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›› Editorial

Une fin d’année chaotique

Chine – Russie. Taïwan - Ukraine. Le poids des autocrates contre les démocraties.

A l’aune de la bataille des « valeurs » et bien que présentant des caractéristiques historiques, culturelles, géographiques et tactiques, très éloignées, les deux théâtres d’opération de l’Ukraine et de Taïwan distants de 8000 km, tous deux confrontés à la menace agressive d’un géant autocrate à leurs portes, sont des symboles impossibles à ignorer.

Les deux situations expriment la rivalité des principes idéologiques organisant les sociétés autour d’idéaux contraires. Ils opposent « l’arrêt sur image » des systèmes autocrates réputés plus efficaces, à la « fluidité » politique des démocraties dont l’efficacité est cependant handicapée par la nécessité de débats et de dialogues, y compris face à des menaces immédiates.

Contrairement aux dictatures chinoise et russe, où Xi Jinping et Vladimir Poutine ont modifié leur constitution pour prolonger leur pouvoir, le premier jusqu’en 2027, le deuxième jusqu’en 2037, les systèmes articulés à des élections libres, à l’indépendance de la justice et au pouvoir de contrôle des parlements, contraignent les élites occidentales à accepter de remettre en cause régulièrement la relation qu’elles nourrissent avec le peuple qui les porte au pouvoir.

Tel est l’enjeu qui, à 8000 km de distance, relie les deux situations.

Toutes les sensibilités politiques américaines ont conscience que si l’APL parvenait à conquérir Taïwan sans que Washington ne réagisse, la prévalence stratégique des États-Unis serait définitivement détruite en Asie-Pacifique.

Pour les mêmes raisons, à l’origine de la résurrection de l’OTAN et du retour américain en Europe, si l’Amérique n’avait pas déclenché ses livraisons massives d’armes à l’Ukraine, ouvrant la voie à une mise aux normes de Kiev, les alliés de Washington en Asie et les élites taïwanaises qui placent désormais l’enjeu dans le Détroit à hauteur de la défense des principes de liberté, auraient perçu cette absence comme le symptôme d’un désengagement global.

A la faveur de la guerre en Europe ayant cristallisé une connivence sino-russe anti-occidentale dotée de deux droits de véto, l’idéal d’une gouvernance globale pour le maintien de la paix et de la sécurité internationale, régulée à partir de la Charte des Nations Unies d’octobre 1945, s’est encore un peu plus éloigné.

La paralysie du Conseil de Sécurité survient alors que les États-Unis l’ont eux-mêmes discrédité en déclenchant sans son aval de vastes actions militaires notamment contre la Yougoslavie dont l’une avait directement frappé l’ambassade de Chine à Belgrade, humiliation que ni Pékin ni Moscou n’ont oubliée [3].

A l’étage au-dessus, il subsiste encore l’ultime niveau de sécurité globale de la dissuasion nucléaire.

Chine – Taïwan. La dissuasion nucléaire, dernier garde-fou.

La peur de l’apocalypse n’a certes pas empêché l’invasion de l’Ukraine. Mais, au milieu des menaces russes et de la définition de « lignes rouges » systématiquement franchies par les livraisons d’armes et quelques frappes de Kiev en territoire russe, ripostant à la pluie des missiles frappant les infrastructures ukrainiennes, elle a cependant empêché que le conflit déborde les frontières de l’Ukraine.

Dans le détroit de Taïwan fréquemment enflammé par le survol des avions de chasse chinois, l’hypothèse d’une attaque de l’APL dont les opérations préparatoires n’ont pas encore été observées par les renseignements américains, est contrainte par les mêmes incertitudes.

Au risque de la montée aux extrêmes, tenu à distance par la dissuasion nucléaire, s’ajoute l’incertitude de l’implication directe des Américains, cependant déjà engagés par leurs ventes d’armes et, de plus en plus probable, l’aléa de la résistance des Taïwanais dont les stratèges observent à la loupe les déboires de l’armée russe en Ukraine.

Pour Pékin, la carte est lourde. L’objectif de réunification ayant été porté à un niveau d’exigence voisin d’une mythologie nationale existentielle, l’échec d’une offensive contre l’Île traînerait dans son sillage un important risque politique pour le Parti.

*

Même si l’opacité de l’appareil rend très difficiles les spéculations sur sa cohésion interne et les différends courants critiques s’exprimant au sein du Comité Central, il ne fait pas de doute que la gestion chaotique de la pandémie, marquée par un tête-à- queue intempestif suivi d’une explosion de cas d’hospitalisations et de décès a affaibli la position de Xi Jinping.

