Cliquez ici pour générer le PDF de cet article :
›› Taiwan
Chiang Ching-kuo, le fils du Generalissimo
Publié en 2000 par Harvard university press et en France en 2016 par les éditions René Viénet. Traduction Pierre Mallet.
*
Alors qu’à Taïwan la nouvelle présidente indépendantiste a entrepris d’effectuer un retour sur l’histoire de l’Île pour y mettre en lumière les responsabilités du KMT dans les massacres du 28 février 1947 et les 40 années de « terreur blanche » qui suivirent ponctuées par la loi martiale imposée jusqu’en 1987, la biographie du fils de Chiang Kai-shek, Chiang Ching-kuo (transcription Wade-Giles) par Jay Taylor (Harvard University Press, 2000), traduite avec élégance par Pierre Mallet propose à point nommé une rétrospective précise de la règle nationaliste qui a conduit Taïwan vers l’ouverture politique sans pour autant en occulter les années sombres.
Publié en France en mars 2016 par les éditions René Viénet « Chiang Ching-kuo. Le Fils du generalissimo » est bien plus d’une simple biographie. Elle est un fil rouge de l’histoire de la Chine et de Taïwan depuis la révolution de 1911, au long duquel on chemine avec le père et le fils, leurs disputes et leurs réconciliations autour des valeurs confucéennes revisitées par la foi méthodiste. L’histoire avance d’abord sur le Continent et en Russie à l’ombre de la pernicieuse duplicité de Staline et l’abandon de Roosevelt malade, jamais à court de concessions à faire aux soviétiques dans le dos du généralissime que ses conseillers américains Joseph Stilwell et Wedemeyer [1] jugeaient rigide et incompétent.
La guerre de Corée qui coïncide avec la débâcle de l’armée nationaliste réfugiée dans le chaos à Taïwan a à la fois sauvé l’Île d’une invasion communiste et sonné le réveil stratégique de l’Amérique qui, après avoir abandonné Chiang Kai-shek en Chine, a fait de lui et de son île un de ses grands points d’appuis de l’Amérique en Asie, en réaction contre la tentative maoïste d’étendre son influence idéologique dans toute la zone du Pacifique Occidental et jusqu’au sous-continent indien, en Birmanie.
A Taïwan, la trajectoire du fils du Maréchal Chiang commença, sous l’égide de son père, par de très sévères répressions politiques portant la marque de l’influence léniniste dont il réussit pourtant à se départir à l’extrême fin de sa vie, après avoir modernisé l’appareil politique du KMT et insufflé à l’Île un formidable élan économique. Au début des années 70, il dut faire face à la bascule stratégique des États-Unis en faveur de la Chine communiste et à l’expulsion des Nations Unies exigée par Pékin. Les circonstances de la fin de sa vie portent aussi les prémisses de la démocratisation politique qui tranche avec la rigidité politique du régime de Pékin.
L’empreinte soviétique et la duplicité de Staline.
Chiang Ching-kuo et sa femme biélorusse Faina Ipat’evna Vakherevich, rencontrée lors de son exil dans l’Oural.
*
Autant Chiang père était austère et froid, autant Ching-kuo son fils était jovial et extraverti, en même temps qu’un lecteur assidu de la Bible, honnête, travailleur ayant un sens aigu de l’éthique socialiste et de l’obligation d’améliorer par la formation et l’éducation la qualité des hommes, militaires et civils qui servaient son père. Mais de la période trouble de l’après 45, où la Mandchourie fut littéralement pillée par les Soviétiques avec l’assentiment de Washington, une constante néfaste surnage : la naïveté de Chiang Ching-kuo à l’égard de Staline et des Soviétiques au point qu’il crut pouvoir compter sur eux pour faire contrepoids à Mao dans le nord-est.
La confiance aveugle de Ching-kuo dans l’amitié soviétique était peut-être la conséquence de ses 12 années de séjour en URSS dont il gardait un excellent souvenir en dépit de ses tiraillements avec Staline plus nationaliste que révolutionnaire qui l’obligea à trahir son admiration pour Trostky. Au point qu’après avoir aussi renié son père à la suite des purges contre les communistes chinois en 1927 [2], et fort de ses excellents résultats à l’académie militaire de Tolmatchev, il avait un moment envisagé de faire carrière dans l’armée rouge. Ce à quoi Staline s’opposa.
