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Nouvelle Loi globale de politique étrangère, riposte à large spectre à l’Amérique. Hiatus entre le discours et les actes

Le 1er juillet est entré en vigueur une nouvelle loi ripostant à l’embargo infligé à Pékin visant à limiter son accès au secteur des hautes technologies. Il s’agit là de la dernière péripétie d’une guerre qui ne fait que commencer dont QC explore les contours depuis plusieurs années.

(lire : La guerre mondiale des semi-conducteurs).

Ce n’est pas tout. Par cette loi, Xi Jinping élargit les contrefeux au vaste terrain de la compétition géostratégique planétaire, dont le dernier avatar est l’appel lancé le 4 juillet à Séoul et Tokyo par le n°1 de la diplomatie chinoise Wang Yi, membre du Bureau Politique.

S’exprimant à Qingdao lors de la trilatérale organisée chaque année par Pékin depuis 2011, se plaçant clairement du point de vue culturel, ethnique et racial, il a interpellé les Coréens et les Japonais sur un thème rarement mis en avant par les diplomates modernes depuis 1945.

« Vous aurez beau teindre vos cheveux en blond, remodeler votre nez, vous ne deviendrez jamais Européen ou Américain. Vous ne serez jamais Occidental. Sachez où sont vos racines. Le destin de la région est clairement entre vos mains. »

Même si cette fois, l’appel à la solidarité asiatique était renforcé par une insistance raciale qui, en Occident aurait déchaîné un torrent d’opprobres offusqués, ce n’est pas la première fois que le régime bat le rappel de la fraternité anti-occidentale de ses voisins.

En mai 2018, à Wuhan, lors d’une rencontre bilatérale avec Narendra Modi , Xi Jinping avait déjà évoqué la perspective « d’efforts solidaires pour la renaissance de la civilisation asiatique. 共同 努力 于 东方文明复兴. » Jean-Paul Yacine avait longuement analysé les obstacles à cette connivence strictement culturelle. Lire : L’improbable réconciliation sino-indienne à Wuhan.

Cinq années plus tard, les crispations de la dernière rencontre des ministres de la défense, montrent qu’il y a loin de la coupe aux lèvres. Lire : L’insistante tension entre la Chine et l’Inde. Une fragilité des BRICS.

*

Alors que Pékin peine à motiver contre l’Occident New-Delhi, Séoul et Tokyo eux-mêmes inquiets des démonstrations de force de l’APL dans le détroit de Taiwan, la nouvelle législation est promulguée alors que Xi Jinping se cabre face à ce que l’appareil considère comme une offensive de l’Amérique pour freiner la montée en puissance de la Chine.

Dans le collimateur, il y eut d’abord les contrôles et restrictions destinés à la fois à priver l’industrie chinoise du dernier cri des hautes technologies numériques et à réduire la dépendance américaine aux fournisseurs chinois de la gamme moyenne des microprocesseurs alimentant surtout les industries de l’automobile et de l’électroménager.

Cette fois, l’objectif est plus vaste. Selon les médias d’État chinois, la nouvelle loi est une « contremesure restrictive - 限制 对策 - contre les agressions violant le droit international et ses normes 违反国际法和标准, mettant en danger 危害 la souveraineté 中国主权, la sécurité et les intérêts de développement de la Chine 安全 和 发展利益. »

Le malentendu est abyssal.

Quand les États-Unis accusent Pékin de violer les législations sur les brevets et le droit de propriété, la Chine ouvre largement l’éventail de sa contre-attaque. Au nom du principe de libre circulation des avancées scientifiques et techniques, elle élargit la riposte à la situation géopolitique et accuse Washington de la priver des moyens de sa modernisation et de sa montée en puissance.

Concrètement, et selon le Global Times, la nouvelle loi approuvée le 28 juin par le Comité permanent de l’ANP, présidé par Zhao Leji n°3 du régime (voir sa bio : Membres du 20e Bureau politique), fournit la base juridique pour riposter à l’ingérence et aux sanctions infligées par la justice américaine aux utilisateurs du Dollar.

