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Réformes économiques : vastes desseins et grands obstacles

NOTE de CONTEXTE

Photo : Li Yining 84 ans, l’un des économistes chinois les plus renommés, fervent partisan de la privatisation des grands groupes, ancien titulaire de la chaire d’économie de l’Université de Pékin, il a eu comme élèves le PM Li Keqiang et le Vice-Président Li Yuanchao. A l’origine de l’établissement de la bourse de Shanghai, il s’est exprimé le 6 mars dernier devant la Conférence Consultative du Peuple Chinois pour dénoncer les obstacles aux réformes : les intérêts acquis de l’oligarchie et l’inertie de la bureaucratie. Seuls des hommes déterminés armés de courage politique parviendront à mener à bien les réformes.

En 2012, le magasine Caixin avait publié une série d’échanges qui gardent leur pertinence, entre deux experts de l’économie chinoise : Michel Pettis, déjà cité dans l’article ci-dessus et Nicholas Lardy, chercheur à l’Institut Peterson basé à Washington, spécialisé dans les études sur l’économie mondiale. Auteur très prolifique sur la Chine, ce dernier a récemment écrit : « Markets over Mao : The Rise of Private Business in China (2014) » et « Sustaining China’s Economic Growth after the Global Financial Crisis (2012) ».

Ayant un vision plus optimiste que son collègue Pettis, Lardy affirme que le processus de réformes en cours en Chine ne produira pas comme le disent nombre d’experts une chute significative de la croissance. Selon lui, le secteur privé déjà très actif , à l’origine de 60% de la croissance prendra le relais et contribuera à tenir la hausse du PNB au-dessus de 7%.

Si tous deux sont d’accord pour constater que Xi Jinping et Li Keqiang ont accéléré la marche des réformes de l’économie chinoise et que leur réussite dépendra de la capacité du gouvernement à abattre les obstacles sur la route des réajustements, les deux divergent sur les conséquences à court et moyen termes des réformes.

Le pessimisme réaliste de Michael Pettis.

Même s’il prend de nombreuses précautions pour l’affirmer, Pettis doute que le pouvoir sera capable de triompher des blocages conservateurs. Et quand bien même ce serait le cas, il estime que les réformes induiront une forte baisse de la croissance. Sur ce point, l’analyse de Pettis rejoint celle de nombre d’observateurs qui vont de l’OCDE aux Think Tanks anglo-saxons.

La réduction en cours de la masse de crédits produira un fléchissement de la croissance qui sera pas compensé par la hausse de la consommation, même si celle-ci continue à croître au rythme de de 7 à 8%. En d’autres termes, Pettis pense que si la Chine veut maintenir la croissance il sera nécessaire d’augmenter la consommation domestique à des niveaux bien supérieurs à ceux des 10 dernières années.

Même s’il n’est pas hors de portée, Pettis pense que le défi est considérable dans un environnement international et national bien plus complexe et difficile pour la Chine qu’il y a dix ans. Le transfert massif de richesses qu’il suppose, de l’État et de l’oligarchie vers les ménages, constitue un processus douloureux déjà marqué par les résistances des groupes publics et de la nomenklatura qui tirent profit de l’ancien schéma de développement.

Il n’y a pas d’exemple au monde où ce type de réformes ait été accompli sans douleur. En Chine il sera d’autant plus difficile que le contexte international n’est plus favorable.

Nicholas Lardy, prudemment optimiste.

Face à ce raisonnement, Nicholas Lardy s’inscrivait en faux sur trois points : 1) le rythme des ajustements ; 2) la croissance de la consommation intérieure ; 3) le rôle de l’État.

Avec une croissance de la consommation à 7%, la perspective d’une croissance réduite à 3 ou 4% supposerait un arrêt complet des investissements et de l’injection de crédits publics dans l’économie. Pour Lardy l’éventualité de l’arrêt des investissements publics est improbable et la souhaiter serait néfaste. Quoi qu’il en soit, la croissance déséquilibrée dont le principal moteur est l’investissement dure depuis plusieurs dizaines d’années. Il sera impossible de modifier cette tendance à court terme.

Quant à la consommation intérieure, Lardy estime qu’elle augmente de 10% par an depuis 10 ans et non pas de 7% comme le pense Pettis. En 2011, elle avait même augmenté de 11%, dépassant la croissance de l’investissement et du crédit. Ce qui suppose un vaste potentiel de consommation domestique capable de compenser le recul de l’investissement public.