On ne sait cependant pas très bien si Chiang Ching-kuo n’avait pas cédé à des pressions dans un contexte où les Trotskistes étaient férocement poursuivis et assassinés par la police secrète. En tous cas, pour lui remettre les idées en place « le Petit Père des peuples » l’avait exilé dans une usine de l’Oural où il mena une existence spartiate, mais où – peut-être est-ce là une des raisons pour lesquelles il idéalisa la période -, il rencontra la Biélorusse Faina Ipat’evna Vakherevich, mère de ses enfants qui restera son épouse toute sa vie.
Page 177 de l’ouvrage, Jay Taylor donne la preuve de la trop grande ingénuité de Ching-kuo en citant une note de Molotov à Staline datée de janvier 1946 dans laquelle le ministre des A.E met en doute la sincérité du fils du generalissimo : « en tant qu’ancien membre du parti bolchevique, il (Ching-kuo) voudrait manœuvrer entre son père et nous en prétendant qu’il est un véritable ami de l’URSS. »
L’épisode se situe après que les deux Chiang se soient réconciliés et que le fils, de retour en Chine en 1937, ait à nouveau donné la preuve de son affection filiale en rendant souvent visite à son père, désormais marié à la jolie Song Mei-lin. Devant le Maréchal, retrouvant après ses utopies révolutionnaires les rites confucéens ancestraux auxquels il croyait autant qu’à la religion chrétienne, il allait même jusqu’à faire le « kowtow » front contre terre.
En Mandchourie, Moscou qui avait annoncé son intention d’évacuer ses troupes, manoeuvrait en réalité avec duplicité pour écarter les Américains de Chine, avec l’intention de soutenir Mao dont les troupes dans le nord-est dirigées par Lin Biao étaient déjà supérieures en nombre à celles des nationalistes chinois. « Le 15 avril 1946 », écrit Jay Taylor, « après que les Soviétiques aient évacué la ville, les communistes chinois qui étaient déjà présents occupèrent entièrement Changchun. ». L’échec de son entremise avec les Soviétiques affaiblit la position de Ching-kuo au sein du KMT et renforça les plus réactionnaires qui redoutaient la division de la Chine.
Débâcle militaire. Complaisance américaine pour Staline.
En mars 1946 le général Georges Marshall tente une impossible conciliation entre communistes et nationalistes. De gauche à droite Zhou En Lai, G. Marshall, Zhu De, commandant l’APL, le général nationaliste Chang Chih-chung et Mao Zedong.
*
La fausse manœuvre en Mandchourie fut le début d’une longue épreuve qui devait durer encore trois ans, jusqu’à la défaite générale sur le Continent et conduire le fils et le père Chiang à Taïwan au milieu des débris chaotiques de l’armée du KMT. Partout la lourde et rigide armée nationaliste coupée des campagnes perdit l’initiative contre la souplesse de l’APL immergée dans la paysannerie chinoise.
Fin 1948, le nord-est était aux mains des Maoïstes, dans un mouvement général en Asie du Sud-est où les partis communistes étaient partout passés à l’offensive. Cette retraite eut lieu alors que depuis plusieurs années Chiang fils se démenait depuis Nankin et Shanghai pour lutter contre le marché noir et la corruption, malgré les passe-droits des clans et des familles occupés à protéger leurs privilèges et leurs avoirs au milieu d’une inflation galopante.
Les phases suivantes virent l’APL pousser vers le Shandong et la plaine centrale dont la conquête donna lieu à l’une des plus formidables batailles de l’histoire où l’APL, désormais aux ordres de Chu Te (Zhu De) rassembla 600 000 hommes pendant 60 jours, contre les 6e et 7e armées nationalistes encerclées et détruites à Suzhou.
Simultanément les armées communistes du Centre où se trouvait le commissaire politique Deng Xiaoping que Chiang Ching-kuo avait croisé en Russie, responsable politique de l’ensemble de l’offensive, attaquaient le Henan et l’Anhui. La marche continua au sud du Yangzi puis vers Canton qui tomba à l’automne. L’attitude américaine surtout préoccupée de donner des gages aux Soviétiques qui refusa de s’impliquer plus avant dans la guerre civile chinoise, accéléra la débâcle.
La naïveté ou la complaisance américaine à l’égard de Staline et de Mao se poursuivit bien après la victoire communiste en Chine. Jay Taylor confirme en effet qu’au moment même où les deux dirigeants du communisme mondial concoctèrent à Moscou l’expansion de leur influence stratégique en Asie, Dean Acheson, le secrétaire d’État américain, commettait l’erreur de signaler publiquement que Taïwan et la Corée du sud ne faisaient pas partie du périmètre de défense américain. Le réveil brutal sonna en 1950 avec l’invasion de la Corée du sud par Kim Il Sung.
