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Présidentielles 2024 : Lai toujours favori. L’écart avec Hou se resserre. Les perspectives du scrutin législatif se brouillent

Cyber-Ingérences. En première ligne à Taiwan, Audrey Tang, la ministre transgenre du numérique.

Comme à chaque échéance électorale, l’ingérence de Pékin a commencé directement sur les réseaux sociaux et se poursuit par des pressions économiques qui s’ajoutent aux harcèlements militaires des chasseurs de combat. Avec cependant le risque vérifié au fil des scrutins que les menaces et les pressions produisent l’effet exactement inverse de renforcer la mouvance de rupture.

A Taiwan, échaudée par l’expérience de l’élection frelatée de Han Kou-yu à Kaohsiung en 2018 décrite plus haut, la cyber-vigilance du ministère du numérique de l’Île, suit de près les ingérences chinoises.

Elle estime qu’après avoir écarté de la course à l’élection de Terry Gou (lire : Nouvelle irruption de Terry Gou dans la course présidentielle) dont la candidature divisait l’opposition contre Lai, Pékin qui, en Chine, a déclenché une enquête fiscale contre Foxconn son ancien fief industriel, cherche désormais à favoriser le « ticket » Hou - Jaw et à saper le soutien populaire à Ko Wen-je contre qui les attaques en ligne se multiplient depuis la rupture de son alliance politique avec Hou, le 24 novembre.

Déclenchée en parallèle des démonstrations de forces dans le détroit, l’offensive se développe sur fond de guerre de l’information tous azimuts. En 2020-2021, une campagne avait visé à saper la confiance des Taiwanais dans la capacité de l’administration Tsai à gérer la pandémie de Covid-19.

Après la visite de Pelosi en août 2022, les cyberattaques réussirent à désactiver les sites Internet du bureau de la Présidence et du ministère de la Défense. Alors que les plateformes officielles étaient hors ligne, les « hackers » diffusèrent de faux messages insultant Pelosi et faisant l’éloge du Parti communiste chinois.

L’intrusion la plus spectaculaire eut lieu quand les panneaux d’affichage de la gare de Kaohsiung diffusèrent des injures contre Nancy Pelosi qui la traitèrent de « vieille sorcière dont la visite à Taiwan est une grave provocation contre la souveraineté de la patrie. 老巫婆訪問台灣, 是對祖國主權的嚴重挑釁 ». Les affichages ajoutaient « La Grande Chine finira par de réunifier : 大中華終將統一 »

Enfin, depuis peu, une cabale diffusée sur les réseaux sociaux tente de convaincre les internautes que leur démocratie n’est qu’une façade et que leurs dirigeants sont contrôlés par la CIA.

Aujourd’hui, les stratégies de désinformation dépassent très largement le théâtre du Détroit. Selon l’Institut Mercator, plateforme allemande d’analyses sur la Chine, avec ses ambitions mondiales croissantes, la Chine diffuse partout un environnement d’informations à sens unique faisant systématiquement l’éloge de son projet global.

Pendant longtemps, ses opérations de désinformation ou d’informations incomplètes déclenchées sur toute la planète visaient principalement les Chinois d’outre-mer. Désormais, leur portée s’élargit. Alors que dans le passé les campagnes de désinformation se limitaient aux questions liées aux intérêts immédiats ou intérieurs de la Chine, elles touchent désormais à de nombreux sujets intéressant les opinions publiques non chinoises.

A Taiwan, Audrey Tang, 唐宗漢 – Tang Zonghan - 42 ans, la ministre sans portefeuille du numérique, transgenre décomplexée née de sexe masculin, devenue femme en 2005 à 24 ans, pur produit de la tolérance LGBT de l’Île, représente la génération n’ayant jamais connu la guerre, mais viscéralement opposée à l’autocratie rigide du Parti communiste chinois.

Ses racines familiales continentales plongent dans l’histoire meurtrière de la guerre civile entre Mao et Tchang Kai-Chek, durant laquelle ses deux grands-parents se sont battus pour le KMT contre les Communistes. Quarante ans après la victoire de Mao, son père journaliste a assisté à la meurtrière répression militaire contre les manifestants pro-démocratie sur la place Tian An Men, le 4 juin 1989.

Elle-même est devenue célèbre en 2014 durant le mouvement des « Tournesols » d’occupation du Yuan Législatif par les étudiants (lire : Taïwan : Craquements politiques dans l’accord cadre. Les stratégies chinoises en question).

A 33 ans, elle avait mis son talent de « programmeur - hacker » acquis dans la « Silicon Valley », au service des étudiants rebelles opposés à l’accord cadre sur les services avec la Chine que Ma Ying-jeou, trop pressé, avait tenté de faire passer de manière précipitée en réduisant les débats législatifs au minimum.

Pressions économiques et industrielles. Risques de retours de flamme.

L’autre secteur sujet à l’interférence chinoise en amont de l’élection est l’économie. Mais compte-tenu de l’interdépendance des affaires, il est difficile pour Pékin de s’aventurer trop loin dans cette bataille.

Une première offensive, lancée en avril 2023 enquête sur les barrières commerciales installées par Taiwan qui, selon, Pékin freine le commerce avec l’île, en violation des règles de l’OMC. Objectivement, le harcèlement dont Pékin dit qu’il s’achèvera le 12 janvier 2024, veille de l’élection – calendrier qui atteste de l’arrière-plan politique de la manœuvre - sape la légitimité électorale du DPP accusé par l’opposition d’attirer les foudres chinoises par son refus de reconnaître le « Consensus d’une seule Chine ».