L’efficacité à venir des investissements non étatiques…

Enfin, Lardy estime que la réduction de la masse des crédits publics n’entraînera pas un « effondrement de l’économie » puisque, sous la surface, il perçoit un fort dynamisme du secteur privé. Dans les années qui viennent, la croissance régulière des salaires entraînera une augmentation significative de la part des revenus des ménages dans le PNB, en même temps qu’une réduction de la capacité d’investissement des entreprises publiques, dont le relais sera pris par le secteur privé où les investisseurs non étatiques tiennent le haut du pavé.

La tendance améliorera l’efficacité des investissements puisqu’ils seront liés non pas à une nébuleuse bureaucratique peu soucieuse de rendement, mais à des intérêts privés directs.

…sous certaines conditions.

Pour Lardy cette bascule suppose cependant que l’État cesse ses interventions dans le marché financier et sur le taux de change (ce que la Banque Centrale tente de faire actuellement, non sans mal), et élimine les subsides aux industries consommatrices d’énergie qui perturbent la vérité des prix et (NDLR) entraîne de vastes surproductions qui, in fine, induisent une « croissance factice » sans valeur ajoutée réelle.

Lardy ajoute que ce schéma interventionniste ajouté à la sous-évaluation du RMB a contribué piéger l’économie dans la production quantitative (l’usine du monde) tout en la détournant du secteur des services.

Augmenter la part des services dans le PNB.

Le réajustement de l’économie doit permettre de corriger la faible part des services dans le PNB, d’autant que cette bascule vers des activités hors production industrielle où la main d’œuvre n’est pas moins nombreuse, permettra de maintenir le chômage à un bas niveau, répondant ainsi à un des soucis constants du régime.

Parallèlement il s’agira pour le pouvoir de mettre sur pied des filets sociaux efficaces qui contribueront à réduire l’épargne des ménages et à augmenter leur consommation. En même temps il est urgent de mettre fin au contrôle des taux d’intérêt qui rémunèrent l’épargne à un taux négatif.

En conclusion, Lardy reconnaît comme Pettis que la phase dans laquelle la Chine est engagée est pavée d’obstacles. Mais il estime que si le gouvernement parvenait à inverser la situation actuelle où les profits des entreprises prennent le pas sur les salaires, où le crédit est plus facile que l’épargne, où la part de la production industrielle dans le PNB est très supérieure à celle des services, la Chine pourra échapper à la contraction à 3 ou 4% de son PNB, telle que l’envisagent nombre d’analystes.

On ne peut que cautionner cette analyse qui spécule sur la capacité de la Chine à réformer à terme son système économique. Il faut cependant mettre en garde contre trop d’optimisme, notamment sur la possibilité d’inverser le déséquilibre qui touche toute la planète entre la rémunération du travail et du capital, principale cause de nombre de dysfonctionnements du système économique mondial et à la racine de vastes troubles sociaux à venir dans toute la planète.

Une question globale.

La question est au centre du très éclairant ouvrage de Thomas Piketty : « Le capital au XXIe siècle » ; éditions du Seuil 2013. Page 942 du livre, on peut lire ceci en guise de conclusion : « La leçon générale de mon enquête est que l’évolution dynamique d’une économie de marché et de propriété privée, laissée à elle-même, contient en son sein des forces de convergence importantes, liées notamment à la diffusion des connaissances et des qualification.

Mais elle recèle aussi des forces de divergence puissantes et potentiellement menaçantes pour nos sociétés démocratiques et les valeurs de justice sociale sur lesquelles elles se fondent » (…) « La principale force déstabilisatrice est liée au fait que le taux de rendement privé du capital peut être fortement et durablement plus élevé que le taux de croissance des revenus de la production ».

Le problème chinois croise deux fois ces inquiétudes : Le pouvoir politique qui connaît le danger des mouvements sociaux s’est toujours appliqué à maintenir l’activité, y compris de manière artificielle au prix de surproductions de faible qualité ou de projets sans valeur ajoutée. Mais la stratégie hybride articulée autour du privé et, en même temps, toujours très fortement étatique, a permis la prévalence, au détriment des salaires, des revenus du capital d’État qui ont enrichi l’oligarchie.

Cette dernière est considérée comme la première responsable des disparités socio-économiques que le régime a toujours clamé vouloir éviter. Ces télescopages entre privé et public, entre ouverture et contrôles, entre relance et rigueur, sur fond de contrôle politique en dehors des contraintes du droit, sont à la racine des difficultés de la réforme.


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