« Au milieu des nouveaux défis des relations internationales », où, toujours selon le Global Times, « Sous l’hégémonie occidentale, la Chine est confrontée à de fréquents empiètements dans ses affaires intérieures [NDLR : notamment dans le détroit de Taiwan], assortis de sanctions unilatérales, la loi ajoute un nouvel outil juridique contribuant à la protection des intérêts nationaux. »

Ces derniers mois Washington a multiplié les sanctions contre les entreprises chinoises accusées d’avoir, par des voies détournées, favorisé des exports sensibles vers la Russie (lire Les circuits occultes de la fuite des microprocesseurs américains vers la Russie) ;

Usant parfois de contrainte, l’Amérique a aussi battu le rappel de ses alliés pour augmenter l’efficacité de l’embargo sur les micro-processeurs et réduire la vulnérabilité aux chaînes d’approvisionnement chinoises [d’où, le nouveau concept européen de « derisking »] [1].

Xi Jinping qui considère ce branlebas antichinois comme une déclaration de guerre, l’a clairement fait savoir à Antony Blinken lors de sa visite à Pékin, le 17 juin dernier. Washington « ne doit pas porter atteinte aux intérêts légitimes de la Chine ni la priver de son droit au développement ».

Pékin dénonce également depuis longtemps l’utilisation par Washington des sanctions économiques devenues un outil de la politique étrangère américaine. En 2021 déjà, le Parti avait fait promulguer une loi autorisant les sanctions contre les entités visant les intérêts chinois.

Sanctions-ripostes à l’Amérique et contradictions.

En février 2023, Lockheed Martin et Raytheon ont été sanctionnés pour avoir vendu des équipements sensibles à Taïwan. Le 21 mai dernier MICRON était ostracisé en Chine (lire : Guerre froide sino-américaine. Pékin riposte aux embargos de Washington en interdisant le géant MICRON).

Au total, la nouvelle loi, exprime en réalité la vision de Xi Jinping d’une politique étrangère calibrée par le seul pouvoir de l’appareil. Désormais entérinée par une nouvelle disposition juridique, la stratégie vise à riposter aux efforts américains de contenir la montée en puissance de la Chine.

Incluant les « initiatives globales de sécurité, de développement et d’éducation  », elle coagule les longues stratégies multiformes d’influence planétaire. Lire : « L’éducation globale » vecteur de l’influence chinoise dans les pays du sud.

Mais la mise en œuvre se heurte à quelques contradictions.

La stratégie est en effet à la fois articulée au verrouillage sans esprit de recul de la prévalence politique du Parti contre tout risque d’ingérence étrangère et, à l’inverse, à un discours d’ouverture assorti de la promesse de protéger les investisseurs récemment échaudés par les mises aux normes politiques. Lire : Raidissement marxiste de Xi Jinping. Quand la propagande se heurte aux réalités.

La dissonance entre le discours et la réalité saute aux yeux. D’une part, le Premier ministre Li Qiang a, au cours de son récent voyage en Europe (lire Pékin face aux États-Unis, à l’Europe et au « sud-global ») et lors du forum économique mondial de Tianjin [2], martelé le même message « d’ouverture » pour tenter de rassurer les investisseurs et éloigner les nouvelles tendances occidentales à mieux peser les risques d’une trop grande dépendance à la Chine.

D’autre part, diffusant le message inverse, la campagne de ces derniers mois contre les cabinets de conseil et leurs enquêtes de « due diligence » - audits d’une entreprise permettant de sécuriser une mise de fonds financière dans un projet ou une entreprise - n’a pas rassuré les investisseurs.

Le sujet, noyé dans les malentendus, touchant à la fois à la sécurité nationale et à l’image d’ouverture que l’appareil souhaite donner de lui-même a, le 20 mars dernier, fait la une de l’actualité quand la police a détenu cinq employés chinois de la société de « due diligence » américaine Mintz Group, dont Randall Philipps, membre de l’exécutif basé hors de Chine, est un ancien représentant à Pékin de la CIA.

Alors que les clients sont prêts à payer très cher des informations sur des risques politiques ou de sécurité hors de l’éventail de l’information ouverte, pour l’appareil, les enquêtes trop poussées touchent à la sécurité nationale et sont frappées d’embargo.

Dans la foulée de l’incident avec le groupe Mintz, le 26 avril, deux mois-et-demi après l’affaire du « ballon espion  », dernier épisode exaspéré des tensions sino-américaines, enflammées par la visite à Taïwan de Nancy Pelosi en août dernier, (lire : La 4e crise de Taïwan. Quels risques d’escalade ?) l’ANP a adopté une vaste mise à jour de la loi anti-espionnage.

Élargissant à l’extrême les définitions de l’espionnage et de la sécurité, elle interdit le transfert de toute information liée à la sécurité nationale dont les limites se brouillent au gré des appréciations de l’appareil.