++++
Le KMT et Taïwan, une histoire très mal partie.
Le mémorial du 28 février 1947 à Taipei 台北二二八紀念館. En 1995, le président Lee Teng Hui instaura la cérémonie annuelle du souvenir en mémoire des victimes. Il avait lui-même été arrêté lors de l’incident et accusé d’être un sympathisant communiste. Les blessures sont encore à vif. Le grand-père de l’actuel maire de Taipei Ko Wen-je fut tué lors des émeutes. Le 28 février 2016 il a prononcé un discours émouvant après un périple en vélo de 500 km, très largement repris par les médias sociaux.
*
Mais, à Taïwan, depuis 1945, étaient déjà à l’œuvre les dérèglements internes au KMT qui conduisirent à la catastrophe du 28 février 1947 à Taipei, objet central du « projet de vérité » (baptisé « justice transitoire ») lancé par Tsai Ing-wen en 2015, un an avant sa prise de fonction dont le but est d’expurger les mensonges et non-dits qui plombent l’histoire de l’Île, celle du KMT et de Chiang Kai-shek, érigé avec Sun Yat-sen en père de la nation taïwanaise, alors même qui subsistent dans la mémoire des Taïwanais les souvenirs douloureux de drames dont les responsabilités font encore l’objet d’une sévère omerta.
Mis en place par le généralissime lui-même après le retour de Taïwan à la Chine, conséquence de la défaite du Japon en 1945, le gouverneur de Taïwan Ch’en Yi proche de Chiang père depuis 1911, était l’archétype des commis de l’État corrompus tirant profit de leurs fonctions pour s’enrichir eux-mêmes et leurs familles en s’appropriant le bien public. Le 28 février 1947 des manifestations à Taipei à la suite de l’arrestation d’une vendeuse de cigarettes dégénérèrent en une grave insurrection qui, malgré une tentative de négociation par une délégation venant du Continent conduite par Ching-kuo lui-même, explosa en exactions dans les rues.
Très violemment réprimés tout au long du mois de mars 1947, selon les ordres de Chang Kai-shek lui-même, les troubles firent entre 20 000 et 30 000 victimes, au hasard des tirs à la mitrailleuse sans sommation dans les rues de Taipei et de quelques autres centre urbains de l’Ile.
Dans « Formose trahie », publié en France par la bibliothèque formosane de René Viénet, Georges Kerr analyse dans le détail la genèse du drame dont la responsabilité doit d’abord être attribué à Ch’en Yi qui, depuis 1945, avait cautionné les pillages aveugles et brutaux qui mirent l’Ile à genoux sous la botte d’une armée nationaliste indisciplinée, dépenaillée et corrompue.
L’autre figure qui ne sort pas grandie du réquisitoire sans complaisance de Kerr méticuleusement argumenté par des sources et citations de première main, est Chiang Kai-shek lui-même qui semble avoir appliqué à Taïwan la politique de suppression sans pitié qu’il avait mise en œuvre sur le Continent contre les communistes. Lire notre article Formose trahie
Jay Taylor confirme en rappelant qu’après l’arrivée à Taïwan le 16 décembre 1949 par un vol acrobatique en DC4, venant de Chengdu où il avait tout juste échappé à Deng Xiaoping, le général laissa se poursuivre la répression au cours de laquelle 1000 Taïwanais avaient été exécutés dans la seule année 1949.
Ching-kuo, léniniste jovial, spartiate et inflexible.
Chiang Ching-kuo en 1938 un an après son retour d’URSS où il avait passé 12 ans.
*
C’est peu dire que le fils du generalissimo lui-même dont le mode de vie était plutôt spartiate, avait une profonde aversion de la corruption et méprisait les méthodes de Ch’en Yi. Jay Taylor raconte que le 12 septembre 1948, Chiang Ching-kuo, s’adressant à 5000 anciens de l’armée de la jeunesse dans un stade de Shanghai, fit clairement comprendre que son objectif était de mettre un terme à la distribution inégale des richesses dans tout le pays.
