›› Taiwan
Le nucléaire, un enjeu politique.
Le gouvernement qui commence à considérer la question avec plus de recul a bien compris qu’il s’agissait là d’un enjeu majeur, puisque les manifestants réclamaient non seulement l’arrêt du projet de la Centrale n°4, à proximité de laquelle vivent plus de 6 millions de personnes dans un rayon de 80 km, mais également, l’arrêt des 3 centrales nucléaires déjà opérationnelles et le démantèlement de la zone de stockage de déchets nucléaires de l’Ile de Lan Yu蘭嶼 (Orchid Island) située au sud-est de Taïwan, entrée en fonction en 1982.
Devançant ses détracteurs qui lui reprochent de céder trop facilement aux antinucléaires, mais, anticipant la sensibilité politique de la question, coupant au passage l’herbe sous le pied de l’opposition qui envisageait la même chose, le tout nouveau premier ministre Jiang Yi-huah, dont c’était le baptême du feu, avait, dès le 25 février, déclaré que le Kuomintang allait proposer au Yuan Législatif l’organisation d’un référendum sur l’énergie nucléaire à l’été.
Son résultat, ajoutait Jiang, conditionnerait à la fois le chargement des barres de combustibles dans les réacteurs de la Centrale n°4 et sa survie à son poste, puisque le premier ministre a promis de démissionner si le résultat du scrutin était négatif. En attendant - a t-il ajouté pour répondre aux craintes d’accident - les contrôles de sécurité se poursuivraient sur les réacteurs déjà en service.
Autre indice montrant que le Kuomintang et le gouvernement prennent au sérieux la contestation, le jour même de la manifestation, le porte parole de la présidence a fait savoir que Ma Ying-jeou souhaitait discuter avec les antinucléaires et écouter leur suggestions pour des alternatives à l’énergie nucléaire. Il ajoutait cependant, pour bien faire comprendre la complexité de la question, que la politique nucléaire du gouvernement était articulée autour des 3 prémisses visant à contrôler le prix de l’électricité, à éviter les délestages et à réduire les émissions de carbone.
Quant au ministère de l’économie qui chapeaute la société publique Taipower, opérateur national responsable des centrales nucléaires, il a rappelé que l’arrêt de la Centrale n°4 créerait un important déficit de capacité et augmenterait la dépendance de l’Ile aux importations de pétrole et de gaz.
Enfin, toutes ces questions à cheval sur l’économie et la politique, qui menacent de provoquer une crise, étaient débattues dans le « Commonwealth Magazine », connu pour la sobriété et la qualité de ses analyses, au long d’un article au titre sans concession, publié le 7 mars : « le dilemme énergétique de Taïwan : Y a t-il un futur sans énergie nucléaire ? » Allant d’emblée au cœur du problème, l’auteur indiquait dès la première phrase que « les incertitudes autour de la Centrale n°4 auraient des conséquences sur le futur énergétique du pays », et se demandait si « Taïwan était vraiment prêt pour le rejet du nucléaire ».
Un appel à la responsabilité civile.
Le magazine explique que la décision d’organiser un référendum, prise par le premier ministre, qui a mis son poste en balance seulement 11 jours après sa nomination, a pris tout le monde à contrepied. Le groupe national Taipower d’abord, lié au pouvoir et dont toute la stratégie (contrôle des prix de l’énergie, réduction des émission de Co2, indépendance énergétique) est presque entièrement axée sur le nucléaire, au point qu’un changement de pied le mettrait en faillite. Mais les antinucléaires eux-mêmes craignent que le vote populaire, impressionné par les risques des délestages et la hausse des prix de l’énergie envisagés après la fermeture de la Centrale n°4, ne désavoue la protestation.
Dire que le lobby de Taipower est inquiet serait un euphémisme. Selon le magazine, les réunions d’urgence de la haute direction se succèdent à la recherche de réponses, « ayant déjà planifié le pire ». La conjonction de l’annulation de la Centrale n°4 et de la mise à l’arrêt des réacteurs anciens entraînera, dès 2014 un effritement dangereux de la réserve capacitaire qui tombera en-dessous de 10%. A partir de 2024, si rien n’est fait, elle ne sera plus que de 1%, ce qui mettra l’alimentation en énergie de l’Ile à la merci de la moindre panne de centrale, avec à la clé une augmentation des prix de l’électricité de plus de 40%.
