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Xi Jinping à Séoul : Pékin manœuvre contre Tokyo et Washington

Le 3 mai 2014, des centaines de Japonais ont manifesté à Tokyo contre l’initiative du gouvernement de Shinzo Abe de réinterpréter l’article 9 de la constitution. Photo China Daily.

Une série de hiatus dans l’alliance Séoul, Tokyo Washington.

En élargissant l’analyse de la visite de Xi Jinping en Corée du Sud on perçoit que la proximité de vues entre Pékin et Séoul à propos de la menace japonaise au moment même où Shinzo Abe modifie la posture de défense de l’archipel est de nature à fragiliser la vision américaine de sécurité en Asie du Nord-est articulée autour de la solidité du triangle Washington, Séoul Tokyo, vu au Pentagone comme un point d’appui indéfectible contre la menace nord-coréenne et un contrepoint aux ambiguïtés chinoises.

Un compromis insolite entre Tokyo et Pyongyang.

Au risque d’ébranlement à terme du magistère américain posé par le discours de sécurité de Xi Jinping, s’ajoute la récente initiative de Tokyo mal acceptée par Washington. Répondant aux promesses de Pyongyang de rechercher les citoyens japonais enlevés par la Corée du Nord entre 1977 et 1983, Shinzo Abe a en effet promis d’alléger les sanctions contre la Corée du Nord et d’autoriser des navires nord-coréens à faire escale au Japon.

L’hostilité coréenne et chinoise aux projets antimissiles américains.

Un autre contentieux potentiel qui fermente en arrière plan de la relation entre Washington et Séoul est le projet très controversé en Chine et en Corée du Sud d’une installation au sud de la ligue de démarcation du système anti-missiles THAAD (Terminal High Altitude Area Defense).

Même si elle n’oublie pas que l’alliance des forces conjointes américaines et sud-coréennes reste un des plus solides de la planète, la Chine saisit opportunément l’occasion des hésitations sud-coréennes pour troubler le jeu par la voix de son vice-ministre des Affaires étrangères Liu Zhenmin. Lors d’une conférence de presse en amont du voyage de Xi Jinping à Séoul, ce dernier expliquait en effet que Séoul qui « souhaitait la stabilité et voulait éviter des tensions tout comme une course aux armements, répondrait avec prudence aux requêtes américaines ».

Compte tenu de la détermination américaine à pousser plus avant son dispositif qui affirmerait son poids stratégique dans la région, l’affaire risque de s’envenimer en Corée du Sud où l’opinion publique est partagée, tandis que le gouvernement à Séoul hésite à indisposer Pékin convaincu que le système anti-missiles est également destiné à handicaper la puissance balistique chinoise pointée sur Taïwan et sur les navires de la 7e flotte.

Risques de tensions entre Séoul et Washington.

Jusqu’à présent la réaction du gouvernement coréen a été franchement négative. En octobre 2013, alors que le dispositif se met en place au Japon, Kim Kwan, le ministre de la défense sud-coréen avait clairement affirmé que Séoul ne participerait pas au projet américain. Une prise de position abrupte à laquelle Washington pourrait répondre par des pressions auxquelles Séoul aura du mal à résister. Mais rien n’est simple. Faisant cela, la Maison Blanche prendrait le risque d’affaiblir la bonne cote des États-Unis dans l’opinion publique sud-coréenne.

Pékin et Séoul inquiets des initiatives militaristes de Shinzo Abe.

La stratégie indirecte de Pékin qui vise à affaiblir l’influence de Washington en resserrant des liens avec Séoul a été récemment confortée par la décision de Tokyo de réinterpréter sa constitution dans un sens moins contraint par l’idéologie pacifiste encore véhiculée par une part importante des Japonais.

Le 1er juillet, 3 jours avant la visite de Xi Jinping à Séoul, Shinzo Abe a en effet annoncé un ajustement impensable il y seulement dix ans. Désormais, les forces d’auto-défense seront autorisées à s’engager au profit d’un allié pour lui prêter main forte en cas d’agression par un hostile. Ce qui signifie qu’un missile japonais pourrait détruire un missile chinois visant les États-Unis ou que, dans le cas d’un accrochage naval entre les marines américaine et chinoise, les navires de combat japonais pourraient combattre aux côtés de l’US Navy.

Washington en porte à faux entre Tokyo, Pékin et Séoul.