Il ciblait directement les fonctionnaires véreux qui s’accaparaient les richesses : « nous avons dû combattre un ennemi étranger… les impérialistes. Maintenant, nous avons des ennemis chez nous, des tyrans locaux et des notables malfaisants dans les zones rurales et dans les villes, des spéculateurs et des profiteurs ». Avant de rejoindre Taïwan Chiang Ching –kuo fit exécuter à Shanghai les adeptes du marché noir en même temps que les « traitres communistes ».
Chiang Ching-kuo rejoignit Taïwan en mai 1949, alors que le flot ininterrompu de réfugiés arrivant dans l’Île allait s’élever en novembre à 2 millions de personnes civils, militaires, femmes et enfants, augmentant de 20% la population de lÎle. Assez vite, les Américains craignant une réaction des Taïwanais contre les prédations des Continentaux, firent pression sur la nouvelle direction de l’Île, tandis que, toujours pessimiste, la CIA estimait que, dans ce contexte de rejet des nationalistes, les Communistes auraient repris l’Île avant la fin de 1950. L’alerte déclencha une chasse féroce aux agents et espions communistes dont plusieurs dizaines furent exécutés.
Guerre de Corée. Washington se rapproche de Taïwan,
...mais reste critique. Répressions politiques.
Le président Eisenhower en visite à Taïwan en 1960 avec Song Meilin et Chiang Kai-shek.
*
Pour autant c’est le déclenchement de la guerre de Corée en juin 1950 qui éloigna la perspective d’une attaque imminente par le Continent. Mao ayant décidé de se porter au secours de Kim Il Sung après la contre attaque de Marc Arthur à l’automne, sous mandat des NU, détourna pour un temps son attention de l’Île.
Page 248, Jay Taylor énonce une opinion généralement admise par nombre d’observateurs, mais aujourd’hui encore incertaine et difficile à vérifier : si la Chine communiste n’était pas intervenue en Corée du Nord, elle aurait attaqué Taïwan et les Américains ne l’auraient pas défendue. Une chose est certaine la guerre de Corée modifia radicalement le rapport de Washington à Chiang Kai-shek et à l’Île qui devint une base arrière lourde pour le recueil du renseignement sur la Chine communiste.
Après quoi Chiang fils se consacra entièrement à la mission que lui avait confiée son père : rénover le Parti et améliorer la qualité des cadres qui le composaient. En même temps, il bénéficiait dans son autre fonction de Chef de services secrets d’un appui de la CIA et de la NSA installées à Taipei dont la mission recoupait la sienne.
C’est au cours de cette période qui fut ponctuée par de nombreuses opérations secrètes dont certaines furent mises à jour et donnèrent lieu à des scandales, que Chiang Ching-kuo perdit sa réputation d’homme affable, jovial et idéaliste pour devenir l’exécuteur de la « terreur blanche ».
Au milieu des années 50, il y avait à Taïwan 14 000 prisonners politiques et selon les chiffres officiels de 1949 à 1987 il y eut 29 407 arrestations et 4500 morts par exécution ou assassinat, tandis que les concurrents politiques, comme K.C. Wu, maire de Taipei et le général Sun Li-jen, chef des armées furent mis à l’écart.
D’autres opposants comme l’écrivain et journaliste Henry Liu (pseudonyme 江 南 Jiang Nan) réfugié aux États-Unis, naturalisé américain et assassiné par la mafia taïwanaise en 1984 en Californie, furent éliminés physiquement. Après que le FBI eut établi qu’Alex (Chiang Hsiao-wu) le fils même de Chiang Ching-kuo aux amitiés troubles, était lui-même impliqué dans le meurtre, l’affaire empoisonna un temps les relations entre Taipei et Washington, au point de risquer de compromettre les livraisons d’armes à l’Île.
L’empreinte léniniste qui ne l’avait pas encore quitté, tout comme elle tenaillait encore son père, poussa également le fils du generalissimo à encadrer l’armée par l’injection directe dans la hiérarchie d’un nombre important de commissaires politiques.
Lors de son premier voyage aux États-Unis où, dit Jay Taylor, il fut impressionné par le degré de libertés dont bénéficiaient les citoyens, ses interlocuteurs du département d’État et de l’armée lui firent remarquer qu’il y avait dans l’armée taïwanaise 17 139 officiers politiques, soit un commissaire pour 35 militaires, une proportion qui selon les officiers américains nuisait à la cohérence du commandement et, in fine, à l’efficacité des forces.
Bilan à Taïwan… Un dragon asiatique expulsé de l’ONU…
En 1971, Kissinger et Zhou Enlai à Pékin.