Un premier signe est le ton du discours de nouvel an. Évitant les sujets de tensions internes et externes, focalisant d’abord sur les réussites de l’appareil, jetant naturellement un voile sur les fragilités économiques, industrielles et sociales, son adresse qui se voulait apaisante a abandonné le style combatif qu’il affectionne depuis 2013.

Les vœux de Xi Jinping réduisent la voilure nationaliste.

Ayant sérieusement réduit la voilure de son nationalisme anti-occidental qui propose au monde l’alternative d’une gouvernance chinoise plus efficace, Xi a appelé ses compatriotes à la cohésion et au travail assidu. Présentant les embardées de la gestion pandémique comme une phase réfléchie et soigneusement planifiée, il a passé sous silence la flambée épidémique et le nombre de décès que l’appareil continue à occulter.

L’accent a en revanche été porté sur le spectaculaire aménagement du territoire et les réussites technologiques et industrielles de l’achèvement de la station spatiale indépendante, du lancement du 3e porte-avion et de la mise en service du C.919.

Premier moyen-courrier chinois de l’histoire, concurrent de l’A 320 et du Boeing 737, l’appareil en projet depuis 2008, cependant pas encore certifié par les agences européenne et américaine de l’aviation civile, est presque entièrement dépendant d’équipements occidentaux achetés sur étagère.

Rien n’a été dit non plus de l’économie en souffrance, avec un taux de croissance très affaibli, une activité industrielle en berne, la confiance vacillante des entrepreneurs et un secteur immobilier effondré accablé de nombreuses faillites et de chantiers arrêtés créant le profond désarroi des petits propriétaires dont les appartements qu’ils ont payés ne sont pas livrés.

*

Alors que la part de son discours consacré aux Affaires étrangères était réduit à sa portion congrue, sans mentionner les relations avec Washington, la guerre en Ukraine ni les embarras de la proximité avec la Russie, Xi Jinping a, pour la première fois depuis longtemps, omis de mentionner que Pékin pourrait, si nécessaire, utiliser ses forces armées contre Taïwan.

Au moment où les derniers harcèlements des avions de combat chinois en réponse à la promesse américaine de vente d’équipements militaires à l’Île dataient de moins d’une semaine, son discours sur les différends dans le Détroit, contrastant fortement avec le celui très vindicatif du centenaire du Parti, le 1er juillet 2021 (lire : La gloire du Parti et de Xi Jinping) était étonnement mesuré. Même si elle ne préjuge pas d’un ajustement durable, l’inflexion est notable.

Alors qu’ils réfutent toute réunification avec le Continent tant qu’il sera aux mains d’un pouvoir autocrate, nombre de Taïwanais de la mouvance du KMT et de ses alliés pouvaient l’entendre. « Les peuples des deux côtés du détroit de Taiwan sont membres d’une seule et même famille. J’espère sincèrement qu’ils travailleront ensemble avec l’objectif commun de favoriser conjointement la prospérité durable de la nation chinoise.  ».

Note(s) :

[3Le 7 mai 1999, alors que l’OTAN avait, le 24 mars précédent déclenché sans l’aval de l’ONU, une campagne de bombardements massifs contre la Yougoslavie pour faire cesser la répression contre les Kosovars albanais, une première contre un État souverain en un demi-siècle d’existence de l’Alliance, une frappe missile américaine détruisit en partie l’ambassade de Chine à Belgrade.

Organisée par la CIA, mise en œuvre par deux bombardiers furtifs B-2, venus directement des États-Unis, l’attaque tua trois journalistes chinois. 27 autres personnels de l’ambassade furent blessés. L’épisode qui précipita les relations sino-américaines au plus bas, reste entouré de mystère.

Prétextant une erreur de tir, la Maison Blanche s’excusa et paya 28 millions de $ de dommages aux familles des victimes. Mais une enquête de journalistes danois et britanniques publiée en octobre 1999, qui citait des sources OTAN de rang élevé basées à Naples, affirma que l’attaque avait été délibérée.

Elle visait en réalité le PC d’une unité paramilitaire yougoslave recherchée pour crime de guerre, abritée par l’ambassade de Chine. Xi Jinping n’a pas oublié. A son passage à Belgrade en juin 2016, lui et son épouse Peng Liyuan déposèrent une gerbe au pied d’un monument érigé sur le site de l’ancienne ambassade, sur lequel était inscrit « honorons nos martyrs et célébrons la paix  ».


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