Alors que la Maison Blanche a favorablement acueilli l’initiative, Pékin et Séoul sont inquiets, tandis qu’en Corée du Sud les parlementaires condamnent l’initiative décidée au milieu de fortes critiques au Japon même. Mettant les choses au pire, Pékin craint une dérive vers la consolidation d’un axe Washington – Tokyo qui viendrait troubler son jeu en mer de Chine du Sud, tandis que le Japon a déjà envisagé de livrer des gardes côtes à Hanoi et à Manille. Récemment le président philippin en visite à Tokyo a attisé les craintes chinoises en déclarant le 24 juin que l’initiative japonaise serait « bénéfique pour la stabilité de la région ».

A Tokyo, des juristes critiquent la manœuvre de réinterprétation de la constitution effectuée par le gouvernement à huis clos, sans concertation et regrettent le flou qui entoure la qualification d’un éventuel allié, seulement désigné comme « ayant une relation étroite avec le Japon », ainsi que l’imprécision des conditions requises pour l’engagement opérationnel des forces par l’utilisation de termes ambigus tels que « les droits de la population », ou « un danger évident pour la survie du pays ».

Mais au Japon, les experts ne croient pas que l’initiative qui n’est qu’une interprétation politique sans valeur juridique, soit irréversible. Ils n’estiment pas non plus qu’il s’agisse d’un bouleversement radical de la situation stratégique de la région, contrairement aux craintes chinoises ou à celles de l’opposition japonaise.

En revanche, Hiromu Nonaka 88 ans, ancien Secrétaire du parti Libéral Démocrate, estime pour sa part que « le pays a été replacé sur une trajectoire menant à la guerre ». Lors d’une intervention publique le 6 juillet à Nagoya l’ancien parlementaire mettait en garde : « désormais, s’ils continuent à attiser les conflits avec les voisins, et quels que soient leurs appels à la paix, les politiciens japonais ne seront pas entendus et leurs discours resteront des phrases creuses »

En Corée enfin, complètement en phase avec la Chine, l’assemblée nationale a, le 11 juillet, adopté une résolution dénonçant fermement l’initiative de Shinzo Abe considérant qu’elle menaçait la paix en Asie du Nord-est, tandis que que le pouvoir politique japonais faisait campagne pour nier son histoire et ses responsabilités.

Une stratégie oblique de longue haleine.

Il coulera encore beaucoup d’eau sous les ponts du Huangpu à Shanghai avant que la Chine ne réussisse à établir un cadre de sécurité purement asiatique où elle pourrait exercer son influence sans obstacles, débarrassée de la présence de Washington. Pour l’heure en effet, en partie confortées par le flou et l’extravagance des revendications chinoises en mer de Chine du Sud et les crises récurrentes avec Pyongyang que Pékin continue à protéger de manière ambiguë, les alliances militaires américaines avec Séoul, Tokyo et Manille, constituent un sérieux achoppement aux projets de Xi Jinping.

Il n’empêche que ce dernier a fixé ses objectifs qu’il affirme sereinement. En même temps, tirant opportunément partie des à–coups, des intentions cachées et des faiblesses du triangle Japon, Corée, États-Unis, tandis que Tokyo recommence à inquiéter Séoul, il trace une route chinoise originale. Par opposition, aux adeptes des alliances militaires que la Chine réfute et accuse d’attiser les risques de conflit, il se pose en garant de la paix confortée par les échanges commerciaux.

Dans le même temps, observant que la résurgence militaire du Japon est probablement nourrie par une érosion de la confiance de Tokyo dans la détermination de Washington à soutenir le Japon dans un conflit avec la Chine, les manœuvres de Xi Jinping spéculent aussi sur les hésitations américaines qui installent une fêlure dans la relation entre Tokyo et la Maison Blanche.

Mais cette stratégie indirecte du long terme qui tire profit des malentendus, des fragilités cachées des alliances militaires et des craintes suscitées par la résurgence stratégique du Japon, serait cependant vouée à l’échec si Pékin, cédant à la tentations nationaliste où au « désir d’empire », ne révisait pas ses revendications en mer de Chine du sud.

Il s’agirait d’ajuster ses prétentions de souveraineté à la Convention sur le Droit de la mer et d’adopter une position plus conciliante conforme à la déclaration sur le code de conduite signée par l’ASEAN en 2002 à Phnom-Penh. Celle-ci stipule de ne pas se laisser aller aux provocations, de ne pas menacer d’utiliser la force et d’accepter un développement partagé des ressources en attendant une résolution juridique des querelles territoriales.


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