›› Editorial
Comment en est-on arrivé là ?
Depuis 2012, année de l’avènement à la tête du Parti du très nationaliste Xi Jinping, sorti de l’ambiguïté de la « discrétion internationale » prônée par Deng Xiaoping, Pékin affiche désormais sans complexe son « coming out » stratégique de grande ampleur -.
A l’échéance de 2049, 100e anniversaire de l’avènement du parti à la tête du pays, le Parti exprime un désir de puissance et d’accomplissement du « rêve » d’une Chine devenue le phare d’une humanité ayant éliminé le capitalisme au profit du « socialisme aux caractéristiques chinoises ».
Depuis le 19e Congrès en octobre 2017, la grande stratégie chinoise n’est en effet plus enveloppée dans le clair-obscur de l’idée « réformiste » dont beaucoup en Occident croyaient qu’elle conduirait à l’ouverture politique du régime.
Avec l’ambitieux projet planétaire des « Nouvelles Routes de la soie », ce qui domine aujourd’hui dans toutes les déclarations officielles sans exception, c’est l’idée que « les caractéristiques chinoises » diffèrent de celles de l’Occident et que Pékin entend désormais jouer un rôle de premier plan dans le concert des Nations à l’aune de ses propres références historiques, culturelles et politiques.
Aux rappels de la très ancienne pensée chinoise normative, arrière-plan du désir d’unification avec Taïwan héritier indirect de la « norme confucéenne », troisième pilier avec le « Tao » et le Bouddhisme de la pensée chinoise, l’actuel Secrétaire Général mêle aussi l’affirmation implacable de la souveraineté territoriale – expression d’un nationalisme de plus en plus ardent – à quoi il ajoute la promotion de l’idéologie marxiste.
Affirmant avec force l’ambition de puissance, il s’appuie sur les extraordinaires performances de développement et d’aménagement territorial accomplies depuis 40 ans par son pays dont le PNB a été multiplié par plus de 70 entre 1980 et aujourd’hui.
Parti de presque rien, il a fait un bond spectaculaire de 200 à 15 000 milliards de $.
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Ce n’est pas tout. Se référant à la guerre de Corée vue comme une riposte à l’invasion américaine, Xi Jinping pris dans le différend sino-américain, réagit à ce que le Parti identifie comme une agression extérieure. Commencée par un différend douanier, la querelle s’est dilatée en une rivalité stratégique globale. La crainte n’est pas surfaite.
Le 21 octobre, Robert O’Brien, juriste et conseiller de D. Trump pour la sécurité nationale à la suite de John Bolton, a qualifié la Chine de « menace du siècle. »
S’adressant par vidéo, dans le cadre de « l’Atlantic Future Forum » [3], à un parterre de hauts responsables militaires, d’officiers de renseignement britanniques, d’hommes politiques, de scientifiques et d’hommes d’affaires réunis comme chaque année à bord du porte-avions HMS Queen Elizabeth de la Royal Navy, il a déroulé une longue liste d’accusations contre la Chine qui font dire à Pékin que les États-Unis et leurs alliés sont atteints d’une « hystérie anti-chinoise ».
Mais, alors que Washington accuse la Chine devenue la 2e puissance militaire de la planète de vouloir dominer le monde, d’exercer son influence dans les instances des organisations internationales et d’y diffuser sa pensée politique autocrate, il est important de se souvenir que ce que le parti craint le plus, justifiant la brutalité martiale de la réponse de Xi Jinping, est la remise en cause de son système socio-politique qui, à l’intérieur, garantit son magistère.
L’appareil craint de perdre son magistère.
Construit sur une censure tous azimuts, un quadrillage politique de plus en plus serré et la répression des dissidents ; articulé à l’enchevêtrement des affaires et de la politique, terreau de la promotion de champions industriels subventionnés et protégés par l’appareil, dont ils sont la base arrière, elle-même sans cesse critiquée par la Maison Blanche, le système chinois repose
sur le contrôle inflexible du Parti sur la société.
Puissamment renforcé depuis l’avènement de Xi Jinping, ce quadrillage social dépend en réalité de l’efficacité de la relation compliquée que le Parti entretient avec la classe moyenne et les intellectuels.
Là se situe précisément son maillon le plus faible et le plus vulnérable à l’influence culturelle intellectuelle et politique occidentale.
Xi Jinping s’applique à la tenir à distance de la société chinoise au point d’avoir mis l’embargo sur les relations des chercheurs chinois avec leurs homologues occidentaux et d’avoir strictement réduit les références et les livres occidentaux dans les bibliothèques des universités et des lycées.
La « grande muraille » de ces interdictions avait été érigée par la Directive n°9 en 2013 (lire : « 七个不要讲 – qige bu yao jiang – ». L’inquiétante panne des réformes politiques) quelques mois seulement après l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping.
Plus que jamais en vigueur aujourd’hui, elle définit les « sept périls » ou sujets menaçant le Parti et « qu’on ne discute pas » 不要讲. Il s’agit des valeurs universelles, de la liberté de la presse, de la société civile, des droits civiques, des erreurs historiques du Parti, du capitalisme des élites et de l’indépendance de la justice.
Quoi qu’il en soit le raidissement militaire contre Washington qui, si on en croit le discours de Robert O’Brien n’a pas l’intention de freiner ses attaques contre la Chine, fait entrer les relations sino-américaines dans les eaux mal balisées d’un possible conflit militaire.
Même si chacun sait bien que la montée aux extrêmes serait bloquée par la dissuasion nucléaire, tandis que, de part et d’autre, nombreuses sont les voix et les convictions qui chercheront à apaiser la relation, il n’en reste pas moins que face aux États-Unis et à nombre de pays occidentaux, l’actuelle pensée stratégique chinoise recèle exactement les ingrédients d’émotion que sont « la crainte », « la rivalité » et la quête de « l’honneur » pouvant favoriser un conflit.
Identifiés par Thomas Hobbes et repris par Raymond Aron, dans « Guerre et paix entre les Nations » (Calmann Levy 1962). Ils avaient été évoqués par François Danjou dans son éditorial du 28 juillet dernier. Lire : Chine – États-Unis. Une collision annoncée. Vraiment ?
Manifestant une « rivalité » de suprématie globale contre l’Occident, la « défiance » contre ses valeurs qui menacent le magistère du Parti et la « fierté » du rétablissement de sa gloire et de son unité, la Chine puissance nucléaire et membre du Conseil de sécurité, fait entrer le monde dans un cycle d’incertitude stratégique où un affrontement armé redevient possible.
Ainsi surgit l’hypothèse d’une attaque préventive chinoise contre l’Île de Taïwan et le spectre de Pearl Harbour. Hantise des stratèges américains, elle est aujourd’hui l’objet d’une avalanche d’articles alarmistes dont il faut bien admettre qu’ils ne sont plus tous à fait irréalistes.
Surtout si on se souvient qu’à Taïwan se renforce dans toute la classe politique le rejet inconditionnel du régime chinois tel qu’il est aujourd’hui.
Note(s) :
[3] « L’Atlantic Future Forum » est le sommet annuel sur la défense, la sécurité, la technologie et le commerce entre le Royaume-Uni et les États-Unis d’Amérique. Il est hébergé par le gouvernement britannique avec le soutien d’entreprises du secteur privé et rassemble des dirigeants politiques, militaires, commerciaux et technologiques.