*
La suite du règne à Taïwan de « Chiang fils » devenu de plus en plus puissant à mesure que son père vieux et malade se tenait à l’écart des affaires fut marquée par 4 grandes tendances.
1) Un développement socio-économique exemplaire qui fit de l’Île un des très dynamiques dragons asiatiques ;
2) La bascule stratégique de Washington vers la Chine commencée en 1971 avec la visite de Kissinger à Pékin et achevée en 1979 par l’ouverture de relations diplomatiques officielles, tandis que l’Île devait, malgré les promesses de Washington, abandonner son siège aux NU et que les États-Unis acceptèrent de se plier au « concept d’une seule Chine », épine dorsale de la politique taïwanaise de Pékin férocement opposée à l’idée d’une identité séparée de l’Île ;
3) Le rehaussement du niveau de garantie sécuritaire accordée à l’Île par les États-Unis au moyen du Taïwan Relations Act (TRA), obligation de droit interne imposant au Congrès de réagir contre une attaque chinoise « non provoquée » par une déclaration d’indépendance ;
4) L’évolution du système politique de l’Île vers le pluralisme et une vibrante démocratie, par de nombreuses méandres ponctuées d’autoritarisme, de répressions et de beaucoup d’amertume. [3]
…en marche vers la démocratie.
Chiang Ching-kuo et Lee Teng-hui en 1987 à Taipei. Lee Teng-hui, Hakka né à Taïwan fut le premier président élu au suffrage universel en 1996. En 2001, il fut exclu du KMT pour avoir adhéré aux thèses indépendantistes.
*
Le glissement tectonique dont on mesure aujourd’hui très mal la complexité, fut accompagné par des renoncements institutionnels douloureux qui obligèrent par exemple les membres du Yuan législatif qui représentaient les provinces du Continent à abandonner leurs mandats. C’est Ma Ying-jeou, docteur en droit formé à Harvard, brillant membre du KMT, futur maire de Taipei et futur président de la République (2008 – 2016) qui eut la lourde responsabilité de rédiger les textes de la rupture qui, pour beaucoup, furent un déchirement.
Cette modernisation politique eut lieu alors qu’en Chine, Deng Xiaoping que Chiang Ching-kuo avait côtoyé en URSS et dont la trajectoire avait failli télescoper la sienne et celle de son père au moment de la débâcle d’abord au Henan, puis au Sichuan lors du dernier repli du generalissime vers Taipei en 1949, destituait successivement les réformateurs Hu Yaobang et Zhao Ziyang avant de bloquer toute réforme politique par la brutale répression de 1989 sur la place Tian An Men. Le 23 juin 1987, l’année même de la destitution de Hu Yaobang, la loi martiale fut levée à Taïwan, tandis que, dans le monde, la guerre froide brûlait ses derniers feux.
Le périple terrestre du fils de Chiang Kai-shek se termina le 13 janvier 1988, 13 années après celui de son père et 12 jours après que, sur ses instructions, la censure de la presse fût levée, le lendemain même de la publication des résultats du travail de Ma Ying-jeou qui mettait fin à la domination continentale sur le Yuan législatif.
Le calme dans lequel se déroula la succession assurée par Lee Teng-hui formé et promu par Chiang Ching-kuo et premier natif de l’Île à accéder aux doubles fonctions de chef du Parti et de Président de la République par intérim, témoigne de la remarquable maturité des élites politiques du KMT qui, pour la petite histoire, résistèrent au désaccord de Song Mei Lin opposée à la promotion d’un Taïwanais de souche au sommet de la hiérarchie du Parti.
Enfin, la ferveur des 20 millions de Taïwanais [4] le jour des obsèques nationales du fils du maréchal à la fois si différent et si semblable dans ses fidélités nationalistes et chinoises, enveloppa dans un manteau de grande « bénévolence » confucéenne la vie et l’œuvre contradictoire d’un homme qui fut le témoin et acteur de quelques grands cataclysmes qui frappèrent la Nation chinoise au XXe siècle. C’est à ce très lourd héritage que Tsai Ing-wen, la nouvelle présidente élue avec un arrière plan politique de rupture avec le Continent, est aujourd’hui confrontée.
Le nationalisme chinois et l’identité taïwanaise.
Tsai Ing Wen, a pris ses fonctions de présidente le 20 mai à Taipei.