Pour autant, compte-tenu de la densité des liens commerciaux, toute pression commerciale ou économique lourde produit des effets indésirables sur les sociétés chinoises elles-mêmes, tandis que les mesures ponctuelles comme en 2021 l’embargo sur les ananas ou l’année suivante, celui sur certains poissons comme le bar, purement symboliques et d’abord destinées à l’opinion chinoise, sont sans effet réel.

Jusqu’à présent en tous cas, conscient des risques de retours de flamme, Pékin se garde d’attaquer directement le secteur des microprocesseurs haut de gamme, épine dorsale de l’économie de l’Île, comptant pour 40% de la valeur totale de ses exportations.

Dans cette compétition, la Chine est vulnérable. Avec une auto-suffisance dans le secteur de seulement 16%, elle achète annuellement à l’Île à hauteur de 145 Mds de $ de « puces » qui représentent 36% de sa facture annuelle du secteur (au total 400 Mds de $), créant une dépendance bien plus importante que ses importations de pétrole, en baisse, évaluée aujourd’hui à 180 Mds de $.

Plus largement compte-tenu de l’importance des sociétés taïwanaises investies sur le Continent, Pékin ménage la classe des hommes d’affaires de l’Île. A la mi-novembre à Nanjing, lors du 10e sommet annuel des PDG des deux rives, un des derniers canaux de communication encore opérationnels dans le Détroit, Xi Jinping s’est adressé aux délégués des deux rives par vidéo.

L’heure n’était pas aux embargos. Alors que les représentants taïwanais appelèrent à élargir l’accord de libre-échange existant avec la Chine, Pékin, confronté au freinage de sa croissance, prenait conscience de sa propre fragilité industrielle.

Pour Max J. Zenglein « senior économiste » de l’Institut Mercator, la raison pour laquelle Xi Jinping s’abstient de toute sanction économique ou embargo autre que symbolique renvoie directement à la dépendance industrielle aux importations venant de l’Île.

Fondamentalement, la plupart des exportations taïwanaises vers le Continent ne sont pas destinées au marché intérieur chinois. Ils sont des produits intermédiaires pour les produits finis chinois haut de gamme destinée à l’exportation, un des réacteurs essentiels de la croissance chinoise.

*

Conclusion.

Alors que dans l’Île l’électorat aspire à échapper au duel devenu traditionnel entre le KMT qui promet l’apaisement et la mouvance de rupture du DPP ostracisée par Pékin que ses détracteurs accusent de nourrir les tensions et les risques de guerre, l’appareil chinois qui a augmenté ses menaces militaires directes ne peut s’empêcher d’exercer des pressions par intrusion dans les réseaux sociaux et des menaces commerciales.

S’il est vrai Lai Qing De, le candidat du DPP assisté de sa colistière Hsai Ki-khim, comme lui très proche des États-Unis, reste pour l’instant le favori des sondages, conforté dans cette position par les très contreproductives pressions chinoises, la perspective des législatives s’est brouillée.

En effet, s’il est désormais probable que, sauf accident, le DDP remportera sa troisième victoire consécutive depuis 2016, la possibilité existe cependant que le scrutin législatif lui soit moins favorable qu’en 2020.

Une victoire législative des candidats d’opposition de la coalition « Pan Bleue » [2] menée par le KMT dessinerait un nouveau paysage politique. Limitant le pouvoir de l’exécutif, il augmenterait la marge de pression de Pékin.

De même l’hypothèse d’un Yuan Législatif éclaté, sans majorité absolue pour l’exécutif (57 sièges), faciliterait les ingérences de Pékin qui travaillerait avec l’opposition en « snobant » le président Lai élu. Ce dernier serait également placé sous pression directe par Washington pour le dissuader de déclarer formellement l’indépendance de l’Île.

Enfin, il est clair qu’une nouvelle victoire du DPP à la présidence obligerait Pékin à poursuive ses pressions tous azimuts, y compris militaires, avec l’objectif de dissuader les démocraties de la planète d’augmenter leurs liens avec l’Île.

A cet égard, à Pékin, la dernière mission du MAE Wu dans les pays baltes avait sonné une alerte dont le souvenir amer sera le premier carburant des tensions dans le Detroit. Avec toujours l’insistant effet indésirable qu’à Taïwan, les coercitions attisent la mouvance de rupture (lire à ce sujet lire le § « Joseph Wu trouve un appui aux marches de la Russie. » de notre article : Joseph Wu trouve un appui aux marches de la Russie).

Note(s) :

[2La « Coalition Pan Bleue » (Actuellement 38 sièges) : KMT 國民黨, People First Party 親民黨 (PFP), New Party 新黨 (NPP), Non Partisan solidarity Union (NPSU) 無黨團結聯盟, Young China Party 中國青年黨.

Elle s’oppose à la « Coalition verte » (actuellement 61 sièges) : DPP 民進黨,Taiwan State Building Party 台灣基進黨 (TSP), Social Democratic Party 社會民主黨 (SDP), Green Party Taiwan 台灣綠黨 (GPT), Taiwan Solidarity Union 台灣團結聯盟黨 (TSU), Taiwan Constitution Association 制憲聯盟 (TCA), New Power Party 時代力量 黨 (NPP).

Le Parti du Peuple 台灣民眾黨 de Ko Wen-je, qui se classe hors coalitions, occupe 5 sièges. Il est probable qu’il améliorera son score le 13 janvier.


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