Contredisant le discours public sur « l’ouverture », elle complique sans mesure le travail des sociétés de « due diligence » et renforce la défiance occidentale à l’égard de la Chine que les efforts de Li Qiang cherchent précisément à apaiser.

Une note de François Godement de l’Institut Montaigne publiée le 28 juin par l’Institut MERICS, résume le durcissement des Européens : « Dans l’ensemble, depuis le penchant de la Chine envers la Russie jusqu’à ses politiques mercantilistes, en passant par ses pratiques odieuses en matière de droits de l’homme et les risques imminents à travers le détroit de Taiwan, les faits nient les bonnes paroles que la Chine a adressées à ses partenaires. »

Ses recommandations à l’exact inverse des objectifs stratégiques chinois d’apaisement avec l’UE et de solidarité asiatique, visent à durcir la position européenne de défiance a la Chine et à renforcer les liens de Bruxelles avec les alliés de l’Amérique : « Renforcer la mise en œuvre des mesures défensives de l’UE, en termes de coordination de rapidité et de puissance de réaction. » (…)

« Sur les questions générales où l’UE a un poids significatif, sinon une capacité stratégique pleinement réalisée, se concentrer sur la liaison et la coordination avec des partenaires partageant les mêmes idées - tels que les États-Unis, le Japon, l’Inde et la Corée.  ».

Note(s) :

[1La réalité des sanctions est cependant aléatoire. En décembre 2022, l’administration américaine avait déclaré que le fabricant de microprocesseurs Yangtze Memory Technologies et 30 autres sociétés chinoises seraient frappées d’embargo et privées aux technologies avancées des États-Unis, sauf à obtenir une licence du département du commerce.

Mais la pression commerciale est forte. Début mars, l’administration Biden a quand même approuvé 192 licences autorisant l’export en Chine de technologies américaines pour une valeur totale d’au moins 23 milliards de dollars à des entreprises chinoises qui figuraient déjà sur la « liste noire » du département du commerce américain depuis le premier trimestre 2022.

Parmi les 192 licences accordées, 115 concernaient une technologie contrôlée. Seules 19 licences, soit 8% du total des demandes ont été refusées. Quant à Yangtze Memory, son sort n’est pas réglé.

Le gouvernement chinois s’est dit prêt à coopérer avec les autorités américaines pour empêcher le groupe et d’autres entreprises d’être placés sous embargo (lire : Les efforts « techno-nationalistes » de Pékin) Il lui faudra prouver – ce qui ne sera pas facile - qu’il n’approvisionne pas le complexe militaro-industriel chinois.

Yangtze Memory, basé à Wuhan, est le plus grand fabricant chinois de semi-conducteurs 3D NAND (Mémoire Flash NAND non volatile, voir Kingston) dont les cellules de mémoire dites « mémoire flash » plus rapides, moins voraces en énergie et moins sensibles aux chocs sont empilées au lieu d’être disposées sur un seul plan).

Le groupe chinois produit des puces pour smartphones et autres appareils informatiques en concurrence avec des sociétés comme Samsung Electronics Co. La société était en pourparlers pour fournir Apple, ce qui aurait marqué une étape importante pour l’industrie high-tech chinoise, mais le projet a été mis à l’arrêt.

[2La version estivale du Forum économique mondial de Davos a eu lieu du 27 au 29 juin à Tianjin, avec pour thème central la relance économique.

Les plus de 1500 invités - pour la plupart des chefs d’entreprises, des responsables politiques venus d’une centaine de pays et d’organisations internationales – ont discuté de six thèmes principaux : la reprise de la croissance, le poids de la Chine dans le monde, la transition énergétique, la protection de l’environnement, les nouveaux modes de consommation et l’innovation. En filigrane, le rôle des économies émergentes.

Le 27 juin le discours d’ouverture de Li Qiang tout juste rentré d’Europe, estimant que la croissance 2023 serait à 5% a une nouvelle fois critiqué, la tendance occidentale à mieux mesurer les « risques » des investissements en Chine et à « politiser » les questions économiques.

Exprimant une contradiction consubstantielle à l’appareil ayant lui-même investi sans nuance la sphère économique, il a martelé la liberté d’entreprise des sociétés démarquée des pouvoirs politiques. «  Les gouvernements ne devrait pas faire obstacle en politisant les problèmes.  »

Enfin, il a rassuré l’auditoire sur la force de la reprise et l’ouverture du pays. « La reprise est sur la bonne voie et Pékin qui s’efforcera d’atteindre ses objectifs économiques tout en stimulant la demande intérieure, reste attaché à l’ouverture et au marché.


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