›› Editorial
L’optimisme de la croissance s’est évanoui.
Le fond de tableau préoccupant pour l’appareil reste la chute de la confiance qui handicape à la fois l’investissement privé intérieur comme extérieur et la consommation.
Son premier symptôme est la baisse des prix observée en janvier à un niveau record depuis 2009. Signe que l’économie tarde à se redresser, selon une dépêche de Reuters du 8 février, à la fin janvier 2024, l’évolution de l’indice des prix à la consommation qui était de +5% en 2020, était tombé à moins 0,8% (Reuters).
Paradoxalement, le recul est en partie le résultat de la drastique remise en ordre du secteur financier et du marché de la construction décidée par Xi Jinping en 2020 avec « Trois ligne rouges » imposées aux préteurs institutionnels : 1) A l’exception des contrats déjà conclus - maintenir le passif à moins de 70% des actifs ; 2) Garder la dette à moins de 100% des capitaux propres ; 3) Disposer de réserves au minimum égales au total de la dette à court terme.
Alors que les difficultés économiques persistent, créant une pression qui ne faiblit pas, en interne, venant du Comité Central, le Président Xi Jinping lui-même est soumis aux exigences de l’appareil réclamant une réponse sociale pour pallier les inquiétudes générées par le freinage économique et le marasme spectaculaire de l’immobilier.
Assez peu documentée par les médias internationaux, la première conséquence des angoisses publiques générées par le brutal freinage de l’économie fut la multiplication des mouvements sociaux.
Selon le FMI, entre juin 2022 et juin 2023, le pays a connu 2153 manifestations protestant contre la perte de pouvoir d’achat, la hausse des prix de l’immobilier ou les déboires liés à l’effondrement d’un promoteur ayant englouti l’épargne des ménages.
Un des spasmes sociaux les plus spectaculaires, symbole d’une perte de confiance transcendant la censure, a eu lieu en novembre 2022, quand, au moment de la sortie brutale des confinements Covid-19, de jeunes étudiants rassemblés pacifiquement avaient appelé à la démission de Xi Jinping – 习近平下台- (lire : Covid-19 : Après les échauffourées contestataires, prudence de l’appareil et signes de retour au pragmatisme).
Brutalité du parti, sécurité nationale et scepticisme de l’opinion.
La probabilité pour que les sources de la défiance et du mécontentement public se résorbent en 2024 est faible. Le potentiel existe au contraire pour qu’un événement de portée nationale comme récemment le décès de Li Keqiang (lire : Décès de Li Keqiang. Disparition d’un réformateur compètent et discret, marginalisé par Xi Jinping) catalyse la défiance et provoque des manifestations plus vastes.
L‘appareil tentera de les juguler en évitant les heurts brutaux avec la foule grâce au concours des cameras à reconnaissance faciale permettant de cibler directement les meneurs répertoriés dans les fichiers numérisés de la police.
Il n’empêche que l’érosion notable et accélérée de la confiance restera l’arrière-plan de la situation politique intérieure pesant sur les relations entre la société et les pouvoirs qu’ils soient à Pékin ou dans les provinces. Plus largement, il est probable que l’ébranlement du contrat entre le peuple et le pouvoir datant de la fin des années quatre-vingt, impactera le rythme et la qualité de la modernisation du pays.
Un autre point à surveiller est la dette des gouvernements locaux dans un contexte général où en 2023, selon le magazine chinois Caixin, le rapport de la dette au PIB était de 287,8%, en hausse de 13,5% depuis 2022. Alors que les revenus des gouvernements locaux impactés par la crise de l’immobilier ont brutalement baissé, les administrations des provinces ont du mal à honorer leurs factures et à rembourser leurs emprunts.
En 2023, le Parti a proposé un ensemble de mesures visant à réduire les risques liés à la faillite des collectivités locales, ainsi qu’un mécanisme à long terme de rachat des dettes. Une partie des mesures prises sont d’ordre disciplinaire sous la responsabilité de Commission centrale de contrôle de la discipline (CCDI) du Parti et du Bureau national d’audit du Conseil d’État.
Mais les sanctions infligées aux administrations ne sont pas de nature à résoudre la déshérence financière des administrations provinciales dont les causes structurelles réclament des réformes de fond et notamment la fin de leur dépendance à l’immobilier et au foncier.
Pour l’instant, face à l’accumulation des dettes évaluées à 12 000 milliards de $, la seule décision prise en octobre 2023 par les pouvoirs publics a été d’ordonner aux banques de transgresser les « lignes rouges » qu’ils ont eux-mêmes tracées et de reconduire leurs prêts, même aux insolvables.
Il est donc probable qu’en 2024, Pékin continuera à faire peser une forte pression disciplinaire sur les dirigeants provinciaux responsables d’avoir gonflé la dette locale.
Dans ce contexte politique brutal, où la répression remplace les réformes, la probabilité est forte que le Parti procède à des « purges » politiques visant les provinces les plus déshéritées, notamment au Nord-est et au Sud-ouest.
Il en résultera une exigence de frugalité qui pourrait peser sur la qualité des services publics notamment dans les transports et la santé, avec de possibles retours de flamme sociaux et, en tous cas, un effet de grippage de l’élan réformiste.
Ce dernier pourrait également être handicapé par la priorité absolue accordée par l’appareil à la sécurité nationale devenue l’incontestable ADN de la pensée de Xi Jinping à l’intérieur comme à l’extérieur, même s’il est probable que pour tenir compte des critiques d’excessive centralisation, il sera lui-même porté à plus déléguer la conduite intérieure de la Chine à ses hommes de confiance du Bureau Politique (lire : Membres du 20e Bureau politique).
En 2024, l’angle de vue sécuritaire tenant la population sous surveillance restera déterminant. Politiquement, à l’intérieur, la priorité restera à l’élimination des risques nationaux, tels que ceux liés au marché immobilier, aux désordres du système financier et aux questions sociales.