Quant aux mouvements antinucléaires, la perspective d’un référendum ne les rassure pas non plus. Selon Wu Wen-tung, ancien président de l’association antinucléaire Yenliao, « le référendum est irresponsable ». « Il a une apparence d’équité, mais il est en réalité très dangereux », ajoute Irène Chen, Directrice d’un mouvement écologiste de femmes anti-nucléaires et de la Fondation « Fubon Cultural & Education - 富邦文教基金會 ».
L’article insiste sur le fait qu’un scrutin populaire ne peut pas faire l’impasse d’un débat responsable et ouvert, débarrassé des arrières pensées politiques. L’idée est exprimée par une phrase dont la hauteur de vue est remarquable et pourrait indiquer la naissance d’une société civile plus active : « cette controverse, qui agite Taïwan depuis plus de 20 ans, ne sera efficacement résolue [NDLR : et le référendum n’aura de sens] que si la société accepte de faire face aux conséquences potentielles d’un arrêt de la Centrale n°4 et d’en assumer collectivement les risques ».
Il faut aussi remarquer à quel point le débat ainsi engagé fait contraste avec l’opacité qui, sur le Continent, avait présidé à l’accélération du programme nucléaire civil, peu de temps après la catastrophe de Fukushima.
Quant aux solutions proposées elles sont toutes à la fois très classiques, longues à mettre en œuvre et politiquement difficiles à adopter, en même temps qu’elles baignent dans une atmosphère d’urgence, d’autant qu’à Taiwan le spectre de Fukushima pèse plus qu’ailleurs.
Quelles que soient les décisions – poursuite du programme nucléaire ou pas, augmentation du nombre des centrales au gaz, baisse de la consommation, hausse de la part des énergies renouvelables, ou diminution, comme en Angleterre, de la part de l’industrie dans l’économie et accroissement de la part des services -, une chose est certaine, la controverse qui s’est invitée dans la politique au point que le Kuomintang lui-même, jusque là ferme soutien du nucléaire, semble hésiter, marque peut-être une nouvelle phase de la vie politique du pays, dont le style et les modalités s’éloignent encore de la culture autoritaire, en vigueur sur le Continent.
Gardons nous cependant de trop de manichéisme spéculant sur le caractère figé des situations. En Chine, le débat qui agite aujourd’hui les responsables du régime tourne précisément autour du degré d’ouverture politique que le Parti pourrait consentir, sans prendre de risques existentiels, en réponse aux attentes pour plus de justice et d’équité d’une partie de la classe moyenne.
Il ne s’agit pas encore d’un dialogue avec une société civile organisée, mais on ne peut nier que des voix moins convenues ont commencé à s’exprimer de plus en plus ouvertement au travers des pétitions ou des réseaux sociaux, et que le pouvoir y prête attention.
A l’inverse, à Taïwan, si sous couvert de démocratie mal comprise ayant fait l’impasse d’un débat sur les risques posés par une bascule énergétique, une décision intempestive était prise contre le nucléaire civil sans que le pays ait été sérieusement engagé sur la voie de solutions alternatives, les dégâts économiques, sociaux et politiques qui en résulteraient seraient importants. Ils pourraient même augmenter la vulnérabilité de l’Ile face aux manœuvres de réunification par le truchement de l’imbrication économique, conduites par Pékin depuis 2008.


Par Caligula Le 18/03/2013 à 22h45
« Y a t-il un futur sans énergie nucléaire ? ». La société civile en marche.
Donc, en gros, le référendum porterait sur :
Etes-vous prets à payer l’électricité plus chère, à faire des sacrifices énergétiques (clim...) chez vous, à dépendre des importations de matières premières, et enfin à supporter les risques de démentèlement des centrales nucléaires (surtout quand on sait que c’est assez nouveau comme chantier).
Il y a peut de risque que le premier ministre démissione. Mais on ne sait jamais...
Par contre, j’ai bien noté le fait qu’il fallait une partition de 50% minimum pour valider un référendum. C’est une bonne condition. Même si elle peut paraître à double tranchant.