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NOTE de CONTEXTE.
Controverses sur les stratégies chinoises.
Dans une récente tribune publiée dans « La Chine hors les murs », la Lettre des Conseillers du commerce extérieur de la France, Jacques Gravereau, économiste, fondateur et directeur d’HEC Eurasia Institute faisait le point des problèmes, frictions et déceptions rencontrés par les « pays cibles » le long des « Nouvelles routes de la soie » dont les limites géographiques sont élastiques.
Donnant le sentiment d’une vaste entreprise promue par un label publicitaire accrocheur, étroitement pilotée par Pékin aux seuls bénéfices des entreprises publiques chinoises et, par construction et capillarité structurelle, pour les besoins de la modernisation technologique de la Chine, l’entreprise pharaonique lancée en 2013 par le président chinois au Kazakhstan est l’objet d’une série de critiques pointant du doigt la tendance chinoise à aggraver la dette des pays cibles.
Si l’essentiel des projets se développe dans des pays en développement en Afrique et en Asie du Sud (Pakistan) et du Sud-est, Jacques Gravereau identifie d’abord une manœuvre visant à contrôler en Occident une série d’entreprises de hautes technologies directement liées au projet de modernisation et de montée en gamme technologique « China 2025 ».
« Dans les domaines essentiels pour la modernisation technologique de l’empire du milieu, rien qu’en 2018 Tsinghua Unigroup a racheté le Français Linxens fabricant de cartes à puces (2,5 Mds de $) ; Wingtech s’est payé le Hollandais Nexperia dans les semi-conducteurs (4 Mds de $ ), après le rachat en 2017 par Midea du champion allemand de la robotique Kuka (Mds de $) ; Tianqi a acheté 24% du Chilien SQM (4 Mds de $) exploitant le premier gisement mondial de lithium (indispensable pour les batteries) dans le désert d’Atacama. »
Ailleurs et d’abord en Afrique et en Asie du Sud-est tout indique une mise en ordre de bataille autour de projets déjà anciens ou nouveaux, progressivement labellisés BRI (Belt and Road Initiative) ou OBOR (One Belt One Road). L’offensive est directement contrôlée par l’État chinois et la SASAC, organisme parrain des 90 grandes entreprises publiques lancées en toute opacité à l’assaut du marché des travaux publics des pays cibles déjà endettés et à la recherche de capitaux pour rénover ou créer de toutes pièces leurs infrastructures.
Dans ce contexte, J. Gravereau décrit une série de reculs et des tensions provoqués par des contrefeux allumés en riposte aux intrusions chinoises. Citons un sérieux freinage des contrats en Algérie, au Soudan, en Libye, au Tchad et en RCA accompagnant, depuis 2015, un recul général des engagements chinois et des contrats au rythme de 6% par an, à mesure que se creuse l’endettement des pays cibles et des banques chinoises elles-mêmes.
Au Sri Lanka dont le cas est évoqué dans le corps de l’article, le processus autour de projets surdimensionnés a à la fois produit une crise politique et un abandon en rase campagne par Colombo du port de Hambantota cédé pour 99 ans à la Chine en gage des dettes inconsidérément contractées par l’exécutif.
Des dépossessions identiques se sont produites aux Maldives, en Birmanie, au Bangladesh, en Tadjikistan au Cambodge, créant parfois des zones d’extraterritorialité chinoises (lire : Dans le sillage scabreux des routes de la soie. et Le sud du Cambodge, « comptoir colonial » chinois, point d’appui des « routes de la soie digitales ».)
Globalement une étude de Harvard a identifié 23 pays cibles déjà embourbés dans le piège de la dette chinoise.
Nuances et remises en perspectives.
Il faut cependant prendre garde à ne pas diaboliser trop tôt les « Nlles Routes » sans attendre les résultats. Il est peut-être prématuré de tirer des leçons définitives, d’autant que durant le forum des routes de la soie, il est apparu que Pékin tenait compte des critiques.
Les projets ont été revus à la baisse. Les banques chinoises ont été sommées de travailler avec la Banque Mondiale et avec des experts français de la coopération en Afrique. Mieux gérés et moins politiques les projets pourraient promouvoir le commerce et les flux de capitaux privés dans des régions restées en marge du développement en Afrique dans des zones à risque d’Afghanistan, du Pakistan et du Soudan.
Une autre récente étude de Harvard mise en ligne par le Département d’État déjà citée par QC reconnaît les principales lacunes des politiques chinoises, mais, s’appliquant à mettre en lumière la face positive des projets, dans sa conclusion qui mérite d’être citée une nouvelle fois, elle évoque un possible succès des stratégies chinoises là où les pays occidentaux ont jusqu’à présent échoué.
« Si la Chine réussissait finalement à provoquer le réveil des économies africaines – ce que l’Occident tente en vain de faire depuis des décennies – le débat sur les conditions de l’aide au développement chinoise sera clos. En même temps, la Chine se sera rapprochée du statut de “grande puissance globale “, partie de son rêve. » dont elle voit l’accomplissement en 2049, centenaire de l’avènement du Parti.
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Enfin, une note de Deborah Brautigam, Directrice du « China – Africa research initiative » à Johns Hopkins School of International Studies reconnaît le cas particulier de Hambantota qui, dit-elle est analysé hors contexte.Mais ayant étudié en détail l’action de la Chine en Afrique, elle s’inscrit en faux contre l’idée que la Chine serait la principale responsable des dettes des pays africains.
Analysant 140 Mds de $ de prêts chinois depuis 2005, le « Global development Center » de l’Université de Boston parvient à la même conclusion pour les pays d’Amérique Latine et des Caraïbes. Les deux considèrent que l’accusation d’une stratégie chinoise articulée à la dette pour s’attacher politiquement les pays cibles ne repose sur rien de concret.
S’agissant de l’Afrique Deborah Brautigam cite le FMI Fonds monétaire international et ses propres études du China Africa Research Initiative pour affimer « qu’une foule de banques et de créanciers obligataires du monde entier étaient déjà impliqués en Afrique : notamment au Mozambique, le Credit Suisse, ou, au Tchad, le géant minier anglo-suisse Glencore.
Dans certains des 17 pays, identifiés par le FMI comme vulnérables, tels que le Cameroun et l’Éthiopie, la Chine est certes aujourd’hui le principal créancier, mais ce sont des prêteurs non chinois qui détiennent toujours la majeure partie de la dette.
Dans son étude de 2019 sur la Chine en Amérique latine et dans les Caraïbes, le Global Development Policy Centre a conclu que, mis à part « l’importante exception du Venezuela » où Pékin est massivement impliquée, les financements en provenance de la Chine ne semblaient pas conduire les emprunteurs au-dessus des seuils de durabilité fixés par le FMI.
En d’autres termes, conclut l’étude, dans la plupart des pays d’Afrique et d’Amérique latine, les prêts de la Chine sont importants, mais les craintes selon lesquelles le gouvernement chinois s’attaquerait délibérément à des pays dans le besoin sont sans fondement.
