourd’hui à la retraite, pourrait être la prochaine cible avec son mentor Zeng Qinghong, 81 ans, ancien membre du Comité Permanent et figure emblématique de la mouvance Jiang Zemin.

Clairement, Xi Jinping éclaircit les rangs de l’appareil légal et politique à son profit en ciblant les rétifs comme Sun Lijun ; en éliminant ceux que la commission de discipline désigne comme « corrompus » ; et en appliquant des critères arbitraires de mise à la retraite, laissant en fonction ses affidés et poussant vers la sortie ceux qui pourraient créer une mouvance adverse.

Même les alliés sont pris en écharpe.

Extrait du site « 中國 禁闻 – Chine / Informations interdites » . A gauche, en arrière-plan Dong Hong, fidèle assistant de Wang Qishan depuis le milieu des années 90. Au centre le vice-président Wang Qishan. A droite Xi Jinping. L’inscription en jaune et blanc restitue la rumeur qui court sur les réseaux sociaux et dans la classe politique en Chine : 王岐山「大管家」被查,中共内 門白热化 ? Le proche assistant 大管家 de Wang Qishan a été mis en examen. Les rivalités au sein du parti communiste chinois sont-elles en train de s’échauffer ? »


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Ce n’est pas tout. L’appareil donne aussi le sentiment troublant qu’il cible aussi des proches du Vice-président Wang Qishan, jusqu’à présent considéré comme le meilleur allié de Xi Jinping. Le 1er octobre dernier, jour de la fête nationale, le parti annonçait la mise en examen de Dong Hong.

Âgé de 67 ans, Dong était non seulement jusqu’en 2017 sous les ordres de Wang à la Commission de discipline du Parti, mais il est aussi,depuis le milieu des années 90, son proche collaborateur qui l’a suivi à Canton, à Hainan et à Pékin. A la Commission de discipline il avait dirigé plusieurs missions d’investigation anti-corruption.

A ce stade, il n’est pas certain que la mise en examen serait le signe d’un conflit larvé entre Xi Jinping et Wang Qishan. Mais il est d’ores et déjà clair que l’influence de ce dernier est en recul et que, récemment, les proches de Wang Qishan ne se sont pas privés de critiquer Xi Jinping, notamment à l’occasion de la violente diatribe lancée contre le n°1 par Ren Zhiqiang, magnat de l’immobilier, disparu en mars 2020, puis condamné le 22 septembre 2020 à 18 ans de prison pour corruption.

Objectivement, le paysage politique chinois offre aujourd’hui l’image d’une succession de purges dont l’objet n’est plus seulement l’élimination des corrompus, mais aussi la mise au pas de toutes les critiques politiques du n°1. La tendance apparue après la mort de Mao d’un ordre politique articulé au mérité et à la compétence, recule pour laisser la place aux allégeances rivales, tandis que réapparaît le culte de la personnalité autour de Xi Jinping.

Différence essentielle avec l’époque Maoïste, les purges ne sont pas idéologiques. Elles ne visent ni les masses, ni les échelons subalternes de l’appareil. Ciblant plus directement les strates supérieures de la machine politique, elles n’en produisent pas moins un malaise parmi les cadres.

Doutes et inquiétudes de l’appareil.

Dans un article très articulé paru dans Foreign Policy en décembre, Cai Xia à droite, ancienne professeur à l’École centrale du Parti, réfugiées aux États-Unis a directement mis en doute la compétence de Xi Jinping a la tête du Parti et de la Chine.

On peut notamment y lire « Le Parti traite les demandes de justice sociale et économique comme des menaces pour son pouvoir, réprimant la société civile et restreignant les libertés au point que le régime et le peuple sont enfermés dans la confrontation depuis des décennies, ce qui rend la réconciliation impensable ». Et surtout : « La question n’est pas de savoir si Xi Jinping va à gauche ou à droite, mais plutôt qu’il manque d’un minimum de jugement et qu’il ne s’exprime pas logiquement ».


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La nervosité s’est récemment exprimée par le truchement d’un article publié dans Foreign Policy, par Cai Xia, ancienne professeur à l’Ecole Centrale du Parti, réfugiée au États-Unis.

Intitulé « The Party that failed », il est une charge impitoyable contre le n°1 et les incohérences de sa politique. L’auteur a été obligée de s’exiler aux États-Unis après qu’une conversation privée où elle critiquait vertement Xi Jinping, doutant même de ses capacités intellectuelles, a été rendue publique.

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Le fait qu’une ancienne professeure de L’École Centrale du Parti – creuset idéologique du régime où se concoctent le discours officiel et la stratégie politique du rapport entre le pouvoir et le peuple –, écrive dans « Foreign Policy » une critique aussi directe du n°1 du Parti soupçonné d’avoir un problème de QI, est un événement jamais vu dans l’histoire récente de la Chine.

Il est impossible de nuancer l’attaque brutale formulée depuis l’étranger par une intellectuelle aussi impliquée dans la pensée politique de la Chine des vingt dernières années. Des attaques, y compris de grands intellectuels et même d’anciens membre de l’École Centrale du Parti, il n’en a pas manqué.

Elles étaient générales et remettaient en cause les choix politiques, l’équilibre des pouvoirs, la corruption, les ratés de la croissance etc.

Mais c’est la toute première fois qu’une critique est aussi précisément ajustée contre le n°1 du Régime et ses capacités. Il serait illusoire de croire que la dame est isolée.

Citant sans le nommer un intellectuel qui lui aussi doute des aptitudes du n°1, il est probable qu’elle n’est que la pointe émergée d’une mouvance critique en Chine que, précisément, l’appareil tente de tenir à distance par la répression, en contrôlant tous les leviers de l’appareil de sécurité.

On ne manquera pas aussi de faire le lien avec la dernière phrase de l’introduction du livre de Yang Jisheng sur la révolution culturelle, « Renverser le ciel et la terre » (lire : « Renverser ciel et terre » Une plongée saisissante dans la tragédie de la révolution culturelle.).

« Le problème majeur de ce système c’est son injustice. Et une société où règne l’injustice ne saurait être harmonieuse. Dans l’économie autoritaire de marché, la combinaison vicieuse des abus de pouvoir et de la cupidité capitaliste fait le lit de tous les maux. Pour fonder un régime avec des pouvoirs équilibrés, une condition requise est le contrôle du système capitaliste. Un tel régime s’appelle la démocratie constitutionnelle ».


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