*
Sans qu’il soit pour l’instant possible de juger si l’occurrence jouera contre elle ou à son profit, il faut rappeler que le paysage indépendantiste de l’Île est, depuis 2001, également dominé par la figure de Lee Teng-hui. Taïwanais de souche d’origine Hakka, ancien président de la République éduqué et promu par Chiang Ching-kuo, élu pour la première fois au suffrage universel en 1996 – une exception dans le monde chinois -, et, à l’occasion fervent défenseur du Japon qui occupa l’Île de 1895 à 1945, Lee est, par un étonnant virage idéologique, devenu un critique implacable des ambitions unificatrices de Pékin et du KMT et un adepte encore plus radical de l’indépendance et de la rupture avec le Continent.
*
Il n’est pas exagéré de dire que la traduction en français du livre de Jay Taylor fonctionnaire américain très au fait de la question [5]] arrive à une époque charnière de l’histoire de Taïwan et de la Chine.
S’achevant par quelques pages racontant les efforts de Deng Xiaoping pour tenter une synthèse avec Chiang Ching-kuo, son ancien congénère en Russie, à l’époque tous deux à la recherche d’une forme nouvelle de la Nation chinoise, la saga parfois trouble du KMT, né en même temps que le Parti communiste chinois avec un fort arrière plan léniniste, dans le bouillonnement nationaliste de la chute du système impérial, télescope aujourd’hui le puissant questionnement identitaire des Taïwanais.
Lire aussi : « Le Goût de la liberté », Mémoires d’un indépendantiste formosan
Note(s) :
[1] Stilwell dont le caractère acariâtre et peu conciliant lui avait valu le surnom de « Vinegar Joe », haïssait Chiang Kai-shek qui le lui rendait bien. Stilwell avait tout de même poussé le manque de diplomatie jusqu’à suggérer à Chiang Kai-shek de faire commander l’armée chinoise par un général américain. Son successeur, le général Wedemeyer n’était pas moins critique. Il avait souligné les défauts d’organisation de l’armée nationaliste et l’incompétence des responsables, ce qui heurta beaucoup les généraux nationalistes.
Mais dans un rapport très remarqué au Président Truman en 1947, il mettait en garde contre la dégradation de la situation dans le nord-est chinois au profit de l’URSS et des troupes maoïstes et suggérait une augmentation de l’aide américaine et même une mise sous tutelle onusienne de la Mandchourie. Il ne fut écouté qu’en partie par Truman, tandis que l’idée de la mise sous tutelle onusienne rencontra une violente opposition des Chinois nationalistes.
[2] Le 21 avril 1927, citée par Jay Taylor, les Izvestia rendirent publique, avec l’accord de Ching-kuo, une lettre qu’il avait adressée à son père qu’il concluait par « la révolution est la seule chose que je connaisse, je ne vous reconnais plus comme mon père ».
[3] Jay Taylor raconte p.503 une scène poignante où le 25 décembre 1987, moins de 3 semaines avant sa mort, Chiang Ching-kuo participa, dans sa chaise roulante sous les applaudissements du KMT et les huées du DPP à la traditionnelle session commémorative du Yuan législatif. Le discours qu’à cette occasion il fit lire par le président de la chambre insistait sur la nécessité des réformes politiques, mais rappelait que le gouvernement de Taipei restait aux yeux du KMT le seul gouvernement légitime de la Chine en attente de réunification. Ce discours qui trace la frontière entre l’actuel KMT et la nouvelle présidente Tsai Ing-wen issue du DPP, est au cœur des controverses qui agitent la classe politique taïwanaise en 2016.
[4] « A quelques exceptions près » écrit Jay Taylor.
[5] Ancien de l’armée de l’air, Jay Taylor a été diplomate à Taipei et Conseiller politique à l’Ambassade américaine à Pékin. Il a terminé sa carrière comme responsable du renseignement au ministère des Affaires étrangères à Washington après avoir un temps travaillé à la NSA.
• À lire dans la même rubrique
Les répliques politiques internes de l’accord commercial entre Taipei et Washington
[7 février 2026] • François Danjou
Harcèlements au Yuan Législatif. Le nouveau visage ambigu du KMT. Quelles perspectives ?
[25 décembre 2025] • François Danjou • 2
Taiwan et D. Trump dans l’embrasement entre la Chine et le Japon
[1er décembre 2025] • Jean-Paul Yacine
Les conditions de l’indépendance énergétique. En filigrane d’un référendum, l’avenir de l’électronucléaire et le projet du transfert en Chine des combustibles nucléaires usés
[24 août 2025] • La rédaction
Le grand ratage des révocations collectives
[29 juillet 2025] • François Danjou